Ruminations. Quand la pensée devient une prison mentale

Tout le monde en a fait l’expérience : après une altercation avec un collègue ou un proche, vous rentrez chez vous et, au lieu de passer à autre chose, votre esprit rejoue la scène. Vous reformulez vos répliques, vous imaginez ce que vous auriez dû dire, vous anticipez la prochaine confrontation. Le soir, au lit, la boucle recommence. Vous ruminez.

Autre cas de figure : vous avez perdu votre portefeuille… La réaction normale est de chercher un peu partout, puis de s’inquiéter des conséquences (faire opposition sur sa carte bancaire, déclarer la perte et commencer le pénible processus pour refaire vos papiers). Mais cette contrariété légitime peut prendre des proportions démesurées : rechercher cent fois au même endroit ou passer une nuit de cauchemars en y repensant sans cesse.

Les ruminations peuvent survenir après une dispute, un échec, un accident ou une maladie. Un même scénario se met en place : la rumination déclenche une onde de choc sous la forme d’idées noires, envahissantes, qui vous submergent par vagues successives. Elles peuvent prendre la forme de remords, de culpabilité, d’inquiétude, de peur, de ressentiment, de colère ou de haine (ce sont les « passions tristes » dont parlait Baruch Spinoza), et vous rongent de l’intérieur au lieu de vous aider à résoudre les problèmes.

En soi, la rumination n’est ni anormale ni pathologique. Le fait qu’un choc émotionnel (perte, échec, dispute, etc.) entraîne une onde de pensées servant à analyser et à réagir à la situation est une réaction plutôt adaptative. Après une rupture, une personne éconduite peut se repasser en boucle les conversations pour identifier le moment où les choses ont mal tourné, dans l’espoir de renouer le fil…

Par contre, les ruminations deviennent pathologiques quand les pensées deviennent excessives, incontrôlables et entraînent une souffrance mentale. Elles sont alors associées à certains troubles mentaux, comme la dépression, l’anxiété, les TOC (troubles obsessionnels compulsifs), les phobies ou le stress posttraumatique. Le dépressif sécrète des pensées tournées vers l’échec et la culpabilité (« Pourquoi je rate toujours tout ? Je suis nul »), l’anxieux anticipe les catastrophes (« Et si je perdais mon travail, si je tombais gravement malade ? »). Les patients qui souffrent de TOC sont submergés par des pensées envahissantes (« Est-ce que j’ai bien fermé la porte ? Ai-je les mains propres ? ») qui les obligent à des rituels de vérification ou de propreté.

Pourquoi rumine-t-on ?

Le psychiatre Aaron Beck a décrypté le fonctionnement des ruminations – qu’il appelle « pensées automatiques négatives » – dans le cadre de sa théorie cognitive de la dépression. Pour lui, les ruminations sont constituées de « schémas cognitifs » spontanés qui distordent la réalité. Le dépressif a une façon typique de généraliser abusivement à partir d’un fait réel. Par exemple, l’hypocondriaque va interpréter un signe bénin (un mal de gorge) comme le symptôme d’une maladie grave et mortelle.

En matière de rumination, la psychologue américaine Susan Nolen-Hoeksema s’avère une référence incontournable. C’est elle qui a fait de la rumination un objet d’étude à part entière en psychologie clinique. Son idée de départ repose sur la théorie des styles de réponse (Response Styles Theory). Face à un événement perturbant (une dispute de couple, par exemple), certaines personnes vont chercher à résoudre le problème : « Il faut qu’on se reparle calmement de ce qui s’est passé. » C’est un mode de résolution actif.

Un autre style de réponse relève de ce que la psychologue appelle la « distraction », qui consiste à détourner l’attention ou à prendre de la distance (penser à autre chose, se confier à un ami) afin de faire baisser la tension intérieure.

La troisième posture est celle de la rumination. Plutôt que de faire face ou de fuir, les « ruminants » s’interrogent et retournent intérieurement le problème : « Pourquoi il me parle comme ça ? », « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? », « Il/elle ne m’aime plus », « Notre couple est en péril ». Une spirale dépressive peut alors se mettre en place. Susan Nolen-Hoeksema a d’ailleurs créé un questionnaire psychologique, le RRS (Ruminative Response Scale), qui sert à mesurer la tendance d’une personne à ruminer.

Les études en neurosciences ont montré que la rumination est liée à une hyperactivation du « réseau du mode par défaut » (default mode network), associée à la pensée vagabonde : des pensées spontanées qui ne sont pas orientées vers la résolution de problèmes. Cette suractivation est liée à certains traits de personnalité, mais aussi au stress. La surcharge mentale et les chocs émotionnels sont particulièrement propices à la rumination.

