
Les Aborigènes d’Australie ont longtemps été considérés comme le prototype des chasseurs-cueilleurs nomades, vivant dans des sociétés égalitaires et sans chefs. Comment d’ailleurs aurait-il pu en être autrement ? Les Aborigènes vivaient uniquement de chasse, de pêche et de cueillette, ils ne pouvaient donc stocker de la nourriture. L’outillage et les armes étaient les mêmes pour tous : des lances pour la chasse, des bâtons à fouir pour creuser le sol, des canots pour pêcher. Tout le monde dormait à même le sol ou dans des huttes de fortune.
L’exploitation de la femme par l’homme
Et pourtant. À y regarder de plus près, les sociétés aborigènes étaient en fait stratifiées et inégalitaires et comprenaient des dominants et des dominés ; on peut même y observer des formes d’exploitation de l’homme par l’homme. Plus exactement, la première forme d’exploitation est celle des femmes par les hommes.
Ce que les anthropologues ont longtemps désigné sous le nom de « division du travail entre les sexes » – les hommes chassent et les femmes cueillent (et s’occupent des repas, des enfants et de tout le reste) – dissimule une véritable domination d’un sexe par l’autre. Pour le dire plus clairement : les hommes possédaient les femmes.
Les pères de famille choisissaient parfois le futur époux de leur fille dès leur naissance ou leur petite enfance. La transaction se faisait entre le père et un homme de son âge ou un peu plus jeune. Quand la jeune fille avait ses premières règles, elle était livrée à un époux qui avait souvent le double de son âge (parfois beaucoup plus). À vrai dire, le père ne « donnait » pas sa fille en mariage : il l’échangeait. Car, pour acquérir ce bien très convoité qu’étaient les jeunes filles, l’époux devait s’acquitter d’un « prix de la fiancée » en nature, également très convoité : des quartiers de gibier. Chaque fois que l’époux chassait un kangourou, un émeu ou un opossum, il devait en apporter des quartiers aux parents de son épouse. « Fille contre viande », voilà en somme en quoi consistait le contrat de mariage. La durée de cette redevance s’étendait sur des années, parfois jusqu’à la mort des beaux-parents. Pour ces derniers, le mariage d’une fille constituait ainsi une sorte de rente viagère.
Cette relation de servitude engendre donc une seconde inégalité entre le gendre et ses beaux-parents. Au passage, notons que la belle-mère bénéficiait elle aussi de la domination masculine, son gendre était désormais chargé de la nourrir ; on comprend qu’elle avait intérêt à soutenir la transaction.
Un jeune homme, bon chasseur, plus fort que d’autres et par ailleurs combattant méritant (dans les incessants conflits entre groupes) était un gendre idéal : avec lui, on était assuré d’être bien servi. Ce gendre se trouvait dès lors en position de solliciter une seconde voire une troisième épouse. Les familles n’y voyaient pas d’objection, car il était un allié de poids. Quant à l’heureux polygame, il pouvait espérer avoir beaucoup d’enfants : des garçons qui le seconderaient à la chasse et des filles qu’il pourrait bientôt marier et dont les gendres seraient ses obligés pendant des années 1.
Certains hommes, anciens chasseurs émérites et pères de familles nombreuses, pouvaient acquérir ainsi un statut privilégié, entourés de femmes aux petits soins et de jeunes hommes redevables.
Une société gérontocratique
Il est donc possible d’observer une triple inégalité chez les Aborigènes : entre les hommes et femmes, entre les aînés et les cadets et entre les hommes « puissants », ayant réussi à accumuler des épouses, et les hommes adultes ordinaires.
Ce n’est pas tout : les chefs de famille détenaient également le pouvoir sacré. Les aînés étaient les seuls dépositaires des traditions ancestrales, du nom des esprits tutélaires et des mythes associés, qu’ils conservaient jalousement et ne transmettaient qu’aux initiés (les jeunes hommes de leur clan). Ce sont eux aussi qui organisaient les cérémonies collectives lors des grands rassemblements, des funérailles et de l’initiation des garçons. Ce pouvoir « religieux » n’était pas uniquement de nature spirituelle. Les aînés avaient tout intérêt à retarder au maximum l’initiation finale des jeunes hommes. Car c’est une fois le cycle d’initiation accompli – autour de 25 ans – que ceux-ci pouvaient enfin se marier et devenir pères de famille à leur tour. En attendant, leurs aînés détenaient un monopole sur les jeunes filles.
Autre pouvoir réservé aux aînés : celui de faire la loi. Dans une société totémique, la religion tient lieu de « loi sacrée ». Être un aîné, c’est être détenteur des traditions sacrées, responsable des rituels et à ce titre « gardien de la loi ». Ce sont les aînés de chaque clan qui faisaient régner l’ordre et la justice, nouaient les alliances, décidaient ou non de déclencher une expédition contre un clan adverse ou prononçaient les sanctions contre un membre du clan ayant commis une faute (par exemple avoir des relations sexuelles avec sa belle-sœur).
Avec l’âge, les Aborigènes prenaient donc du poids dans la société. Ils intégraient alors la caste des vieux mâles dominants : ceux qui régnaient sur les femmes et les cadets.
On comprend que cette gérontocratie aborigène s’éloigne beaucoup du modèle d’un société égalitaire et acéphale auquel on a longtemps associé les sociétés de chasseurs-cueilleurs.
Pour aller plus loin :
- Alain Testart, Les Chasseurs-cueilleurs ou l’origine des inégalités, Gallimard, [1982] 2022
- Christophe Darmangeat, Conversation sur la naissance des inégalités , Agone, 2013.
- Jean-François Dortier, « Aborigènes : un secret dévoilé », site L’Humanologue, 12 juillet 2024
- Alain Testart, Les Chasseurs-cueilleurs ou l’origine des inégalités, Gallimard, [1982] 2022
- Christophe Darmangeat, Conversation sur la naissance des inégalités , Agone, 2013.
- Jean-François Dortier, « Aborigènes : un secret dévoilé », site L’Humanologue, 12 juillet 2024



