Le temps des empires semble appartenir à un lointain passé : celui de royaumes guerriers qui se livraient bataille jusqu’à ce que l’un d’entre eux parvienne à soumettre ses voisins, et donne naissance à un « empire ».
L’empire d’Akkad (en Mésopotamie) est considéré comme le premier de l’histoire. D’autres lui ont succédé dans la région : les empires assyrien, babylonien, hittite et perse. Puis un nouveau foyer impérial a pris corps plus au nord du pourtour de la Méditerranée avec Athènes et Carthage se constituant comme empires maritimes. De son côté, l’empire romain a réussi à unifier un immense territoire allant de l’Angleterre à l’Égypte – « imperium » vient d’ailleurs du latin et signifie « pouvoir suprême ». Rome a souvent servi de modèle pour penser l’empire.
L’Asie fut un autre grand foyer d’incubation impériale. À l’époque de l’empire romain, un empire parallèle s’était constitué en Asie. En 220 avant J.-C., le royaume Qin avait écrasé et soumis les royaumes voisins. L’empire chinois était né et Qin Shi Huang, (259-210 av. J.-C.) fut son premier empereur. L’Inde a également connu des phases impériales avec les Maurya, Gupta et Moghols. Mais c’est de l’Asie centrale qu’a émergé le plus grand empire de toute l’histoire : l’empire mongol fondé par Gengis Khan au 13e siècle.
Les Amériques ont aussi connu des poussées impériales : celles des Olmèques et des Toltèques ont précédé les empires des Incas et des Aztèques. Ils ont été décimés par les conquistadors espagnols. L’Afrique a également forgé ses empires, comme ceux du Mali ou de Songhaï, qui ont connu leur apogée aux 14e et 15e siècles. Mais comme ils avaient disparu lorsque la colonisation de l’Afrique a débuté, les Européens en ont déduit que l’Afrique « n’était jamais entrée dans l’histoire ».
Les empires cachés
L’âge des grands empires semble avoir laissé la place à de nouvelles entités politiques : les États, qui se sont répandus sur toute la planète.
Il est pourtant possible de voir les choses sous un autre angle. Loin d’appartenir à un âge révolu, les empires n’ont jamais vraiment disparu de l’histoire. Simplement, ils se sont cachés sous d’autres apparences.
Le Moyen Âge est souvent décrit comme une période de désagrégation politique consécutive à la chute de Rome. Mais rappelons tout d’abord que cinquante ans après la chute de l’empire romain, des troupes de Bédouins surgissaient des sables d’Arabie et allaient fonder un immense empire musulman qui, en un siècle, conquit un territoire qui s’étendait de l’Espagne à l’Iran. Cette première expansion de l’islam fut une conquête militaire de nature impériale, même si elle fut faite au nom de la religion.
En Europe, le Moyen Âge, toujours présenté comme une période de morcellement politique, n’a cessé de couver en son sein des entreprises militaires de nature impériale – même si elles furent à petite échelle. Les rois barbares, eux-mêmes hérités de dynasties conquérantes, n’auront de cesse de vouloir élargir leur territoire. Le royaume franc fondé par Clovis peut être vu comme un empire en miniature. Charlemagne a également fondé un empire, même s’il n’a duré que le temps de son règne.
Face à ces empires de façade, une nouvelle puissance montante va s’imposer : l’Église chrétienne. Par sa puissance spirituelle, économique, politique et administrative, on peut à bon droit l’envisager comme un empire 1. Elle s’étend sur tout le continent européen 2 et les croisades peuvent être considérées comme une entreprise expansionniste de nature impérialiste.
Naissance des États : des empires en miniature
La naissance des États occidentaux s’apparente bien à un processus impérial : un petit royaume qui part à la conquête des territoires voisins.
L’Angleterre est née d’un processus de conquête et de colonisation : d’abord celui des envahisseurs Angles et Saxons, puis la conquête normande par Guillaume le Conquérant. Le Royaume-Uni s’est ensuite constitué par l’absorption progressive du Pays de Galles, de l’Écosse et enfin de l’Irlande. Parallèlement à cette construction, l’empire britannique est en marche. À son apogée, au début du 20e siècle, il était le plus vaste empire de toute l’histoire et, de l’Inde à l’Afrique du Sud, il englobait le quart de la population mondiale (et des terres émergées). On disait alors que c’était « l’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais ».
En réalité, l’expression avait déjà été utilisée pour l’empire espagnol au 16e siècle. L’Espagne est né aussi d’un double processus impérial. En 1492, quand Christophe Colomb découvre l’Amérique et l’offre à la couronne d’Espagne, le royaume termine la reconquête (la Reconquista) sur les royaumes musulmans du sud du pays.
L’Allemagne s’est unifiée en Reich (c’est-à-dire « empire ») en 1871 après que le royaume de Prusse a pris l’ascendant sur les États voisins.
