La diversité des sociétés animales

Sur le million et demi d’espèces animales, on estime à quelques dizaines de milliers celles qui vivent en société. Les fourmis vivent, travaillent, combattent et meurent en commun dans des superorganismes divisés en castes où l’individu n’occupe aucune place. Les oiseaux se regroupent en couples monogames et élèvent ensemble leurs petits. D’autres, tels que les lions, les gorilles, les dromadaires, les cerfs…, vivent en harems, sous la coupe d’un mâle dominant.

La variété des formes d’organisation sociale est très grande, allant de la simple coexistence – par exemple les bancs de sardine – à une coopération serrée pour la chasse, l’élevage des petits, la défense du territoire comme on peut le voir chez les loups.

 

La meute des loups

Les loups apportent un sérieux démenti à l’un des mythes fondateurs des sciences humaines, celui pour lequel la société serait une invention humaine et reposerait sur la culture et l’ordre symbolique.

Observons une meute de loups, par exemple ces loups gris qui survivent dans les grandes régions semi-désertiques de Russie et d’Asie. Ils vivent en groupes composés de cinq à quinze individus environ. Chacun contrôle un territoire dont les frontières sont délimitées par des traces olfactives et par les hurlements nocturnes qui signalent sa présence à plusieurs kilomètres à la ronde. La petite communauté est rassemblée autour d’un couple dominant, généralement fidèle pour la vie, dont la femelle est seule autorisée à se reproduire au sein de la meute. Au printemps, elle donne naissance à plusieurs petits (quatre à six en général) qu’elle allaite pendant un mois environ. Les louveteaux seront ensuite alimentés par de la nourriture régurgitée par leurs parents et « tantes », ces dernières étant les femelles qui ont rejoint le groupe ou sont nées dans la meute depuis un an ou deux. Lorsque les petits atteignent 2 ans et sont en âge de se reproduire, certains sont chassés du groupe. Ils vont alors errer quelque temps en solitaires à la recherche d’une autre meute. Si c’est un mâle, il devra souvent combattre le mâle dominant pour s’imposer. Si c’est une femelle, elle devra simplement chercher à se faire accepter. D’abord repoussée comme une intruse, elle devra subir quelques sévères corrections. Mais si elle persiste à suivre la meute et fait preuve de soumission (par des postures caractéristiques lors des attaques), elle sera alors un jour acceptée.

La chasse est un autre aspect de la vie sociale des loups. Carnivores opportunistes, les loups se nourrissent souvent de petits mammifères (rats, mulots, lapins) ou de poissons attrapés dans le lit des rivières. Mais ils sont surtout connus pour être de redoutables chasseurs de grosses proies – renne, bœuf musqué ou même bison. Leur technique de chasse relève d’une stratégie de groupe où chacun a un rôle à jouer. La meute avance en file indienne, sous la conduite d’un des mâles. Chacun marche dans les pas de celui qui le précède. Lorsqu’un groupe de caribous ou de bœufs musqués est repéré, les loups se dissimulent, restant face au vent pour cacher leur présence, et observent. Les bœufs musqués sont aussi des animaux sociaux qui ont déployé des stratégies collectives pour se défendre. Lorsqu’ils se sentent menacés, les bœufs forment un cercle autour des petits et se serrent les uns contre les autres. L’un des stratagèmes employés par les loups est le suivant. L’un d’entre eux sort de derrière les buissons où se cache la meute et vient provoquer l’un des bœufs. Voyant un loup solitaire s’approcher, les bœufs ne se sentent pas menacés car ils savent qu’un loup seul n’est pas vraiment dangereux. Ils n’hésitent pas à charger. Le loup fait alors mine de s’enfuir, poursuivi par un bœuf qui croit avoir eu gain de cause. En réalité, l’animal vient de quitter son cercle de défense et s’est approché des buissons. Son sort est scellé ! La meute surgit tout à coup de sa cachette et se lance sur lui. Ils vont l’attaquer de toutes parts, lui mordant surtout l’arrière-train, les pattes et les flancs jusqu’à ce qu’il tombe au sol. Le mâle dominant va alors chercher à l’attraper par le museau et à l’immobiliser, pendant que la meute s’acharne sur lui. En quelques minutes, la victime est achevée. Vient alors le moment de dévorer la proie. Le couple dominant se servira en premier, pendant que les autres attendent leur tour. Chez les loups, le repas suit un ordre de préséance très précis.