Selon le psychologue Edward Selby, si les ruminations sont le produit d’émanations négatives, elles s’amplifient par un effet de « cascade émotionnelle ». Autrement dit, les pensées négatives entretiennent et accentuent les émotions négatives. Il est donc important de stopper ce cycle délétère. Mais comment ?

Que faire ?

Pour rompre le cycle des ruminations, il faut d’abord comprendre qu’il ne sert généralement à rien d’essayer de vouloir les chasser directement. Plus on lutte contre elles, plus les pensées négatives tendent à revenir. Les approches issues de la thérapie cognitive préconisent plutôt d’apprendre à prendre du recul. Il s’agit de considérer ses pensées comme des schémas mentaux, des réponses toutes faites, plutôt que comme des vérités. Il faut apprendre à les observer et à les mettre à distance pour en desserrer l’emprise. Une fois identifiées, ces pensées négatives peuvent être questionnées et débattues. Il ne sert à rien de les contester de front ; il vaut mieux les analyser de l’extérieur pour envisager d’autres perspectives.

Prenons l’exemple de Clément, qui est hypocondriaque. À la moindre alerte, les idées noires le submergent : « Si c’est grave, je risque de mourir. » Inutile de prendre le contre-pied de ces pensées anxieuses, il faut apprendre à les dompter : « Calme-toi, oui, il est possible que ce soit grave. Mais il est possible aussi que cela soit bénin. Le pire n’est pas certain. »

Une autre stratégie consiste à réorienter les pensées vers l’action plutôt que vers les spéculations à vide. Susan Nolen-Hoeksema préconise de détourner l’attention vers une « distraction constructive ». Une activité physique, une tâche concrète (même laver la voiture !) ou un contact avec un proche peuvent mobiliser l’esprit dans le présent et interrompre la boucle mentale. L’écriture expressive peut également aider : mettre ses pensées sur le papier permet de les externaliser. Enfin, les techniques de méditation de « pleine conscience » font partie des remèdes clés pour rompre la spirale. Dans son Éloge des ruminations mentales (Odile Jacob, 2025), le psychologue Yves-Alexandre Thalmann rappelle que ruminer est un processus normal. Les ruminations sont l’expression de l’imagination humaine qui simule des solutions. L’imagination peut s’emballer, mais elle peut aussi être une alliée. Il ne s’agit pas de faire taire ses pensées, mais de les transformer en réflexion et en résolutions créatives plutôt qu’en ressassement morbide.

Shakespeare, premier anatomiste de la rumination.

Shakespeare est le premier auteur — et sans le plus profond — à avoir décortiqué ce qu’est la rumination. Macbeth, le général envisage de tuer le roi pour s’emparer de la couronne. Mais avant de passer à l’acte, il est tourmenté par le doute, la mauvaise conscience mais aussi l’ambition dévorante. Après le meurtre, il est rongé par le remords et la culpabilité.

Les ruminations de Richard III sont d’une autre nature : c’est de la rancœur et ressentiment. Il est laid, difforme, il boite. Il en veut au monde entier de la voir tel qu’il est. Il trouve cela injuste. Il ne pourrait jamais séduire, ou être aimé comme les autres. Voilà ce qui le rend amer et qui le pousse à ruminer une vengeance.

Othello, lui, est la proie de la jalousie — autre forme de rumination, celle qui déforme la réalité jusqu’à la rendre méconnaissable.

Hamlet, enfin, est la rumination incarnée. Le prince doit venger son père, assassiné par son oncle Claudius qui s’est emparé du trône. Mais Hamlet hésite, doute, ressasse : est-ce vraiment son oncle qui a empoisonné son père ? Il en est presque sûr — mais presque sûr n’est pas assez. Et si c’était la lâcheté qui le faisait hésiter ? Ses pensées tournent en boucle, et pendant ce temps, il n’agit pas. Shakespeare met ici en scène la rumination dans sa forme la plus pure et la plus paralysante.

Dans toutes ces pièces, Shakespeare a exploré toutes les facettes de la rumination : le désir de vengeance, la jalousie, le remord, la mauvaise conscience, l’ambition dévorante. Shakespeare a exploré dans ses pièces différentes facettes de la rumination. Le désir de vengeance, la jalousie, les remorts, la mauvaise conscience, l’ambition dévorante, etc. Toute ont en commun être des mauvaises pensées qui précèdent ou suivent l’action. Pour Hamlett, la rumination est improductive : elle paralyse l’action.

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