Anatomie des cultures humaines. Le modèle Papou

Résumé des épisodes précédents. L’étude de nos origines – « Comment nous sommes devenus humains » – invite à se pencher sur l’émergence des cultures humaines. Or il est admis aujourd’hui que nombre d’animaux (chimpanzés, corbeaux, dauphins et même les bourdons !) possèdent une culture. Mais cette culture est-elle comparable à celle des humains ? Pour le savoir, il faut écouter ce qu’en disent les anthropologues qui sont allés à la découverte des cultures humaines dites « primitives ». Par exemple, celle des Papous de Nouvelle-Guinée.

Vendredi 19 juin 2026

Il va faire très chaud aujourd’hui, 40° annoncés à Auxerre. Comment travailler dans ces conditions ? La recette est de se lever tôt (il est six heures) pour profiter de quelques heures encore fraîches. Je sors dans le jardin et m’installe à une petite table, que j’ai déplacée à l’ombre du grand tilleul. Je me suis servi un café, j’ouvre mon carnet noir.

Récapitulons  

L’exploration du jour porte sur les origines de la culture. Jusqu’à la fin du 20e siècle (plus de 25 ans déjà !), la culture était considérée comme l’apanage de notre espèce. Puis les primatologues ont découvert l’existence de « traditions culturelles » chez les chimpanzés 1. Les « traditions culturelles » ont ensuite été repérées chez d’autres espèces : les corbeaux, les dauphins, les rats, les suricates… et, depuis peu, les bourdons 2 !  

Cette culture n’est pas qu’un mince vernis de surface : elle peut conditionner la survie d’un groupe. Une orque qui n’a pas appris à chasser auprès de sa mère s’avère incapable de se nourrir seule. C’est ce que nous démontrent les orques élevées en bassin (elles ne savent pas tuer leurs proies). « On ne nait pas orque, on le devient. »

De cette extension de la culture à des espèces non humaines faut-il conclure à l’absence de différences majeures entre un humain, un chimpanzé ou une orque ?

Personnellement, je résiste à cette idée. Que des animaux possèdent des cultures, cela me semble un fait acquis. Mais ce constat n’empêche pas de relever un énorme gap entre leurs cultures et la nôtre.  

Mais puisque les cartes sont aujourd’hui brouillées, il faut réouvrir le dossier.

Ce sera la question du jour. Une grosse journée de travail m’attend… si le soleil le permet.

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Samedi 20 juin

La canicule toujours. Le cerveau tourne au ralenti. Je me réfugie dans mon bureau, une ancienne cave transformée en centre d’humanologie (souterrain). L’épaisseur des murs de pierre permet de conserver une certaine fraicheur alors que dehors le soleil est écrasant. Planqué dans ce refuge, je vais essayer de mettre en forme les notes de ces derniers jours.

Pour décrire les composantes des cultures humaines (et montrer leur différence abyssale avec les cultures animales), n’importe laquelle peut faire l’affaire. Mais il serait trop facile d’opposer la sophistication des smartphones au bâton du chimpanzé. Le monde moderne et les ordinateurs sont trop récents pour mettre en relief le gap entre les créations humaines et animales. La comparaison la plus pertinente doit se faire avec les sociétés humaines qu’on a longtemps tenues, à tort ou à raison, pour les plus simples et les plus proches des origines, à savoir les « peuples premiers » : Papous de Nouvelle-Guinée, Aborigènes d’Australie, Indiens d’Amérique, peuples de chasseurs ou agriculteurs africains.

Au 19e siècle, on pouvait encore croire qu’il existait quelque part sur la planète des populations « primitives », vivant dans un état à mi-chemin entre l’animal et l’homme civilisé.  

Or, la première grande découverte de l’anthropologie fut justement de remettre en question cette idée. Quand en 1871, Edward Tylor, un des pères de la discipline, publie son livre Primitive Culture, son titre énonce déjà une vérité nouvelle : les « primitifs », si démunis soient-ils sur le plan matériel, ne le sont jamais sur le plan des mœurs, des valeurs, des croyances, des arts. Malgré l’absence d’États, de villes et d’écriture, tous les peuples de la Terre possédaient une vie culturelle riche et variée. Tous les humains utilisent un langage qui permet de dialoguer et de raconter des histoires. Parmi ces histoires, il en est qui portent sur la naissance du monde (les mythes d’origine). Ces mythes évoquent la présence d’esprits invisibles, éléments divinisés de la nature ou âmes d’ancêtres. Edward Tylor invente le mot « animisme » pour décrire cette croyance universelle en l’existence des âmes invisibles. Partout les gens participent à des cérémonies et rituels (initiation, funérailles) pour soigner certaines maladies, favoriser la chasse ou célébrer l’unité de leur communauté. Partout aussi les gens ne se contentent pas de manger, dormir, chasser ou cultiver la terre, mais fabriquent des colliers, bracelets, réalisent des peintures ou des sculptures. Bref, la vie matérielle s’accompagne d’une vie artistique et spirituelle. Voilà ce qu’Edward Tylor mettait déjà sous l’appellation « culture ».

