Fanantisme. Les fans de Johnny sont-ils des humains comme les autres ?

En France, les fans de Johnny forment une tribu exotique qui semble échapper à la condition normale d’être humain. Dernièrement, de passage dans la petite ville de Challes-les-Eaux (Savoie), j’ai eu la surprise de découvrir une statue en bois de Johnny Halliday trônant en bordure de route. Renseignement pris, cette œuvre a été sculptée par trois amis fans de Johnny depuis un demi-siècle.

À Auxerre, devant l’entrée du supermarché où je fais mes courses, un doux dingue vient régulièrement s’exhiber : vêtu et coiffé à la Johnny, il mime ses gestes et chante d’une voix qui fait penser à une imitation d’imitation. Un jour, je l’ai même vu briser sa guitare en plastique.

Des groupies – ceux de Johnny, d’Elvis Presley ou de Britney Spears – font régulièrement l’objet de reportages plus ou moins sarcastiques. Ils exhibent leurs collections de disques, de photos, d’objets fétiches ou leurs tatouages à l’effigie de l’idole ; ils racontent toujours les mêmes histoires : ils sont tombés amoureux de leur idole à l’adolescence, l’ont suivie en tournée et ont vu 150 concerts, ils se réunissent entre fans et chantent ensemble un répertoire qu’ils connaissent par cœur.

Les fans suscitent parfois de la tendresse (quand le reportage est réalisé à hauteur d’homme) et la plupart du temps de la dérision, lorsque leurs débordements – ces adolescentes hystériques qui font la file des heures dans l’espoir d’apercevoir leur idole – sont mis en avant. Aux États-Unis, les groupes les plus radicaux de fans d’Elvis ont fini par se transformer en un véritable groupe quasi religieux : dans sa dernière demeure, Graceland à Memphis, se trouve un véritable mausolée où les fans viennent faire des pèlerinages et prier leur idole (voir encadré).

Les sociologues et psychologues se sont intéressés au phénomène et ils y ont vu autre chose que ces clichés habituels sur la douce folie des fans.

Psychologie des groupies

C’est un fait : les fans se recrutent en premier lieu chez les adolescents. Le psychologue John Maltby a repéré deux motivations principales chez les 1 700 jeunes fans qu’il a étudiés 1. La première est centrée sur une relation intense et personnelle avec l’idole. L’adolescence est l’âge où l’émancipation vis-à-vis des modèles parentaux et héros de l’enfance et l’affirmation de soi passent par une quête de nouveaux modèles. C’est l’époque où le jeune affiche ses modèles sur les murs, colle leurs photos dans des carnets, s’habille à leur façon, etc. Cette intensité est caractéristique de la période des 14-16 ans. L’identification décline généralement chez les jeunes adultes. Mais elle prend parfois une nouvelle tournure, celle d’un amour idéalisé ou d’une « amitié imaginaire ». La célébrité devient une sorte de confident, de partenaire de vie ; un « étranger intime » selon la formule de Leo Braudy, historien du star system 2. Ce n’est que dans des cas limites que la relation fan/célébrité prend un tour pathologique : quand les pensées du fan pour son héros occupent toutes ses journées et qu’il cherche frénétiquement à entrer en contact avec lui 3. La plupart du temps, l’idole reste une sorte de compagnon imaginaire, partenaire des moments de blues et des expériences de vie.

Un club, une sociabilité affinitaire

Être fan est aussi affaire de sociabilité. Les enquêtes le montrent : les groupies forment souvent des réseaux d’amis unis par la même passion. La vie de leur modèle fait l’objet de commérages entre pairs (« peer gossip ») : « Tu as vu, Britney vient d’être libérée de sa tutelle » ; « il paraît que Læticia, la femme de Johnny, est en couple avec… »

Le sociologue Christian Le Bart, qui a étudié les clubs de fans des Beatles, note que le fait d’être « fan de » relève aussi d’une mise en scène de soi : c’est une façon paradoxale d’affirmer son individualité et d’afficher ses valeurs 4. Les fans de Johnny ou d’Elvis n’ont pas aboli leur personnalité au profit de leur héros. Au contraire, ils forment à leur manière une contre-culture rebelle et anticonformiste. En portant un blouson ou un tatouage à l’effigie de leur star, ils veulent se démarquer du commun des mortels, s’affilier à un groupe de pairs en marge de la société. Appartenir à un club de fans, c’est paradoxalement afficher sa différence.

