L’amour à la chinoise

La journaliste Xinran a animé pendant des années une émission de radio en Chine ; elle y recueillait les confidences des femmes. Installée en Angleterre à la fin des années 1990, elle a ensuite poursuivi ses entretiens avec des chinoises et en a tiré des ouvrages à succès. Son livre Parlez-moi d’amour, (éd. Philippe Piquer, 2018) rapporte un témoignage sur la vie sentimentale de quatre générations de femmes d’une même famille.

Tout commence avec l’histoire de « Rouge » (un surnom). Née en 1921, fille ainée d’une famille de neufs enfants, Rouge a été promise par son père à un fils d’un ses ses amis d’un ami. Elle n’avait que neuf ans. Au début du 20ème siècle, les mariages arrangés étaient alors la norme en Chine. Durant toute son adolescence, Rouge a rêvé de ce jeune homme sans savoir à quoi il ressemblait. Leur première rencontre a eu lieu quelques temps avant de leur mariage.

Toujours vierge après soixante ans de mariage

Le soir de la nuit de noce, Baogang — c’est le nom de son mari — ne l’a pas touchée. Le lendemain non plus ; ni le jour suivant. Le jour d’après, le jeune marié a avoué ses raisons. Il était amoureux de Linda, une jeune fille qu’il avait connue plus tôt. Séparés par la guerre, ils s’étaient promis de se rejoindre. Par honnêteté envers Rouge et fidélité envers Linda, il préférait en rester à un « mariage blanc ». Le moment venu, quand il retrouverait Linda, il redonnerait sa liberté à sa femme… Le temps a passé, Baogang n’a jamais retrouvé Linda, mais resté fidèle à son serment. Il a vécu avec Rouge pendant soixante ans; ils ont dormi dans le même lit durant tout ce temps;  mais quand Xinran a interviewé Rouge (elle avait plus de 90 ans), elle était encore vierge !

Changement de décor et d’époque : la nièce de Rouge, « Grue », née à la fin des années 1950. Elle a eu 20 ans en pleine révolution culturelle. À l’époque, les mariages n’étaient plus arrangés par les familles, mais les considérations politiques prenaient le pas sur l’amour. Grue a rencontré son amoureux Tang Haï dans un village où elle avait été placée arbitrairement (dans le cadre de la  politique de « retour aux champs »). Ils se sont promis l’un à l’autre mais leur amour est resté platonique : pas question de flirter avec des camarades hors du mariage.  Puis Tang Haï a rapidement été muté dans une autre région. Il sont restés séparés dix ans avant qu’elle puisse le rejoindre. Il se sont finalement mariés et ont eu une fille, Lili — leur seul enfant, né en 1988, à l’époque de la politique de l’enfant unique.

Quand Xinran a interviewé la jeune femme, elle avait 27 ans. Elle vivait en ville avec son compagnon, un Américain qu’elle avait rencontré aux Etats-Unis durant ses études, et qui l’avait rejoint en Chine. Lili admet elle-même le fossé qui la sépare de sa mère en matière de relations amoureuses. Alors que sa mère croyait au « grand amour » à une époque où un baiser pouvait envoyer les amoureux en prison, Lili s‘avoue moins romantique. Les gens de sa génération trouvent «  normal d’avoir couché avec une dizaine de types avant l’âge de 17 ans ». Elle-même a eu quelques aventures d’un soir, puis une première relation stable avec un étudiant, qu’elle a quitté quand il est devenu trop possessif. Avec son premier iphone, Lili a noué des relations amoureuses virtuelles avec plusieurs garçons : « De nos jours quand une fille n’a qu’un amoureux on la méprise ! ».

À travers cette série d’interviews, la  journaliste Xinran nous entraîne dans la découverte d’une Chine inconnue : celles des relations intimes et des bouleversements qu’elles ont connu en un siècle.

A lire aussi : XXème siècle: la grande mutation des femmes chinoises, Danièle Elisseeff, Bleu de Chine 2006.

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