
Les rats peuvent être des chics types. Ils ont mauvaise réputation, à cause des ordures et de la peste. Mais c’est injuste : ceux qui en ont élevé savent que les rats peuvent se révéler d’adorables animaux de compagnie, très et affectueux. Des expériences prouvent que les rats savent se comporter en gentlemen vis-à-vis de leurs congénères[1]. Placez deux rats blancs – appelons-les Raton et Ratou – dans un aquarium divisé en deux compartiments séparés par une porte.
Raton est dans le compartiment au sec, mais Ratou est dans une partie progressivement inondée d’eau. Ratou est en détresse : les rats n’aiment pas l’eau, il doit à tout prix trouver une issue sans quoi il risque de se noyer. Raton, à travers la vitre transparente, voit son voisin paniquer. Que va-t-il faire ? Loin d’être indifférent au sort de ce rat qu’il ne connaissait pourtant pas, il va s’employer à le sauver en ouvrant la porte qui les sépare. Les chercheurs japonais, qui ont eu l’idée de cette expérience, pensent détenir la preuve que les rats sont capables de comportements de bienveillance à l’égard d’un autre rat. Les chercheurs ont même modifié l’expérience en donnant à Raton (le rat gentleman) la possibilité de se délecter d’un produit chocolaté (dont il raffole) plutôt que de voler au secours d’un semblable. Mais même dans ce cas, Raton privilégie son noble geste à la nourriture qui lui est offerte.
De la bonté animale
Voilà des années que les chercheurs ont accumulé des observations sur les comportements altruistes des animaux. En 2000, le primatologue Frans de Waal avait publié Le Bon Singe, livre dans lequel il rapportait toute une série d’observations sur les comportements d’assistance dans le monde animal. Ainsi, au centre de primatologie du Wisconsin, en 1998, Azalea, une petite femelle rhésus, était née trisomique (la trisomie existe aussi chez d’autres espèces animales). Ayant du mal à courir, sauter, grimper comme ses congénères, sa sœur aînée s’occupait d’elle en la portant dans ses bras et en la protégeant. Les primatologues ont observé que les autres singes la toilettaient deux fois plus souvent, comme si son handicap entraînait la compassion de toute la petite troupe, même de ceux qui n’étaient pas apparentés avec elle.
En 1996, au zoo de Chicago, un enfant était tombé dans la fosse aux gorilles et avait perdu connaissance. Il fut aussitôt recueilli et secouru par Binti, une femelle gorille qui s’est approchée, a pris l’enfant dans ses bras délicatement, l’a gardé un moment, puis est allée jusqu’à la porte du gardien et y a déposé l’enfant. La scène a été filmée par un amateur et les images ont fait le tour du monde. Il y a quelques années, une femelle bonobo a été vue en train de s’occuper d’un oiseau qui s’était blessé en se jetant contre la vitre de leur enclos. Etc.
Ce qui est remarquable, c’est que cette entraide ne concerne pas simplement les membres d’une même famille, mais parfois un animal ou un humain d’une espèce différente. Ces observations vont à l’encontre de la théorie du gène égoïste, qui voudrait que les animaux ne pratiquent l’altruisme que dans la mesure où ils sont apparentés. Selon F. de Waal, les singes éprouvent, comme les humains, des sentiments moraux : ils peuvent ressentir de l’empathie à l’égard de celui qui souffre devant eux. « J’hésite à qualifier d’êtres moraux les membres d’autres espèces que la nôtre, mais je crois que nombre de sentiments et d’aptitudes cognitives qui sous-tendent la morale existaient déjà avant notre apparition sur cette planète. »
Comment expliquer l’entraide entre animaux ?
Les comportements d’assistance prennent le contrepied d’une vision du monde vivant où ne règnerait que la « loi de la jungle », celle de la compétition de tous contre tous. Charles Darwin lui-même avait bien compris que l’altruisme n’était pas une exclusivité humaine et qu’il plongeait ses racines dans notre passé animal. Dans La Filiation de l’homme (1872), il évoque les soins apportés aux petits chez les oiseaux : 90 % des espèces d’oiseaux vivent en couple et s’occupent avec dévouement de leurs oisillons. Chez les mammifères – chats, rats, lions, antilopes… –, la mère prend soin de ses petits. Chez de nombreuses espèces sociales – chevaux, moutons ou éléphants –, Darwin note la richesse de la vie collective. Il cite le cas des loups qui chassent en bandes ou des bisons qui se regroupent pour se défendre face au danger et encercler les petits.
Selon Darwin, nombre d’animaux éprouvent de la « sympathie » quand l’un de leurs compagnons est en détresse. Il rapporte le cas d’un vieux pélican aveugle nourri avec l’aide des siens. Il témoigne d’un chien qui, en passant à côté d’un chat malade dont il était devenu l’ami, lui donnait quelques coups de langue : « Ce qui est le signe le plus sûr d’un sentiment de bonté chez un chien. »
[1] « Rats demonstrate helping behavior toward a soaked conspecific », N. Sato et al., Animal Cognition, 18 (2015).
Du gène égoïste au gène généreux
Avant de s’appeler Joan Roughgarden, elle s’appelait Jonathan : le chercheur en biologie de l’évolution est devenu une chercheuse, à la suite d’un changement de sexe. Cette transformation n’est sans doute pas indifférente à sa conception de l’évolution. Dans Evolution’s Rainbow (L’évolution en arc-en-ciel, 2004), J. Roughgarden défendait l’idée que tout n’est pas figé dans des lois strictes au sein de la nature.
Dans son livre Le Gène généreux. Pour un darwinisme coopératif (Seuil, 2012), la biologiste s’en prend à la théorie du « gène égoïste » de Richard Dawkins. Selon cette théorie, qui a eu son heure de gloire dans les années 1980, les organismes vivants sont des machines de survie et de reproduction pilotées par leurs gènes. Et le but premier des gènes est de trouver un partenaire pour se répliquer. Dans ce cadre, l’altruisme n’a de place que s’il favorise sa descendance ou un individu apparenté (qui partage donc les mêmes gènes).
Le « gène généreux » se veut l’antithèse du gène égoïste de Dawkins. J. Roughgarden remet en cause la vision de l’individu comme organisme « égoïste » n’étant préoccupé que de sa reproduction. La reproduction sexuée exige qu’un individu s’allie à un autre pour se reproduire et que leurs gènes se mélangent. La coopération est donc un avantage de l’évolution. Chez les oiseaux, 90 % des espèces vivent en couple et élèvent ensemble leurs petits. Chacun a donc besoin de l’autre pour engendrer une nouvelle génération. Pourquoi ne pas considérer alors que l’unité de base sur laquelle repose la reproduction est la famille, plutôt que l’individu ?
Joan Roughgarden pousse plus loin encore l’analyse. Chez certains végétaux, l’individualité n’existe pas toujours. Les peupliers, par exemple, se reproduisent par bouturage : les ramifications souterraines qui relient entre eux les arbres font que l’individu (en tant qu’arbre isolé) n’a pas une existence très affirmée par rapport au bouquet d’arbres auquel il est affilié. Chez les animaux, on peut concevoir, selon Joan Roughgarden, que le couple, la famille, la communauté forment aussi des entités qui prédominent sur les membres qui les composent.
Joan Roughgarden, Le Gène généreux. Pour un darwinisme coopératif (2012)
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