Les médecins et les infirmiers sont des gens formidables. Durant la crise du Covid-19, on retiendra ces images : à Paris, Marseille, New York, Sao Paulo, des gens se sont mis aux fenêtres pour acclamer ces nouveaux héros du quotidien, louant leurs engagements et leur dévouement au service des autres. En d’autres temps de crise, (souvenez-vous, les attentats, les incendies de forêt…), les policiers ou les pompiers ont été célébrés pour avoir mis en jeu leur sécurité et parfois risqué leur vie au service des autres. Qu’est-ce qui pousse ces professionnels à aller bien au-delà de ce qu’exige leur fonction : le sens du devoir ? L’empathie pour leur prochain ? À moins qu’il y ait un intérêt personnel à être généreux. Ces trois idées peuvent se défendre.
L’apprentissage de la morale
Sigmund Freud pensait que l’être humain est, à sa naissance, un petit animal soucieux de son seul plaisir. Puis le « surmoi », qui n’est autre que l’ensemble des règles morales intériorisées, le transforme en un être civilisé, capable de dompter ses pulsions animales pour vivre avec autrui. À la même époque, Émile Durkheim soutenait que le rôle socialisateur de l’éducation devait être tenu par la morale républicaine dans une société où la religion perdait de son poids. Au fond, les vues du sociologue et du psychanalyste n’étaient pas si éloignées. Tous deux considéraient que l’être humain ne s’ouvrait aux autres que grâce à l’éducation et à la culture, sans lesquelles aucune vie en société n’était possible. L’apprentissage des règles morales serait donc à la racine de l’altruisme (mot que l’on doit d’ailleurs à Auguste Comte, également créateur du mot « sociologie »).
La bonté naturelle…
Charles Darwin voyait les choses autrement. Bon connaisseur du monde animal, il savait que l’altruisme existait déjà chez les animaux. Chez les mammifères – chats, rats, lions, antilopes… –, la mère prend soin de ses petits. Les oiseaux vivent en couple et s’occupent avec dévouement de leurs oisillons. Darwin rapporte le cas d’un vieux pélican aveugle nourri avec l’aide des siens. Il témoigne d’un chien qui, en passant à côté d’un chat malade dont il était devenu l’ami, lui donnait quelques coups de langue : « Ce qui est le signe le plus sûr d’un sentiment de bonté chez un chien. ». La morale humaine a donc, selon Darwin, des racines animales. La sélection naturelle a favorisé des comportements altruistes chez bon nombre d’espèces. Resterait donc à dévoiler les bases génétiques, épigénétiques, hormonales, neurales de l’altruisme : ce sur quoi débattent les spécialistes depuis près d’un siècle.
L’égoïsme déguisé
Il existe une troisième façon de voir les choses. Et si l’altruisme n’était qu’une forme d’égoïsme déguisé ? Après tout, les philanthropes, les bénévoles et les donateurs en tout genre l’admettent volontiers : la plupart estiment être largement payés par les sourires et les remerciements reçus en retour. L’économie psychique a ses propres bases de calcul et se paie de gratifications morales comme la fierté, la reconnaissance ou même l’autocongratulation.
Les grands philanthropes savent bien que la redistribution est pour eux un enjeu stratégique. Quand vous gagnez beaucoup d’argent, il est de bon ton de créer une fondation caritative. Donner est une autre façon de satisfaire ses propres intérêts : ce qu’on perd en argent, on le gagne en reconnaissance sociale. Devenir un saint ou un héros est une forme de récompense mais cela n’enlève rien à la sincérité de leurs actes.
L’altruisme peut donc s’expliquer de plusieurs façons : par l’éducation morale, la bonté naturelle ou l’égoïsme caché. Chacune de ces thèses se décline en plusieurs versions. Ainsi l’approche génétique de l’altruisme oppose les tenants du gène génétique et du gène généreux (voir encadré). L’approche évolutionniste a ses variantes : sélection de parentèle*. sélection de groupe*, altruisme réciproque*, signal coûteux*. La philanthropie, le don, et la solidarité humaine sont conditionnés par les normes de groupes, les jeux de l’échange, les croyances religieuses qui peuvent avoir leur influence : toutes les religions inculquent et insufflent des principes de charité et d’hospitalité. L’esprit de sacrifice des soldats s’explique aussi par la solidarité de corps. Les soldats au front se sacrifient moins pour les grandes causes que pour leurs copains…
Le dilemme de l’altruisme.
Quoi qu’il en soit, et indépendamment de ses ressorts profonds, la générosité reste une très belle invention.
Les soignants, qui sont des humains comme les autres, savent au fond d’eux-mêmes faire la part des choses. Ils sont confrontés aux dilemmes de toute action morale : vient toujours un moment où l’assistance à autrui se heurte à ses propres intérêts, où la culpabilité et les calculs personnels se livrent une bataille intérieure. Ils savent bien aussi que l’altruisme est sélectif et qu’on n’accorde pas le même soin et les mêmes attentions à tous : il faut malheureusement faire des choix. Plus l’altruisme est effectif, plus il est sélectif. Autrement dit, les actes de générosité mettent au défi notre conception de la nature humaine. •
Mots-clés
Signal coûteux : la théorie du chic type
Selon cette théorie, les conduites généreuses (partage de nourriture, protection) relèvent de la stratégie du courtisan. Elles visent à séduire un partenaire en montrant que l’on est un bon compagnon.
Sélection de groupe : l’union fait la force
Un groupe coopérant a plus de chances de survie, même si les actions de coopération ne sont pas destinées à des individus apparentés. Edward Wilson, le père de la sociobiologie, a admis récemment l’idée que la sélection naturelle ne vise pas uniquement les individus mais le groupe.
Altruisme réciproque : le renvoi d’ascenseur
Forme de coopération où un individu accepte de venir au secours d’un autre (comme les chauves-souris vampires qui nourrissent leurs congénères revenues bredouilles de la chasse) et, en retour, peut être assisté en cas de besoin. C’est une forme de coopération donnant-donnant.
Sélection de parentèle : La famille d’abord
Chez les fourmis, seule la reine se reproduit. Les autres fourmis nourrissent et protégent les larves et se sacrifient pour le groupe. La théorie de la parentèle explique le comportement altruiste par l’apparentement génétique. En participant à la vie collective, chaque individu se comporte comme la cellule d’un super-organisme, où chaque membre ne se reproduit pas isolément mais en assurant la survie de la communauté.



