De la condition humaine : faire une chose en pensant à une autre

Imaginez Marion. En ce début de soirée, la jeune femme quitte son appartement pour se rendre à l’épicerie du quartier. Elle se lève du bureau où elle était assise, se dirige vers la porte, l’ouvre et la ferme derrière elle, descend les escaliers : la voilà dans la rue, qu’elle traverse en prenant soin de regarder si la voie est libre. Puis elle tourne à droite, marche une centaine de mètres, tourne de nouveau à l’angle de la rue. La voilà devant la supérette. Elle entre et va d’abord vers le rayon légume, etc.

Tout le trajet s’est fait assez machinalement, ce qui a permis à Marion de penser à autre chose : son travail, ses soucis d’argent ou son amoureux qu’elle va retrouver tout à l’heure. Arrivée devant les rayons du magasin, elle doit se reconnecter à son idée de départ. « Ah oui ! il me faut une salade, du pain, des coquillettes et du fromage. »

Cette scène très ordinaire est rendue possible par une capacité extraordinaire dont disposent nos cerveaux d’humain : celui de se « dédoubler » pour faire une chose tout en pensant à une autre.

Reprenons.

Le cerveau dédoublé

Une grande part des activités humaines s’effectuent machinalement. Plusieurs fois dans la journée, il nous arrive de boire. C’est vital pour les êtres vivants que nous sommes. Boire, c’est réalimenter en eau notre petite « mer intérieure ». Rappelons que notre corps est constitué de 70 % d’eau (ça force à l’humilité.). Au cours de la journée, une petite partie de cette eau intérieure s’évacue par la respiration, par la transpiration ou aux toilettes. Le déficit en eau entraîne une augmentation du taux de sucre et de sel dans le sang, qui est aussitôt détectée par l’hypothalamus – une petite structure nichée au cœur du cerveau. Celui-ci réagit de deux manières. Tout d’abord, un message est transmis au niveau des reins pour stopper la fabrication de l’urine[1]. Cette réaction purement physiologique est inconsciente et incontrôlable. En même temps, l’hypothalamus envoie un message vers le haut, en direction du cortex frontal, message qui se traduit subjectivement par la sensation de soif. C’est cette sensation qui nous conduit souvent à boire. C’est le même schéma de stimulus/réponse, action/réaction qui nous poussera à aller aux toilettes un peu plus tard.

Ainsi va la vie.

Bien qu’indispensable à la survie, l’action de boire n’a rien d’élémentaire. Prendre une bouteille d’eau minérale, ouvrir le bouchon, verser l’eau dans un verre sans en répandre à côté, arrêter le débit à temps, tout cela exige une gestuelle sophistiquée. Plusieurs muscles du bras et de la main agissent de concert, en lien avec la vision. La maîtrise du geste demande du temps. Avant quatre ans, un enfant s’avère incapable de se verser un verre sans dégât collatéral. Si l’adulte peut accomplir ce geste de haute précision sans y prêter une grande attention, c’est parce qu’il a intériorisé les schémas d’action appris dans l’enfance. Il en va ainsi pour les gestes quotidiens : tenir sa cuillère, mettre ses chaussettes, tenir un crayon, monter les escaliers, etc.

Sous la conduite du cortex préfrontal

Nombre de nos gestes quotidiens sont ainsi pilotés automatiquement. Mais il est d’autres activités qui exigent le recours à une pensée consciente. Quand Marion se trouvait chez elle, assise à son bureau, elle a tout à coup songé qu’il était temps de s’occuper du repas. Acheter à manger, puis faire la cuisine ne peuvent se faire machinalement, ne serait-ce que parce qu’on ne mange pas la même chose tous les jours et que les aliments ne viennent pas tout seuls dans le placard. Faire ses courses est une intention qui implique une part d’imagination et de planification. Ces opérations mentales se déroulent au sein du cortex préfrontal, siège de la pensée consciente. L’opération s’effectue en trois temps : 1) le cortex préfrontal est sollicité par une envie venue de l’estomac (qui lui fait part de ses exigences) ; 2) il élabore une réponse (une idée de repas) et un plan d’action ; 3) il commande la suite des opérations (va acheter des œufs et une salade). Une fois qu’il a dicté ses consignes, le reste du cerveau (aires motrices, aires visuelles, mémoire gestuelle, etc.) prend le relais pour conduire Marion à l’épicerie. Durant le trajet, le cortex préfrontal s’est déconnecté du reste du corps pour se livrer à son activité favorite : rêvasser ou réfléchir. C’est ainsi que Marion, tout en se rendant à l’épicerie, s’était déjà remise mentalement à son travail.

