Une jeune femme est assise à l’arrière d’un bus. Elle semble regarder par la fenêtre mais ses yeux ne s’attachent à rien de précis. Elle est là mais son esprit est ailleurs. À quoi pense-t-elle ? Peut-être à de prochaines vacances ou à une promenade au bord de l’eau. Peut-être s’imagine-t-elle avec son amoureux. Que fait-il en ce moment ? À moins que cet amoureux n’existe pas. Elle rêve d’une rencontre…
Le mot « rêverie » évoque un monde enchanteur où chacun peut se réfugier en pensée. Ce film intérieur peut avoir pour décor un paysage bucolique, une scène romantique, une plongée nostalgique dans le passé. Claude Debussy a composé une pièce de piano Rêverie (1890). La mélodie rappelle les tableaux impressionnistes avec leur soleil couchant et ses reflets dans l’eau, les jardins fleuris, les nénuphars.
Sauf que la réalité de la rêverie ordinaire se relève souvent moins idyllique que ces tableaux enchanteurs.
Jean-Jacques Rousseau a été un des premiers à décrire le fil de ses pensées dans ses Rêveries du promeneur solitaire. À l’époque, le philosophe s’est réfugié à l’écart de la vie parisienne. Fâché avec tout le monde, il passe ses journées à marcher dans la campagne, tout en notant sur des petites cartes ses ruminations intérieures.
Lors d’une première promenade, Rousseau se replonge dans sa jeunesse. Il songe à Madame de Warens, qui l’a recueilli dans son domaine des Charmettes, près de Chambéry. C’est elle qui l’a éveillé aux plaisirs de l’esprit et du corps. Au cours d’autres promenades, il s’intéresse aux oiseaux qui l’entourent, aux plantes qu’il observe. Puis ses idées deviennent plus sombres. Sa paranoïa prend le dessus. Il évoque un complot universel dont il est la victime. Il songe ensuite à sa vieillesse qui arrive (Rousseau a 64 ans et n’a plus que deux ans à vivre) ; ses pensées se métamorphosent alors en considérations existentielles sur sa mort prochaine. Il l’envisage avec philosophie.
Les Rêveries un bel exercice littéraire. Elles traduisent assez bien la diversité des pensées intérieures – le « flot de conscience » dont parlait William James. Elles oscillent entre souvenirs de jeunesse, projets de livres, rancœurs et ruminations, réflexions existentielles. Reste que l’ouvrage est trop bien composé pour refléter le cours réel des pensées : chaque promenade est consacrée à un thème dominant, les réflexions sont trop claires et ficelées, trop « écrites » pour traduire la réalité évanescente des pensées intimes.
Pour étudier la réalité de la rêverie quotidienne, il faudrait pouvoir saisir ses pensées au vol, sur le vif, et les noter presque aussitôt. Et n’en n’omettre aucune pour comprendre comment et pourquoi elles surviennent à tel ou tel moment, comment elles se lient entre elles. Le recueil des pensées prises sur le vif s’avère donc difficile à produire. Ce travail de collecte a pourtant été entrepris il y a plus d’un siècle par un psychologue belge, Julien Varendonck. Pendant plusieurs années, le jeune homme, converti à la psychanalyse et qui s’étonnait qu’on s’intéresse tant aux rêves et pas à la rêverie diurne, s’est employé à remplir des carnets de ses pensées ordinaires.
De ce matériau, il a tiré un livre pionnier, Psychologie de la rêverie, paru en 1921,
Un exemple de rêverie quotidienne se déroule durant la Première Guerre mondiale. Le jeune homme est alors affecté dans le service administratif d’un hôpital militaire. Un jour, il a une altercation avec un soldat, venu lui demander un document, mais avec des manières particulièrement grossières, ce qui a conduit à une prise de bec entre les deux hommes. Durant le reste de la journée, le jeune homme s’est repassé en boucle la scène de la dispute en y apportant des modifications. Dans son scénario, il rajoute des réparties cinglantes. Puis il envisage d’écrire un courrier à ses supérieurs pour requérir une sanction. Mentalement, il se répète des formules percutantes ; il imagine aussi les réactions possibles de sa hiérarchie : l’idée que le soldat soit puni le fait jubiler intérieurement. Mais il craint aussi que la situation se retourne contre lui, si l’officier les sanctionne tous les deux. Il note que ses pensées prennent tour à tour une forme verbale (quand il rédige sa lettre) et visuelle (quand il se remémore la scène). Les ruminations découlant de la dispute vont le poursuivre pendant les heures et les jours suivants.
Après avoir recueilli et analysé un grand nombre de pensées intérieures, Julien Varendonck en a conclu que la rêverie quotidienne, même quand elle porte sur le passé (le souvenir désagréable de la dispute), est essentiellement orientée vers la recherche de solutions à des difficultés : « La rêverie trahit des préoccupations autour de problèmes irrésolus. » Ce livre pionnier sur la psychologie de la rêverie quotidienne, bien que préfacé par Sigmund Freud, a sombré dans l’oubli.
