
Giuliano da Empoli, en plus d’être un écrivain hors pair – auteur de Le Mage du Kremlin (2022) et de Les Ingénieurs du chaos (2019) –, a également été conseiller politique de divers gouvernements italiens et suisse (il possède la double nationalité). Ces fonctions l’ont conduit à fréquenter les élites de son pays, à participer à des sommets internationaux –Davos, Onu – et à côtoyer à la fois des politiciens conventionnels et cette nouvelle élite étrange et inquiétante que l’auteur appelle « les prédateurs ».
Les prédateurs, ce sont d’abord ces politiciens déjantés, transgressifs, brutaux et hors norme qui ont fait leur arrivée sur la scène internationale. Donald Trump en tête, suivis d’un « cortège bariolé d’autocrates décomplexés, de conquistadors de la tech, de réactionnaires et de complotistes impatients d’en découdre ».
Parmi les dirigeants politiques d’un genre nouveau, Guliano da Empoli croque par exemple le portrait saisissant de MBS (Mohammed ben Salmane), le jeune dirigeant de l’Arabie saoudite. Dans les rencontres internationales, MBS apparaît comme un personnage doux et affable, souriant et séduisant : ses projets de villes futuristes, ses droits accordés aux femmes en font aussi un dirigeant moderniste. Mais il a établi son pouvoir dans des conditions qui rappellent la façon dont César Borgia avait piégé et massacré ses opposants en 1502 (le massacre de Senigallia*) (voir encadré ci-dessous). En 2017, le jeune prince héritier a convoqué à l’hôtel Ritz-Carlton 300 à 500 personnalités influentes – princes, hommes d’affaires, ministres, figures religieuses et militaires – pour une réunion protocolaire. Arrivés dans l’hôtel de luxe, les portes ont été aussitôt fermées derrière eux, leurs téléphones portables confisqués et pendant trois mois, toutes les personnes présentes ont été assignées à résidence, soumises à des interrogatoires musclés, contraintes de signer des aveux, de signer de très gros chèques et de prêter allégeance au nouvel homme fort du régime.
Au Salvador, le jeune président Nayid Bukele, qui se présente lui-même comme un « dictateur cool », a réussi le tour de force de mater les cartels de narcotrafiquants, qui gangrenaient le pays, par des méthodes expéditives. L’armée a pris d’assaut les quartiers des principales villes du pays où sévissaient les narcotrafiquants. Tous les hommes tatoués (les membres des gangs le sont presque tous) ont été embarqués et enfermés dans des mégaprisons de dizaines des milliers de places où les conditions de détention sont infernales. Résultat : le taux de criminalité a chuté dans son pays, au mépris des droits élémentaires de la justice (les gens sont incarcérés sans jugement) et des droits de l’homme (les conditions de détention sont pires que les bagnes d’autrefois).
Casser les codes, briser les règles du jeu traditionnel pour imposer leur loi : tel est la méthode d’action de ces nouveaux politiciens hors norme.
Les multimilliardaires de la tech ne sont pas les moins inquiétants de ces nouvelles élites mondiales. La deuxième partie du livre leur est consacrée. Hier encore, les Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos pouvaient encore être considérés comme des capitaines d’industrie hors pair, voire « de gentils nerds un peu Asperger ». Mais ils se sont transformés « en d’effroyables molochs, engagés dans une guerre sans merci pour la suprématie planétaire et intergalactique ». Les dirigeants de la tech ont acquis un pouvoir exorbitant, qui les affranchit des lois des États (et des impôts), et se comportent en nouveaux maîtres du monde.
L’essai de Guliano da Empoli refermé, on ne peut que ressentir un effet de sidération, voire d’effroi, devant cette nouvelle horde de dirigeants politiques et économiques hors norme, incontrôlables et incontrôlés.
