Civilisation. La mort des civilisations n’est pas inéluctable

« Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », proclamait Paul Valéry en 1919, au lendemain de la Grande Guerre. Nations et empires européens s’étaient affrontés au point de presque se détruire. Cette histoire ne faisait que confirmer un constat désabusé : l’Occident allait connaître le même destin tragique que les grandioses civilisations qui l’avaient précédé. Rome, Babylone, Égypte, Grecs, Crétois, Hittites, Perses, Mayas, Aztèques… Toutes s’étaient crues invincibles, toutes s’étaient pensées immortelles. Toutes avaient disparu. Toutes ? Pas exactement. Certaines ont étrangement résisté au temps. Tel est le cas de la civilisation chinoise ; l’empire du Milieu a plus de deux millénaires et entame son troisième en plein renouveau. L’Inde se modernise aussi à grands pas, tout en gardant son fonds culturel hindouiste ; elle n’a cessé de vivre en se métamorphosant.

Même les civilisations antiques ne sont pas tout à fait englouties. Certes, la civilisation mésopotamienne a été ensevelie sous les sables, mais avant de disparaître, elle a légué au monde des inventions majeures : l’écriture, les mathématiques, l’astronomie, la roue et l’araire. C’est aux Mésopotamiens que nous devons notre façon de compter le temps : la division des jours en 24 heures, des heures et des minutes en 60 unités. Les Phéniciens, avant de disparaître, ont laissé au monde leur alphabet. La grande civilisation grecque est le berceau de la philosophie, de la démocratie, de la tragédie, de l’histoire, de la géométrie… Aujourd’hui, la Grèce n’est plus ce qu’elle était, mais son héritage antique reste vivant. L’Empire romain s’est écroulé, mais a donné aux générations suivantes le droit et l’idée de République. La civilisation arabo-musulmane, du temps de son âge d’or, avait redécouvert, traduit et capitalisé les savoirs des Mésopotamiens, Perses, Indiens et Grecs. Elle a su les faire fructifier.

Transmissions à travers le temps

C’est par le truchement des savants arabes que l’Inde nous a transmis les bases de notre calcul (le zéro et les chiffres dits « arabes »). L’apport de la science arabe sera déterminant pour le développement de l’algèbre, de l’astronomie et de la chimie en Occident. La Chine, très en avance sur les autres civilisations en matière de technique, transmettra à l’Occident des innovations qui ont engendré des révolutions majeures : la boussole pour la navigation, la poudre à canon pour la guerre, le papier pour la culture. N’oublions pas les anciennes civilisations précolombiennes. Les Aztèques et Incas ont été pulvérisés par le fer et les chocs microbiens, mais nous en avons reçu des tonnes d’or ainsi que la tomate, le maïs, la pomme de terre, des épices, autant d’ingrédients qui ont bouleversé notre alimentation. Et que dire des sociétés de la préhistoire qui nous ont transmis le feu, l’agriculture et la métallurgie ? Si les empires disparaissent toujours, leurs savoirs leur survivent parfois et se transmettent à travers le temps à d’autres mondes qui les propagent à leur tour. Il en va des civilisations comme des êtres vivants : ils meurent toujours, mais certains laissent des traces – des gènes, des techniques et des idées – dont la durée de vie excède leur existence propre. Si nous savons que les civilisations sont mortelles, pour reprendre Valéry, nous savons aussi qu’elles acquièrent en traversant les époques une forme d’immortalité, et une forme certaine d’universalité en franchissant les frontières.

Les empires meurent ; les religions survivent

Si les empires meurent, leurs religions manifestent une étonnante capacité de survie et d’adaptation.

• Le judaïsme s’est constitué dans l’Antiquité autour des royaumes d’Israël et de Juda. La destruction du temple de Jérusalem et l’élimination de l’État hébreu en 70 apr. J.-C. par l’Empire romain n’ont pas empêché cette religion de se propager dans tout le Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Europe.

• Le christianisme serait resté une religion minoritaire si l’empereur Constantin ne s’était pas converti et ses successeurs n’en avaient pas fait une religion d’État, imposée dans tout l’Empire romain d’Occident. La religion chrétienne a survécu à sa chute, puis au Moyen Âge lorsque l’Église chrétienne se fracturait en trois blocs (protestant, catholique, orthodoxe) et perdait son emprise sur la société européenne. C’est alors que le christianisme commence son expansion mondiale par le biais des Églises protestantes et des missionnaires catholiques sur les continents américain et africain.

• L’islam s’était imposé sur un vaste espace allant de l’Espagne à l’Afghanistan lors d’une première vague d’islamisation portée par les dynasties omeyyade puis abbasside (de 632 à 1258). La désagrégation et l’effondrement des empires n’ont pas empêché l’islam de se diffuser en une seconde vague en Asie centrale et en Asie du Sud à partir du 15e siècle. C’est pourquoi les deux tiers des musulmans sont aujourd’hui asiatiques, le premier pays musulman au monde étant l’Indonésie.

• Le bouddhisme né en Inde vers le 5e siècle av. J.-C., longtemps religion minoritaire, avait été promu au rang de religion d’État par l’empereur indien Ashoka (304-232 av. J.-C.). Quand l’empire Maurya s’est défait, le bouddhisme a presque disparu en Inde. Mais au même moment, il s’est diffusé en Chine, au Japon et plus tard dans toute l’Asie du Sud-Est.

Moralité : les empires meurent, mais les religions restent.

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