Tout au long de la journée, une partie de notre cerveau se connecte et se déconnecte du reste du corps.

Les conséquences humaines du dédoublement

Le décalage temporel entre pensée et action est un phénomène si banal qu’on en oublie les conséquences sur notre condition d’être humain.

Sur le plan existentiel, ce décalage entre pensée et action fait de nous des êtres clivés : toujours un peu rêveurs, soucieux et perdus dans nos pensées. Le corps ici et la tête ailleurs.

Ce décalage entre pensée et action ouvre un espace de délibération entre le stimulus (« j’ai faim ») et l’action (« je mange »). Cet intervalle mental, qu’on appelle couramment la pensée, est constitué d’anticipation, d’imagination et de réflexion destinées à résoudre des problèmes de toute sorte (pratiques, existentiels, théoriques).

Affranchie des contraintes immédiates de l’action, la pensée peut suivre son propre chemin. C’est la source de notre créativité, mais aussi de toutes les dérives de l’esprit.

Cortex préfrontal : le siège de l’humanité

Comme son nom l’indique, le cortex préfrontal (CPF) se situe à l’avant du cerveau, juste derrière le front. Il s’étend sur près d’un tiers du cortex (la couche supérieure du cerveau). Il est composé de plusieurs modules (dorsolatéral, ventrolatéral, etc.) associés à des fonctions spécifiques.

• Le siège de la pensée

Le CPF est d’abord le siège des principales capacités cognitives du cerveau humain. La capacité d’anticipation nécessaire à la planification des activités sur le moyen ou le long terme a lieu au sein du CPF. La partie supérieure du CPF est également le siège de l’imagination. C’est encore dans cette même zone que le cerveau raisonne, calcule et résout des problèmes complexes. Anticiper, imaginer, calculer ou raisonner, voilà ce qu’on appelle couramment « penser ». Voilà pourquoi la partie supérieure du cortex frontal (dorsolatérale) peut être considérée comme le siège de la pensée.

• Le siège de la morale

La partie centrale du CPF (ventrolatérale) agit comme un centre de régulation des émotions. Les émotions fortes (peur, colère, joie, envie) sont associées au système limbique (à la base du cerveau), mais peuvent être régulées par le CPF. Ainsi, la peur (déclenchée à la vue d’une araignée) ou la colère (suite à une agression) peuvent être en partie inhibées et maîtrisées par l’action régulatrice du CPF, qui tente de « calmer le jeu » en contrôlant les réactions spontanées. Cette partie centrale du CPF s’active aussi pour réfréner des pulsions (sexuelles ou agressives). Il agit donc d’une sorte de gendarme des conduites antisociales. Il peut être considéré comme le gardien de la morale.

Anticipation, imagination, intelligence, contrôle de nos pulsions : nul doute que le cortex préfrontal fait de nous les humains que nous sommes.

À lire

Richard Levy, Cortex. Percez les secrets de l’intelligence, Albin Michel, 2025

Comme son titre ne l’indique pas forcément, le livre de Richard Levy est consacré au cortex préfrontal et ne s’arrête pas à l’intelligence, mais aborde aussi l’imagination, l’anticipation et le contrôle des conduites, dont le cortex préfrontal est le siège.

Depuis un demi-siècle, les neuroscientifiques ont réalisé de grandes avancées dans la connaissance du fonctionnement du cortex préfrontal. L’auteur, qui dirige le FrontLAB à l’Institut du cerveau, présente le sujet en toute clarté, en s’appuyant sur des cas cliniques (des patients atteints de lésions frontales), des expériences de laboratoire et des études IRM.

[1] L’hypothalamus stimule la libération de l’hormone antidiurétique (ADH), ou vasopressine, qui agit sur les reins pour retenir l’eau utilisée pour fabriquer de l’urine.

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