Ce manque d’intérêt des psychologues pour l’étude des pensées intérieures ordinaires a de quoi surprendre, compte tenu de leur omniprésence dans nos têtes. Seul un tout petit nombre de psychologues ont poursuivi le travail de Julien Varendonck. D’autres raisons expliquent ce désintérêt pour l’étude du « flot de conscience ». Durant tout la moitié du 20e siècle, la psychologie est dominée par la psychologie scientifique, qui se méfie de la subjectivité individuelle. Une science doit procéder par l’observation de comportements mesurables et non par de vagues réminiscences. Pour l’autre courant de pensée, la psychanalyse, la vie psychique se joue dans l’inconscient, accessible par les rêves nocturnes, plutôt que dans les réflexions conscientes. L’étude des pensées intérieures va devoir encore attendre…
Dans les années 1970, un psychologue américain, Russell Hurlburt, a mis au point un protocole ingénieux pour tenter de saisir au vol les pensées intérieures de façon plus méthodique. Sa technique consiste à demander à des volontaires de porter un biper et, à chaque fois que le bip retentit, de noter ce qui leur passait par la tête à ce moment précis. Par exemple, Bobby, un étudiant volontaire, se trouve à la terrasse d’un café au moment où le bip sonne. Il note : « Je pensais que je prendrais bien une deuxième bière. »
Plus globalement Russell Hurlburt a confirmé que l’essentiel des réflexions quotidiennes reste très banal. Les pensées ordinaires correspondent à ce que le philosophe Martin Heidegger appelait le « souci » ou « tournées vers les préoccupations matérielles » (ce qui était d’ailleurs une façon de se détourner des grandes préoccupations existentielles, comme l’angoisse de la mort). Pour l’anecdote, Hurlburt a appris l’allemand pour comprendre ce que l’auteur de Être et Temps entendait concrètement par « souci » ou « préoccupation ». C’était peine perdue : à vrai dire, Heidegger ne formule pas ses idées en allemand courant mais dans un jargon bien à lui, incompréhensible pour le commun des mortels, Allemands compris.
Cela dit, la méthode du biper s’est révélée très pertinente et a été utilisée ensuite par d’autres psychologues. Ainsi, le psychologue américain Eric Klinger (auteur d’un livre Daydreaming, 1990), qui l’a utilisée, a confirmé que la « rêverie » quotidienne concerne surtout les problèmes de la vie courante (« currents concerns ») : le travail, la vie de famille, les affaires d’argent ou les relations avec les proches…
Son étude entérine également que les pensées intérieures ont le plus souvent une tonalité négative – l’inquiétude, la morosité, le mécontentement y tiennent plus de place que l’image douce et sereine associée au mot « rêverie ».
Retour dans le bus
Revenons à notre jeune femme rêvassant dans le bus. En songeant à d’hypothétiques vacances, une image négative lui est aussitôt venue à l’esprit. Partir ? Mais il faudrait du temps libre (et les vacances sont loin), de l’argent (mais son compte est dans le rouge). Que faire ? Comment sortir de l’impasse ?
Elle pourrait chercher un autre travail, mieux payé, plus intéressant ? Mais lequel ? Ses pensées prennent alors un nouveau tour. À la rêverie, née de ses frustrations, va succéder une réflexion plus concrète. Une idée lui vient en tête, juste au moment où le bus s’arrête. « Oups, c’est ici que je descends. » Perdue dans ses pensées, elle a failli rater sa station…
En résumé, le mot « rêverie » évoque une douce divagation mentale qui nous transporte en pensée dans des lieux et des moments enchanteurs. En ce sens, la rêverie répond à un désir d’évasion de sa condition présente. L’élève qui s’ennuie rêve d’une aventure, le salarié au travail rêve de vacances, le malade rêve de guérison, etc. On rêve d’amour, de liberté, de gloire, de repos.
L’étude concrète de la rêverie montre que ces scénarios compensatoires ne forment qu’une partie de nos pensées intérieures. La rêverie quotidienne est composée le plus souvent de préoccupations ordinaires, liées aux problèmes de la vie, aux tonalités plus souvent négatives que positives.
Parmi toutes ces pensées vagabondes, certaines vont se transformer en anticipations concrètes, passant du stade contemplatif au stade actif.
La rêverie devient alors anticipation et projet.
Ce qui sera l’objet du projet épisode.
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Donc
Vous mettez en opposition la pensée scientifique et le psychanalyse. Pouvez-vous développer ?
« La rêverie quotidienne est composée le plus souvent de préoccupations ordinaires ». c’est tellement vrai. j’y trouve aussi une forme d’abandon de soi, sans retenue.
On laisse fuite les idées, on ne se contient plus. Cette fissure dans les digues de la continence peut nous remplir d’amour sans aucune mesure en pensant à l’être aimé. C’est peut-être ce qui a rendu l’amour de loin des troubadours si précieux. Il peut hélas aussi nous noyer de désespoir si la distance est sans retour possible. Dans ce dernier cas d’incontinence négative, la méditation nous enseigne à revenir sur soi et à reconstruire les remparts de la citadelle pour la rendre plus étanche. l’ennui, lui aussi, est propice à la créativité, aux projets. mais pour s’ennuyer un peu, il faut suspendre le « faire à tous crins ».
quoi qu’il en soit, cet état de disponibilité à la rêverie solitaire demande un peu d’abandon, de soi, des autres, des écrans empoisonnés… mais là, je m’abandonne déjà un peu trop dans l’imaginaire…