Pour autant, si les personnages sont bien campés, les ranger tous dans la même catégorie de « prédateurs » laisse dubitatif. Par « prédateur », l’auteur désigne une clique hétéroclite de dirigeants et hommes d’affaires transgressifs qui piétinent sans vergogne les règles du jeu démocratique. Mais tous ne sont pas de la même engeance. Nul doute qu’un Vladimir Poutine qui part l’assaut de l’Ukraine se comporte en prédateur ; tout comme est prédateur Benjamin Netanyahou, qui bafoue impunément toutes les lois internationales à Gaza, en attaquant l’Iran ou en poursuivant l’annexion de la Cisjordanie. Et que dire de Donald Trump et de ses velléités d’annexion du Groenland ! Mais ni Javier Milei, ni Nayib Bukele, ni même le prince arabe MBS n’ont de politique expansionniste. C’est le seul reproche qu’on peut faire à cet essai : le portrait des personnages est vivant et réaliste, mais l’analyse de la conjoncture laisse un peu à désirer. Le seul point commun de ces nouveaux dirigeants serait d’instaurer une situation de chaos pour parvenir à leurs fins.
- Le massacre de Senigallia, survenu le 31 décembre 1502, fut l’exécution brutale de plusieurs seigneurs par César Borgia. Il les avait attirés à Senigallia sous prétexte de réconciliation, avant de les faire arrêter et tuer, soupçonnés de trahison. Cet acte visait à consolider son pouvoir dans les Marches et marque un exemple célèbre de ruse politique, décrit par Machiavel dans Le Prince.
À lire aussi dans L’Humanologue
Le capitalisme nouveau est arrivé, Compte rendu du livre de Le Monde confisqué. Le Capitalisme de la finitude (16e-21e siècle) de Arnaud Orain (Flammarion, 2025). Après des décennies de libre-échangisme, l’Amérique de Donald Trump promeut un capitalisme nationaliste (« Dehors les produits chinois ! ») et prédateur (« À nous le Groenland ! »). Ce nouveau capitalisme s’accompagne de l’essor de firmes monopoles (Google, Amazon, X) qui s’affranchissent des États pour s’approprier des territoires numériques. Le libre-échange laisse la place au chacun pour soi, agressif et conquérant. Pour l’historien Arnaud Orain, ce capitalisme n’est pas nouveau. Il renoue avec des périodes semblables, celle du capitalisme marchand à l’époque des compétitions maritimes ou celle du capitalisme impérialiste et monopolistique des années 1880-1945.
L’anarchie n’est pas ce que vous croyez. Compte rendu du livre Anarchie. L’implacable ascension de l’East India Compagny, de William Dalrymple (éd. Noir sur blanc, 2021). Comment une entreprise privée, la Compagnie orientale des Indes britanniques, s’est progressivement emparée du pouvoir et a colonisé l’Inde. En 1800, la Compagnie orientale des Indes s’était substituée au pouvoir impérial des Moghols, entretenait sa propre armée de 200 000 hommes et prélevait elle-même les impôts !




D’accord avec l’Humanologue, tous les dictateurs ne sont pas à ranger dans le même sac. Trump est un cas particulier, il cumule toutes les tares attribuées aux dictateurs, surtout le côté bouffon qui fait leur charme, mais il fait parti de ceux qui ont été élus « démocratiquement ». C’est là où la démocratie est prise en défaut. Et quelle démocratie ! Celle qu’on nous disait la plus solide, indéboulonnable, dotée de multiples pares-feux disposés dans un état fédéral, multi parlementaire, multi judiciaire, soumis à des groupes de pression opposés… Et finalement, le bouffon qui a déchaîné la populace sur le Capitole n’a pas été condamné il n’a pas porté un bracelet d’infamie comme notre Sarkozy (peu de temps, mais quand même). Il me semble que le cas Trump n’est pas seulement le fait d’une classe moyenne raciste, déclassée, religieuse, c’est celui d’un système démocratique impuissant à résister à une vague populiste. Pour garder le moral malgré tout, ce dicton peut nous rassurer un peu: « laissons faire les fous, voyez où les sages nous ont conduit ! »
En cours de découverte : Beaucoup d’éléments sont à comprendre, à situer, à rassembler, afin de pouvoir créer son propre avis, face aux changements et aux nouvelles perspectives.
J’ai besoin de temps pour comprendre et assimiler les points forts et les différences entre les multiples propositions existantes : capitalisme, monopoles, appropriation des territoires, etc.
À suivre…