L’échelle de fanatisme

Fan ne veut pas dire forcément fanatique. Comme les supporters sportifs, les adhérents d’un parti ou d’une communauté religieuse, les fans se répartissent sur divers degrés d’engagement. Les psychologues ont établi des échelles de « fandomisation » (le fait d’être fan) 5 pour mesurer le degré de dévotion. Les fans les plus extrêmes, ceux qui font l’objet de reportages, ne représentent qu’un cas limite d’une réalité plus banale et courante. Les fans ne forment pas une tribu homogène et on n’est pas fan à vie, beaucoup de fans adolescents délaissant leur idole avec l’âge. Si, parmi les fans, certains développent avec leur idole une relation exclusive et obsessionnelle, pour d’autres, cela relève d’un simple divertissement.

La vie privée des stars intéresse au plus haut point leurs groupies. Observer la vie intime de son icône ne relève pas vraiment du voyeurisme. Pour la sociologue Sabine Chalvon-Demersay, le rapport qu’entretient le public aux célébrités ne relève pas forcément de l’idolâtrie. Les aventures de leurs héros sont comme un « opérateur de constitution du rapport à soi, aux autres, au monde » 6. En français courant, cela veut dire qu’à travers la vie privée de son idole, le public expérimente mentalement des situations de vie, juge son comportement, partage ses épreuves. Les chansons de Johnny mettent en scène des moments forts de l’existence : l’amour, la colère, la joie, la tendresse, la nostalgie, la tristesse, etc. Les textes des chansons et la vie du chanteur s’entremêlent.

Alain Dua, fan de Johnny qui a édifié une statue à son idole, le dit à sa manière : « Nous, Johnny, c’est un peu notre vie. C’était notre jeunesse et, depuis, il a toujours été là. Il y a toujours eu une chanson qui se rapportait à des époques de notre vie ». •

Le culte d’Elvis

Il existe aux États-Unis un véritable « culte » d’Elvis Presley. Depuis la mort du King en 1977, certains fans entretiennent des relations avec leur idole qui se rapprochent de celles que d’autres nouent avec le Christ. Ils s’entourent d’icônes du chanteur (affiches ou statues), lui parlent, se confient à lui, lui adressent même des prières et ne manquent pas de participer au pèlerinage annuel à Graceland (la maison du King, à Memphis) 7.

Notes

  1. David C. Giles et John Maltby, « Praying at the altar of the stars », The Psychologist, 2006.[]
  2. Leo Braudy, The Frenzy of Renown: Fame and Its History, Vintage, 1997.[]
  3. Giles et Maltby, « Praying at the altar of the stars », art. cit.[]
  4. Christian Le Bart, Les fans des Beatles. Sociologie d’une passion, Presses universitaires de Rennes, 2000.[]
  5. Daniel Wann a élaboré une échelle des motivations des supporters dans le sport : « Preliminary Validation of the Sport Fan Motivation Scale », Journal of Sport and Social Issues, 1995. Voir aussi : Gayle S. Stever, « Celebrity Appeal Questionnaire focused particularly on entertainer and hero/role model factors », Psychological Reports, 2008. []
  6. Sabine Chalvon-Demersay, « Enquête sur des publics particulièrement concernés. La réception de “L’Instit” et d’“Urgences” », in Daniel Cefaï et Dominique Pasquier (dir.), Les Sens du public. Publics politiques, publics médiatiques, PUF, 2003.[]
  7. Gabriel Segré, Le culte Presley, Puf, 2003[]

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