Journaux intimes. Quand les jeunes femmes (et quelques hommes) se confient.

« Me voilà arrivée au point de départ, à l’idée de commencer un Journal : je n’ai pas d’amie (…). Je désire que ce journal personnifie l’Amie. » (samedi 20 juin 1942).

Le journal d’Anne Frank est sans conteste le plus connu de tous les journaux intimes. La jeune fille juive débute son journal à 13 ans. Cachés durant deux ans dans l’annexe d’une maison hollandaise afin d’échapper à la police allemande, les Frank seront découverts et déportés en 1944. Anne mourra en mai 1945 au camp de Bergen-Belsen. Son journal est aussi une sorte de prototype des journaux intimes féminins. Conjugué à d’exceptionnels talents d’écrivain, on y trouve la plupart des thèmes communs à bien d’autres journaux : la découverte de l’amour, la soif de reconnaissance, l’exploration des relations interpersonnelles, les problèmes moraux, religieux ou métaphysiques, les chroniques de la vie familiale et l’introspection : « J’ai envie d’écrire, et bien plus encore de sonder mon coeur à propos de toutes sortes de choses », écrit Anne Franck (20 juin 1942).

 

L’exploration de soi

L’introspection passe souvent par un autoportrait : à la fois physique, moral et psychologique. Catherine Pozzi (1882-1934), poétesse, maîtresse de Paul Valéry, a tenu un « grand journal » qui s’étend sur plus de 20 ans, de 1913 à 1934. Adolescente, elle passe de longues pages à décrire son physique ingrat : « Quoi que laide, j’ai mes jours de beauté. Ce soir n’en sera pas un, car mon rhume me rend atroce. Enfin, tant pis. Enfilons ma robe, qui elle au moins est jolie, et en route pour l’opéra ». Catherine se sait intelligente et se le répète souvent : « Il est certain que je me trouve très intelligente. Très n’est pas exacte : supérieurement est le mot. » Puis viennent les états d’âme : la nostalgie, la tristesse, l’élan amoureux, le désir, l’ennui… Et les interrogations sur l’avenir. Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que je vaux ? Que vais-je faire de ma vie ?

Germaine de Staël, Adèle Schopenhauer, George Sand, Colette, Virginia Woolf, Elsa Morante, Anaïs Nin, Simone de Beauvoir : l’introspection est au coeur de la plupart des journaux de femmes écrivains, comme le souligne Véréna von der Heyden-Rynsch, auteur d’une belle étude sur trois siècles de journaux intimes féminins [1] 1

L’exploration de soi n’est d’ailleurs pas le lot des seules femmes de lettres. « Je me peins constamment en écrivant ce journal » écrit Claire Pic (1848-1931), une jeune bourgeoise dont Philippe Lejeune a étudié les journaux de jeunes filles dans Le Moi des demoiselles[2]. Entre 1863 et 1865, Claire Pic réalise plus de 16 « autoportraits » où elle se dépeint, tantôt avec complaisance, tantôt avec ironie, le plus souvent avec le souci de mieux se connaître.

Car si l’introspection pourrait être vue comme l’expression d’un narcissisme exacerbé, il dénote plutôt un enjeu psychologique plus fondamental. L’autoportrait constitue, pour ces jeunes filles, un moyen d’autoévaluation.

« L’autoportrait est un moyen de se construire, de se repérer par rapport à des cadres (idéologiques, psychologiques, religieux) et d’acquérir un sentiment de maîtrise de son propre être » écrit P. Lejeune.

Le journal intime contribue à « l’invention du moi », selon la belle expression de Gustave René Hocke, historien des journaux intimes. C’est pourquoi il est le lot des personnes à la recherche d’elles-mêmes : des adolescentes dont la personnalité est en cours de formation, des jeunes femmes dont l’avenir n’est pas tracé et qui souffrent du décalage entre leurs aspirations et la place que leur offre la société.

Et puis, comme le confiait la jeune Russe Marie Bashkirtseff (1858-1884), dont on vient de rééditer le fameux Journal « C’est toujours curieux, la vie d’une femme, au jour le jour »[3].

 

« Le « Journal » de Samuel Pepys

Samuel Pepys, haut fonctionnaire au ministère de la Marine anglaise, est devenu célèbre grâce à son Journal, tenu durant dix ans à partir de 1660 (il a alors 27 ans).

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C’est un des premiers « journaux intimes » écrit et publié ; l’un des plus célèbres, l’un des plus vivants et des plus honnêtes aussi. S. Pepys y décrit sa vie quotidienne de bourgeois londonien, sans rien nous cacher de ses repas, de ses problèmes de santé, de ses ambitions de carrière, de ses disputes avec sa femme ou de ses « fantaisies amoureuses ».

  1. Pepys est un bon vivant qui aime la fête. Assistant au couronnement du roi Charles II, il part ensuite en ville avec des amis. Et la soirée se termine dans la beuverie.

« Au bout de la rue, nous trouvâmes (…) une joyeuse compagnie d’hommes et de femmes. Ils s’emparèrent de nous et nous firent boire à la santé du Roi jusqu’à ce qu’un des gentilhommes présents tombât ivre mort. Je partis et parvins plutôt au lit avec M. Sheply que la tête commença à me tourner et moi à vomir. Ainsi finit ce jour de joie générale » (23 avril 1661). [/encadré–

 

[1] [1]Véréna von der Heyden-Rynsch dans Ecrire la vie: trois siècles de journaux intimes féminins (Gallimard, 1998).

[2] P. Lejeune, Le moi des demoiselles. Enquête sur le journal  de jeune fille. (Seuil 1993)

[3] Marie Bashkirsteff, Journal 1877-1779 , L’Age d’Homme, 1999, (1° volume, les cinq autres sont avenir).

Notes

  1. Véréna von der Heyden-Rynsch dans Ecrire la vie: trois siècles de journaux intimes féminins (Gallimard, 1998).[]

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