Si les idées d’Edward Tylor (sur l’animisme ou les stades d’évolution) ont été par la suite discutées, rejetées ou réhabilitées, il reste un point essentiel sur lequel il n’a jamais été démenti : il n’est de société humaine sans un riche arsenal culturel.

Partout où ils se sont rendus – Afrique, Amérique, Australie, Océanie, chez les Inuits du Grand Nord et chez les Bushmen –, les ethnologues ont observé des rituels (funéraires ou d’initiation), des pratiques magiques ou de la sorcellerie, des cérémonies collectives, des chants, des danses, des croyances aux esprits, des règles de mariage, des tabous alimentaires ou sexuels. L’étude de ce fonds commun constitue même l’essentiel de l’anthropologie. 

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Lundi 22 juin. Rencontre avec les Papous  

Si on veut mieux saisir la réalité des « cultures primitives » et voir le fossé qui les distingue des cultures animales, le mieux est d’aller les observer de plus près.

Ce matin, par exemple, j’ai décidé de me rendre chez les Papous de Nouvelle-Guinée. Rien de plus simple, il suffit de me lever et de faire quelques pas en direction de ma bibliothèque. Le petit livre de Lorenzo Brutti Les Papous. Une singulière diversité (2007) est une excellente introduction, même si son titre et la couverture fleurent bon l’image d’Épinal : celle d’un chef papou, visage peint en bleu, nez percé et arborant un os de cochon, tête recouverte d’une coiffe de plumes. C’est le cliché du « primitif ». Longtemps, l’image des Papous s’est d’ailleurs résumée à des clichés : des sauvages vivant à l’âge de pierre, farouches guerriers, chasseurs de têtes et cannibales. Les anthropologues ont appris au fil du temps à corriger cette image. Les Papous ne vivent plus vraiment à « l’âge de pierre ». Les Baruyas pratiquent l’agriculture depuis 10 000 ans environ. Avant même les premiers contacts avec le monde moderne, les Papous des hautes terres utilisaient depuis le début du 20e siècle des machettes en métal (troquées avec les Papous de la côte qui, eux, sont en contact avec la « civilisation » depuis la fin du 19e siècle).

Pour ma part, c’est la lecture de Maurice Godelier, La production des grands hommes (1982), puis mes échanges avec lui qui m’ont fait découvrir le monde des Papous sous un nouveau jour.

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Chez les Baruyas de Papouasie-Nouvelle-Guinée

Maurice Godelier est arrivé pour la première fois chez les Baruyas de Papouasie-Nouvelle-Guinée en 1967. À l’époque, les Baruyas sont une « population isolée » : les premiers contacts avec des missionnaires occidentaux remontent à quinze ans. Les Baruyas (2000 personnes environ) se répartissent alors dans quelques villages séparés à flanc de montagne. Ils cultivent la patate douce, le taro et quelques autres plantes vivrières. La division du travail entre hommes et femmes est très profonde : aux hommes les gros travaux – défricher le terrain, construire les palissades qui séparent les jardins et creuser les canaux d’irrigation. Les femmes, elles, plantent et récoltent les légumes, et s’occupent du foyer, de la cuisine et des petits. Cette division des tâches très poussée se reflète dans l’organisation du village. En haut de celui-ci a été édifiée une grande « maison des hommes », strictement défendue aux femmes. À l’opposé, tout en bas, se trouvent les huttes où les femmes accouchent ou doivent s’isoler pendant leurs règles. L’accès est interdit aux hommes 3. Au centre du village sont installées les maisons familiales. À l’intérieur de chaque hutte 4, on retrouve l’opposition entre les espaces masculin et féminin. Proche de l’entrée, la partie réservée aux femmes et aux enfants, au centre, le foyer, et de l’autre côté, la partie masculine (où les femmes n’ont pas accès).