En France, le mot « empire » évoque l’épopée napoléonienne ou le « Second Empire » de Napoléon III. En fait, la trajectoire impériale de la France avait débuté sous l’Ancien Régime (la France avait colonisé le Canada et la Louisiane) et se poursuit jusqu’à la fin du 19e siècle : elle est alors la deuxième puissance coloniale mondiale derrière la Grande-Bretagne, par ses conquêtes de toute l’Afrique équatoriale, de plusieurs îles du Pacifique (dont la Nouvelle-Calédonie) et d’une partie de l’Indochine.
Si la Première Guerre mondiale a mis fin à trois empires (russe, ottoman et d’Autriche-Hongrie), elle n’a pas mis fin à la dynamique impériale. Le régime nazi de Hitler est un régime militaire et conquérant, tout comme celui du Japon, lancé dans la conquête de la Corée et de la Chine puis des îles du Pacifique. Ces deux dynamiques guerrières furent à l’origine de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à ce que leurs défaites mettent fin à leur rêve d’empire.
La voie est alors libre pour que les vainqueurs américain et russe puissent constituer leurs propres empires. Faut-il rappeler que l’empire américain n’était pas né au 20e siècle ? Au siècle précédent, les États américains ont été « unis » par la force. Les États fédérés du nord ont soumis ceux du sud lors de la guerre de Sécession, et parallèlement, de la côte est se lançait la « conquête de l’Ouest ». Quant aux États du sud-ouest, ils seront annexés à l’issue de la guerre contre le Mexique (1846-1848). La république fédérale américaine mérite bien le nom de « république impériale 3 ».
La Russie aussi s’était construite par absorption progressive : de la principauté de Moscou à la nation russe, devenue « l’empire de Russie » à la fin du 19e siècle. À sa tête, le « tsar », mot russe pour dire « empereur ». L’Union soviétique a par la suite reconstitué, sous la houlette d’un régime communiste, le projet impérial des tsars.
Au final, quel est le point commun entre les conquêtes d’Alexandre et les croisades chrétiennes, les conquêtes arabo-musulmanes et l’épopée napoléonienne ? Sous des visages divers, à travers des régimes politiques très différents (dictature ou démocratie, république ou monarchie, régime communiste ou État chrétien), toutes relèvent d’épopées impériales.
La planète Terre est aujourd’hui constellée d’États (près de 200). La décolonisation et l’établissement des frontières nationales semblent avoir mis fin aux conquêtes territoriales. À moins que l’on n’envisage les empires industriel, financier, numérique et économique comme les prolongements, sous un nouveau visage, d’une dynamique impériale qui n’a cessé de se poursuivre au fil des millénaires. •
La Chine, le grand empire du 21e siècle ?
Le terme d’« empire du Milieu » reflète mal l’histoire chinoise. Depuis son unification par le premier empereur (220 av. J.-C.), la Chine ne s’est plus jamais lancée dans une politique d’expansion territoriale. Tout au plus a-t-elle cherché à sécuriser ses frontières. Ses grandes expéditions commerciales ont brusquement cessé au 15e siècle quand la Chine a décidé de se refermer sur elle-même. Enfin, les Chinois se sont toujours représentés au « centre du monde » (un royaume céleste) et n’ont jamais revendiqué une mission universelle – religieuse ou civilisationnelle – à laquelle les autres nations auraient dû se rallier. Le régime communiste a jusqu’ici été farouchement nationaliste, délaissant dès son origine les rêves internationalistes.
Mais les choses seraient-elles en train de changer ?
En une génération, l’« usine du monde » s’est lancée dans une vaste entreprise de conquête qui prend des allures impériales. Les investissements à l’étranger sont massifs. La Chine s’est lancée à l’assaut de l’Afrique, dont elle devenue le premier partenaire commercial et, de loin, le premier investisseur. Avec le projet de « nouvelles routes de la soie », l’empire du milieu poursuit son offensive commerciale vers l’Asie centrale, l’Europe et le Moyen-Orient. Les Chinois sont également très présents en Amérique du Sud (la Chine étant le premier partenaire commercial du Brésil).
C’est la recherche de débouchés, de matières premières (le pétrole, le bois, les terres rares) et de terres arables qui la pousse à acheter, investir sur d’autres territoires.
Sur le plan idéologique, les choses changent aussi. Longtemps, la Chine a affiché sa non-ingérence et ne cherchait pas à promouvoir le modèle chinois. Désormais, il est présenté comme une alternative à la démocratie. Des instituts Confucius, dépendant directement du pouvoir chinois, sont implantés un peu partout dans le monde, avec comme objectif affiché de promouvoir la culture chinoise et son rayonnement international.
Notes
- C’est la thèse défendue par Olivier Bobineau dans L’Empire des papes, CNRS éditions, 2013. [↩]
- Dans sa partie occidentale, elle est catholique et romaine, émancipée du pouvoir politique par la réforme grégorienne ; et dans sa partie orientale, elle est orthodoxe et byzantine.[↩]
- Bernard Vincent (dir.), Histoire des États-Unis, Flammarion, « Champs histoire », 2016.[↩]
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