 

Les castes de rats-taupes

Les rats-taupes sont de très curieux animaux. Outre leur morphologie, leur organisation sociale est unique chez les mammifères : elle s’apparente à celle des fourmis et des termites. Présents en Afrique de l’Est, ces rats vivent sous terre dans de grandes galeries. Les rats-taupes s’organisent en colonies elles-mêmes divisées en castes. La caste des ouvriers est dévolue à la quête de nourriture pour les petits ; elle s’occupe aussi de creuser les galeries et de les entretenir. Les non-ouvriers sont les plus gros, se contentant de rester auprès des petits et de les réchauffer en dormant auprès d’eux. Au sommet de la hiérarchie se trouve la reine, seule femelle reproductrice. Très fertile, elle accouche de quatre portées par an (d’une dizaine de petits).

Avec les membres de sa petite communauté (de 75 à 100 individus), la reine se montre très tyrannique. Elle agresse, bouscule et mord fréquemment ses congénères. Devant les menaces, les ouvriers adoptent une posture de soumission (immobilité proche de la paralysie, repli en position fœtale). On suppose même que ces agressions permanentes rendent les autres femelles infertiles. Alors que chez les insectes sociaux, comme l’abeille, une phéromone émise par la reine inhibe la sexualité des ouvrières, chez le rat-taupe, ce sont les agressions répétées qui semblent empêcher la sexualité des autres femelles du groupe. Ce mécanisme se retrouve chez plusieurs espèces de mammifères, comme les loups ou les ouistitis.

L’organisation des rats-taupes est dite « eusociale ». Elle est caractéristique des insectes sociaux comme les fourmis, les abeilles ou les termites. Que l’on trouve une organisation sociale similaire chez des animaux aussi éloignés dans les embranchements zoologiques est l’occasion de souligner un mécanisme très particulier de l’évolution. Parfois, des structures (formes d’organisation, traits de comportement) apparaissent chez des espèces très éloignées. Ainsi, l’eusocialité est apparue tôt chez les fourmis et s’est transmise à l’ensemble des espèces de fourmis (à l’exception de quelques rares espèces de fourmis solitaires). Cette forme d’organisation est apparue chez une seule espèce du phylum des mammifères, ce qui rend les rats-taupes très particuliers dans leur genre.

 

Familles de primates

Nombre de chercheurs se sont lancés dans l’étude de l’organisation sociale des primates dans l’espoir d’y trouver un modèle pour penser les origines de l’humanité.

Ainsi, dans les années 1960, le paléoanthropologue Louis Leakey confia à quelques jeunes femmes le soin d’aller étudier les chimpanzés, les gorilles et les orangs-outans en milieu naturel. On les a appelées les « anges de Leakey ». Jane Goodall et Diane Fossey sont les plus connues. J. Goodall fut la première à observer la vie des chimpanzés en forêt de Gombe. Elle découvrit leur organisation particulière. Ils vivent en communautés de quelques dizaines d’individus, composées de plusieurs mâles, femelles et leurs petits. La journée, ils se dispersent en petits groupes pour se rassembler le soir. Ces communautés sont hiérarchisées, des coalitions se formant autour de mâles et de femelles dominantes.

Diane Fossey est restée célèbre pour ses études sur les gorilles des montagnes vivant en Afrique centrale. Elle découvrit de son côté que les gorilles sont plutôt organisés en « harems » composés d’un mâle dominant, de plusieurs femelles et leurs petits. Depuis, la connaissance de la structure sociale des gorilles a beaucoup progressé et l’on perçoit quelques différences entre gorilles des plaines et ceux des montagnes.

La moins connue des trois anges de Leakey est Biruté Galdikas, partie dans les années 1970, toujours à l’instigation de L. Leakey, observer les orangs-outans sur l’île de Bornéo, en Asie. La structure sociale des orangs-outans est très différente. L’animal est réputé vivre en solitaire à l’âge adulte. Les femelles vivent de leur côté avec leurs petits. Parfois les couples se forment lors des périodes de reproduction.

Si l’on se penche sur l’organisation sociale des gibbons, présents en Asie de l’Est, on découvre alors qu’ils vivent le plus souvent en couples monogames et territoriaux.