La tsimia (ou « maison des hommes ») est un grand bâtiment situé à l’écart. C’est un lieu de vie où les hommes se rassemblent pour discuter, boire, fumer, fabriquer les flèches, réparer leurs outils, etc. La maison sert de dortoir pour les adolescents et les jeunes hommes encore célibataires. Les hommes mariés y dorment aussi assez souvent. En fait, c’est le lieu de vie et le centre du pouvoir masculin.

C’est aussi à l’intérieur de la maison des hommes qu’ont lieu les initiations. Car chez les Baruyas, pour devenir un homme – un vrai –, c’est-à-dire un chasseur et un guerrier, il faut gravir différents échelons. L’entrée progressive dans l’univers masculin s’étale sur une dizaine d’années. Tout commence vers l’âge de 8-10 ans. Les petits garçons ont vécu jusque-là chez les femmes, avec leur mère, leur tante, leurs sœurs. Ils ont été allaités puis dorlotés. Puis vient le jour de la séparation : une rupture brutale. Ce jour-là, les hommes arrivent pour emmener tous les garçons du même âge (entre 8 et 10 ans). Cela prend la forme d’un enlèvement : les garçons sont conduits de gré ou de force dans la maison des hommes. Désormais, ce sera leur nouvelle maison. Il leur est interdit de retourner vers leur mère, qu’ils ne verront plus que de loin et en public, et de leur parler. Le cordon est coupé. Les premiers jours de leur nouvelle vie, les garçons sont brutalisés : on leur perce la cloison nasale avec un os pointu (c’est douloureux et ça saigne beaucoup). On leur frotte le corps avec des orties, on les prive de nourriture, on les force à se baigner dans des torrents d’eau glacée. Le message est clair : votre ancienne vie est terminée. Vous entrez dans le monde des hommes.

Dans les semaines, les mois, les années qui suivent, les garçons vont apprendre leur métier d’homme. Ils accompagnent leurs aînés dans la forêt, apprennent à tirer à l’arc et à la lance, à fabriquer des collets, à poser de pièges. Ils apprennent le nom et l’usage des plantes.

Vers l’âge de 13-14 ans vient la deuxième phase de l’initiation. Si la première était marquée par la violence, la sexualité se trouve au cœur de la seconde. Une sexualité strictement masculine : lors d’un rituel secret, auquel a pu assister Maurice Godelier, les jeunes initiés sont contraints à une « fellation rituelle » et doivent boire le sperme des jeunes guerriers célibataires. Symboliquement, il s’agit d’acquérir la virilité.  

Une troisième phase d’initiation a lieu vers 17-18 ans. Le jeune homme est maintenant prêt à devenir un guerrier. Cette étape est celle de la fierté et de l’ostentation. On l’orne de plumes d’oiseau de paradis, on le peint de pigments rouges et blancs, on lui remet les arcs et les flèches des combattants. Des danses, des chants guerriers, des démonstrations de force ponctuent la cérémonie. Il pourra désormais participer aux raids guerriers contre les villages ennemis. Mais il n’est pas encore tout à fait un homme accompli. Il lui faut encore attendre quelques années avant d’avoir le droit de se marier. Ce mariage n’est pas une affaire privée, un libre choix entre époux. Les mariages sont arrangés par les familles et donnent lieu à des transactions. Pour obtenir une femme, l’homme doit payer « le prix de la fiancée » : cela se monnaye en nombre de cochons, en objets divers. Il est possible aussi de donner sa sœur en échange d’une épouse.

Les querelles autour de la possession des femmes étaient un des motifs principaux de conflits guerriers, avant que les missionnaires et l’administration interviennent pour « pacifier la région ». C’est lors des guerres ou des cérémonies que les Papous arborent leurs impressionnantes parures : majestueuses coiffes de plumes d’oiseau de paradis ou de casoar, ocre rouge ; le visage et le corps peints de couleurs vives (blanc, noir, jaune, rouge, chacune ayant une signification symbolique), colliers de coquillages, bracelets en fibres végétales, dents de sanglier en travers du nez, ceintures tressées, etc.

La culture baruya, c’est aussi la sorcellerie ou la magie qui font appel à des forces invisibles (pour soigner certaines maladies, pour la chasse). Ce sont aussi des récits d’origine (qui font intervenir le Soleil et la Lune).

Voilà donc ce qu’un anthropologue old school comme Maurice Godelier entend par « culture ». Celle des Baruya est constituée d’un arsenal de techniques, de rituels, de chants, de danses, de parures corporelles, de récits mythiques, de règles de parenté et de croyances aux esprits invisibles.

Rien de tout cela n’est présent chez les chimpanzés.

