La vie sociale des moutons

Le mouton est l’animal grégaire par excellence. L’image d’Épinal est celle du « comportement moutonnier » : quand l’un se met en marche, tout le monde suit. Pourtant, à y regarder de près, la vie sociale des moutons est plus riche qu’il y paraît…

Chez les moutons sauvages (comme chez les mouflons), les mâles (les béliers) ne sont pas si moutonniers. Ils ont même tendance à vivre en solitaire l’écart du groupe une grande partie de l’année. Ce sont les femelles (les brebis) qui sont adeptes de la vie communautaire. Les rencontres entre mâles et femelles se limitent donc à la saison des amours qui a lieu de la fin de l’automne.

Comment le bélier séduit la brebis

C’est l’époque où les mâles se rapprochent des troupeaux. Ils se disputent les faveurs de ces dames lors d’impressionnantes confrontations. Deux mâles se font face, puis chacun recule d’une dizaine de mètres pour prendre son élan, puis ils chargent. Les deux têtes cornues se percutent violemment. Deux fois, trois fois, dix fois, les béliers vont s’attaquer jusqu’à ce qu’un des deux abandonne. Le combat a lieu sous les yeux des femelles, dont la préférence ira au vainqueur.

Car il ne suffit pas de sortir victorieux pour disposer des femelles a sa guise. Quand vient le moment de passer à l’acte, les brebis sont loin d’être passives et soumises. Certes, le bélier prend l’initiative, mais la brebis décide — ou non — d’accorder ses faveurs. Quand un mâle s’approche, si la brebis s’éloigne, c’est non ! Si elle reste immobile, il y a une ouverture… Mais ce n’est pas tout : le candidat doit encore faire quelques manœuvres d’approche. Il faut d’abord prendre son temps. Les jeunes mâles pressés qui se jettent sur les brebis sans préliminaires sont vite rabroués.

Les mâles plus expérimentés savent comment s’y prendre. Le prétendant suit calmement la femelle. Si elle lui urine sous le nez, c’est bon signe ! Le bélier va sentir les effluves : il redresse le museau et retrousse ses lèvres dans une posture étrange – le « flehmen » – qui ressemble à un sourire. En fait, il détecte les phéromones dans l’air. L’odeur indique si madame est plus ou moins bien disposée.

Quand le bélier monte la brebis, il doit encore s’assurer du consentement : la femelle s’offre en remontant sa queue pour libérer le passage. Mais si elle laisse la queue baissée et se dégage, le moment n’est pas venu. Et chez les brebis, quand c’est non, c’est non !

Les courtisans doivent donc respecter quelques règles de civilité moutonnière pour arriver à leurs fins. Une fois que l’union a eu lieu, chacun reprend ses activités ordinaires. Il n’y a pas de couple chez les moutons. Le mâle part vers d’autres conquêtes. Le père ne connaîtra pas sa progéniture et les agnelets ne connaîtront pas leur papa. Quand la saison des amours est terminée, les messieurs quittent le troupeau. Les femelles restent ensemble, bientôt accompagnées de leurs petits.

Jeux d’agneaux

Pourquoi les moutons vivent-ils en troupeaux ? D’abord parce que la vie de groupe a ses avantages : être à plusieurs rend la surveillance plus efficace. Quand certains sommeillent, d’autres veillent et donnent l’alerte en cas de danger. À l’intérieur du collectif, les liens les plus forts unissent la mère et son petit. La première semaine, l’agneau reste collé à sa mère, il ne la quitte pas d’un pouce. Les semaines suivantes, il va progressivement s’éloigner, surtout pour jouer avec les autres petits moutons de son âge (tous sont nés en même temps, à quelques jours près). À quoi les agneaux s’amusent-ils ? Pas à saute-mouton, bien sûr ! On se poursuit en courant, on joue à la bagarre (en se cognant le front), on se monte (comme les adultes). Les jeunes mâles ont tendance à être plus bagarreurs et plus explorateurs ; ils s’écartent plus loin et plus longtemps de leur mère. Les agnelles restent proches de leur mère. Cette différence de comportement entre mâles et femelles préfigure leur vie d’adulte.

À première vue, les mères semblent simplement se fréquenter à distance. Elles broutent à proximité les unes des autres. Mais elles se connaissent et se reconnaissent. Des amitiés se nouent. Il y a celles avec qui on s’entend bien et d’autres qu’on évite.
Quand une vieille brebis se met en marche, c’est un signe que la communauté comprend. Le troupeau suit pour aller vers un point d’eau ou un autre lieu de pâturage. Il n’existe pas de leader chez les moutons, mais quelques aînés qui ont un ascendant sur le groupe.

Comme l’écrit Raymond Nowak, directeur de recherche au CNRS qui a passé des années à étudier ces troupeaux : « Le leadership n’est pas un statut pérenne qui appartient à quelques privilégiés. (…) La femelle qui prend l’initiative d’effectuer un déplacement ne le fera que si elle est suivie par le plus grand nombre. Seule, elle s’abstiendra. L’attitude des autres se doit d’observer si le quorum n’est pas atteint. Alors, aucune décision n’est adoptée. C’est ce qu’on appelle la démocratie animale, décrite désormais chez de nombreuses espèces, dont le bison. »

Ce mode d’organisation des moutons, centré autour des femelles et des petits alors que les mâles se tiennent à l’écart, se retrouve aussi chez d’autres mammifères, comme les lions, les éléphants et les chevaux sauvages. Ce qui pourrait suggérer que la vie en société est une invention féminine.

Source : Raymond Nowak, « Une société avant tout féminine chez les ovins », dans Yolaine de La Bigne (dir.), L’Animal féministe, Alisio, 2025.

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