Qu’ils soient semi-solitaires comme les orangs-outans, monogames comme les gibbons, polygames comme les gorilles ou qu’ils vivent en groupes multi-mâles multi-femelles comme les chimpanzés, il existe donc une variété de structures sociales chez les primates les plus proches des humains. Si on élargit l’observation à toutes les espèces de primates, alors le spectre de la structure s’avère encore plus complexe.

On a tenté de relier le type d’organisation sociale à des lois d’organisation. Ainsi, il apparaît une relation entre la proximité phylogénétique entre espèces (le fait d’appartenir à un même groupe zoologique) et le mode d’organisation sociale. En clair, les espèces proches et apparentées ont des modes de vie comparables. Cette relation existe mais n’est pas systématique.

Les contraintes environnementales jouent aussi un rôle important. Ainsi, lorsque la nourriture est abondante, les individus ont tendance à se regrouper plus facilement, sont moins agressifs. Par exemple les singes-écureuils femelles d’Amérique centrale ont des comportements très différents selon la saison et les ressources disponibles. Au Costa Rica où la nourriture est abondante, les individus sont plus sociables, les mâles dominants moins agressifs. Au Pérou, où les ressources sont plus rares, l’habitat plus réduit, les mâles sont plus agressifs, les femelles forment des coalitions plus soudées pour se défendre.

Pour compliquer le tout, on observe, chez une même espèce une flexibilité de l’organisation sociale. Chez les gorilles, certains groupes polygames sont composés d’un seul mâle, chez d’autres de plusieurs mâles, certains groupes – dits non reproducteurs – ne sont composés que de mâles. La composition des groupes change en fonction de l’âge du groupe, des saisons, des migrations des individus d’un groupe à l’autre.

Il existe quatre sous-espèces de gorilles en Afrique centrale. Trois vivent dans les plaines, l’une vit dans les montagnes. Les gorilles des plaines vivent dans des petits groupes formés en général d’un mâle adulte – mâles à dos argenté – accompagné de plusieurs femelles et leurs petits.

Les gorilles des montagnes sont multi-mâles et comprennent deux mâles adultes ou plus, qui sont en général apparentés. Les autres groupes dits « non reproducteurs » incluent des groupes exclusivement composés de mâles adultes ou adolescents.

Au terme de leur adolescence, vers l’âge de huit ans, les femelles quittent leur groupe pour rejoindre un autre groupe.

L’origine des comportements parentaux

La petite tortue ne connaîtra jamais sa maman. Ni son papa d’ailleurs. Le bébé tortue n’en éprouve pour autant aucun manque affectif une fois l’œuf éclos : les petites tortues sont autonomes et n’ont pas besoin de soins parentaux. Les comportements parentaux sont apparus à plusieurs reprises au cours de l’évolution et dans des groupes zoologiques très différents.

• La plupart des insectes et reptiles ne connaissent pas de comportements parentaux. Il existe pourtant des exceptions. Certaines espèces rares de coléoptères, d’araignées, de lézards prodiguent des soins à leur progéniture. Comme le crapaud qui se distingue des autres espèces.

• Chez les poissons, l’existence de soins parentaux varie beaucoup selon les espèces. Chez les poissons d’eau douce, six familles – dont celle des poissons-chats – pratiquent la monogamie et les soins biparentaux. Chez les poissons marins, lorsque les soins parentaux existent, ils sont prodigués par le mâle.

• Chez les oiseaux, le comportement parental représente la norme : apparu à la racine de l’embranchement, il s’est répandu à presque toutes les espèces. Et dans la plupart des cas – 85 % des 9 600 espèces –, les deux parents participent sous une forme ou une autre aux soins des oisillons : construction du nid, incubation, nourriture, protection.

• Chez les mammifères, l’investissement parental de la mère est indispensable, puisqu’elle allaite ses petits. L’engagement du père est beaucoup plus rare : chez seulement 5 % des mammifères, les mâles sont monogames et adoptent des comportements parentaux. Ce sont surtout chez les rongeurs (castor ou certaines musaraignes), les canidés (loup, chacal) que les mâles protègent les petits et aident la femelle en rapportant de la viande à la tanière pour la régurgiter dans la gueule des chiots. Chez les primates, le père se montre en général assez peu présent : une espèce sur dix seulement. Chez les ouistitis, plus petits singes d’Amérique, le père transporte les petits la plupart du temps et ne les rend à leur mère que le temps de la tétée.

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