En fait, je l’ai compris tardivement, si les anthropologues et primatologues ont du mal à s’entendre à propos de culture, c’est pour cette raison simple : ils emploient le même mot, mais ne parlent pas de la même chose. Chacun voit la culture à partir de son terrain et emploie le même terme pour décrire des phénomènes qui ne se recoupent que partiellement.

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Anatomie des cultures humaines

Ce matin, il est temps de généraliser ce qu’on a appris des Baruyas à ce que les anthropologues appellent « cultures humaines ». Pour comprendre ce qu’un anthropologue a en tête quand il parle de culture, ne cherchez pas une définition, elles sont trop nombreuses (déjà plus de 200 dans les années 1930) et toujours trop vagues et abstraites. Quand Maurice Godelier ou un de ces collègues parlent de culture, ils pensent à plusieurs phénomènes caractéristiques des sociétés humaines.

• Le langage apparaît comme la manifestation la plus évidente de toutes les cultures humaines. Les Papous sont connus pour leur grande diversité linguistique (800 langues sont encore parlées sur l’île, cf Babel). Le langage humain se distingue nettement de la communication animale (faite de cris, de chants qui se limitent à des appels ou à des alertes). La distinction est capitale. Aucun système de communication ne permet de faire ce que fait le langage humain : dialoguent, s’informer et se raconter des histoires.

La technique est un deuxième élément distinctif des cultures humaines. Les Papous fabriquent des arcs, des lances, des haches, des pièges. Ils taillent des bâtons à fouir, confectionnent des paniers, des calebasses, des filets, des colliers, des ceintures et des peignes. La fabrication de ces objets suppose des dizaines de gestes d’assemblage. Les chasseurs-cueilleurs aborigènes australiens utilisent plus d’une quarantaine d’armes et d’outils différents. Cette panoplie diversifiée s’avère sans commune mesure avec les outils élémentaires utilisés par les chimpanzés pour casser les noix ou pêcher des termites.

Les arts. Les Baruyas ont le souci de leur apparence : ils portent des colliers de coquillages, des brassards en fibres tressées, des ceintures végétales, des étuis péniens décorés, des ornements de nez ou d’oreilles. Lors des grandes cérémonies, les hommes portent des coiffures de plumes d’oiseau de paradis et se peignent le corps de couleurs vives. L’art papou, ce sont les chants et les danses qui accompagnent toutes les cérémonies. Leurs voisins du Sepik sont connus pour leurs masques. Les boucliers asmats ou les sculptures danis font partie d’un « art tribal » présent chez tous les peuples premiers. Il n’est de société humaine sans parures corporelles, chants, danses ou décoration des objets du quotidien. Si les humains se révèlent partout des artisans, ils sont aussi artistes. Rien d’équivalent ne s’observe dans chez les autres primates.

Les esprits, les mythes et les rites. S’il existe un autre trait commun à tous les peuples autochtones, c’est l’importance accordée au « magico-religieux ». Des Indiens d’Amérique aux peuples d’Océanie, des Inuits du Grand Nord au Bushmen, on note l’existence d’esprits invisibles. Partout, on cherche à les amadouer au moyen de rituels pour guérir une maladie, pour favoriser la chasse, la guerre ou l’abondance des récoltes. Aucun peuple sur Terre n’a ignoré la croyance en l’existence de forces invisibles et tenté de les amadouer au moyen de rituels codifiés.

Les lois. Les Baruyas appartiennent aux sociétés sans État (et donc sans police, sans institutions juridiques ou politiques autonomes), mais cela ne signifie pas qu’ils ignorent les lois. Par « loi », il faut entendre un ensemble de règles traditionnelles et sacrées qui s’imposent à tous. Chez les Papous – comme leurs cousins Aborigènes d’Australie –, la loi de prohibition de l’inceste oblige un homme à prendre femme dans un clan différent du sien. Autre règle impérative : pour se marier, le futur époux doit s’acquitter du « prix de la fiancée », c’est-à-dire donner des biens à sa belle-famille. Il existe d’autres règles collectives, notamment certains tabous alimentaires ou sexuels.  

Langage, techniques, art, religion, lois… Ces éléments suffisent à tracer une nette ligne de démarcation entre culture animale et culture humaine.

Pour enrichir le tableau, on pourrait y ajouter d’autres éléments. Par exemple, toute société entretient des relations avec des communautés voisines. Ces liens sont marqués par l’alliance ou la rivalité. Les alliances sont entretenues par des échanges de biens, des visites et des festivités. Ce qui conduit à une nouvelle caractéristique des cultures traditionnelles. Elles sont toutes faites d’un emboîtement de communautés (lignage familial, clan, tribu, ethnique) ayant chacune une identité bien marquée.

Mercredi 25 juin

Alors que je prépare mon petit-déjeuner (une tartine beurrée et un café), une autre différence éclatante m’apparaît entre les cultures humaines et animales : les humains sont les seuls à faire la cuisine.

Le feu est apparu il y a plus d’un million d’années et s’est généralisé voici 500 000 ans (réf.). Qui dit feu dit cuisson des aliments. Quand il attrape un gros gibier, un kangourou ou un émeu, le chasseur aborigène ne jette pas la carcasse dans le feu. L’animal a d’abord été préparé – dépouillé, évidé ou déplumé. La cuisson à l’étouffée exige une préparation spécifique (creuser un trou, faire chauffer des pierres, etc.). Même chose pour la cuisson des tubercules et des racines. Les Aborigènes savent aussi fabriquer des galettes de pain. Ce sont les femmes qui ont inventé la recette : après avoir récolté des céréales sauvages, elles les broient sur des meules, puis mélangent la farine avec un peu d’eau. La pâte obtenue est ensuite cuite sur des cendres. Certaines noix sauvages sont consommées après détoxification : le procédé consiste à les laisser tremper plusieurs heures ou jours entiers dans l’eau.

Tous ces gestes, ces savoir-faire suffisent à établir une ligne de démarcation claire entre culture animale et culture humaine. Il faudrait aussi parler des règles de partage. Car après avoir été récoltés, les aliments sont partagés. Chez les chasseurs-cueilleurs, la distribution de la nourriture obéit à des règles très codifiées. Le gibier ramené au camp par un chasseur est partagé selon des critères précis : une partie va à la famille du chasseur, une autre à sa belle-famille, une autre aux proches. De telles règles de répartition existent chez les Bushmen, les pygmées ou les Inuits 5.

Jeudi matin

J’éprouve une curieuse impression, mélange de malaise et d’excitation, en relisant les notes de ces derniers jours. D’un côté, j’ai le sentiment d’écrire des banalités, de l’autre, des choses essentielles.

Banalité : en cherchant à différencier les cultures animales et les cultures humaines, j’ai le sentiment d’enfoncer une porte ouverte. Pourtant, ce qui s’avérait une évidence à la fin du 20e siècle ne l’est plus aujourd’hui. La multiplication des recherches sur la cognition et les cultures animales a contribué à brouiller les cartes. Mais en m’efforçant de décrire les traits caractéristiques des cultures humaines, j’ai aussi le sentiment de participer à une tâche essentielle : en dégager les éléments constitutifs. Certes, les humains sont des primates, comme les chimpanzés et les autres grands singes. Certes, ces animaux possèdent des cultures. Mais il n’en reste pas moins que les cultures humaines possèdent quelque chose de singulier qui n’existe chez aucune espèce animale : le langage, la technique, l’art, les échanges entre groupes, les rituels sacrés.

Pour comprendre qui nous sommes, nous les humains, il faut prendre en compte ce qu’on partage avec nos semblables : nos cousins les grands singes et autres animaux dotés de cultures, mais aussi ce qui explique la trajectoire si singulière qui nous a fait diverger de notre espèce. Les humains ne sont pas des chimpanzés (et inversement).

  1. En 1999, dans l’article fondateur des primatologues, il était question d’une dizaine de traits culturels.  Aux dernières nouvelles, la culture chimpanzé s’est considérablement étendue : près de 70 gestes appris et transmis chez les chimpanzés. ↩︎
  2. Réf. Journal de bord https://lhumanologue.fr/8933/on-ne-nait-pas-orque-on-le-devient ↩︎
  3. Maurice Godelier a eu le droit d’y aller en bénéficiant de son statut d’exception, celui d’un étranger aux normes en vigueur. Cela dit, dans le documentaire filmé du CNRS, les hommes ne veulent pas l’approcher, il est comme contaminé. Pour pouvoir retrouver les hommes, il a dû être décontaminé par un rituel magique (deux oiseaux morts autour de lui). ↩︎
  4. À noter (cf Le grand continent) qu’à l’arrivée des Occidentaux, ils ont commencé à construire des maisons rectangulaires. Dans les régions côtières, les Papous construisent aussi des maisons sur pilotis. ↩︎
  5. Jean-François Dortier, « La solidarité à une histoire », Sciences Humaines, 2024. ↩︎

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