Où on rappelle comment l’histoire de l’humanité a été découpée en deux grandes périodes : la préhistoire et l’histoire, séparées par convention par l’invention de l’écriture (la ville et l’État). Ce découpage canonique donne une vision trompeuse de la trajectoire des sociétés humaines. Préhistoire et histoire ne se succèdent pas, elles se superposent. Un grand nombre de sociétés ont continué de vivre jusqu’à aujourd’hui selon le mode de vie des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, ou de celui des paysans et éleveurs du Néolithique. La connaissance de ces sociétés préhistoriques récentes nous donne une image plus riche et dynamique de ce que fut la préhistoire.

Au moment où vous lisez ces lignes, il existe dans quelques régions du monde des humains qui vivent comme durant la préhistoire, ils ne connaissent pas la « civilisation », c’est-à-dire ni l’écriture, ni la ville, ni l’État et pour certains pas même l’agriculture et l’élevage. Dans l’océan Indien, au large de la Birmanie (rebaptisée Myanmar), parmi les îles Andaman se trouve l’île de North Sentinel où vivent les Sentinelles, une petite population de chasseurs-cueilleurs, totalement isolée du monde et estimée à 100 ou 200 personnes. Les Sentinelles se nourrissent de cochons sauvages, de poissons, de tortues et cueillent des fruits et tubercules. Ils vivent dans de petites huttes ou abris temporaires. L’accès à leur île est strictement interdit aux visiteurs par le gouvernement indien. Il s’agit d’une mesure de protection : n’étant pas immunisés contre les maladies bénignes (comme la rougeole ou la grippe), le virus pourrait les décimer (comme ce fut le cas des Indiens ou des Aborigènes). Eux-mêmes sont très hostiles à l’incursion des étrangers sur leur terre. En 2017, un jeune missionnaire américain a voulu braver l’interdit : il s’est rendu seul sur l’île à bord d’une petite embarcation afin de leur apporter la bonne nouvelle de l’existence de Jésus. Mal lui en a pris. À peine débarqué, il a été tué d’une salve de flèches 1.
D’autres populations dans le monde sont « non contactées ». La plus importante est celle des Mashco Piro qui vivent dans la forêt amazonienne, dans le nord-est du Pérou. Ils sont de sept cents à un millier. Ils vivent encore de chasse, de pêche et de cueillette. Pour eux, la préhistoire n’est pas terminée.
L’histoire ne commence pas à Sumer
Commençons par rappeler quelques bases. Par convention, il est admis que l’histoire de l’humanité se divise en deux temps : préhistoire puis histoire.
La séparation est marquée par l’invention de l’écriture. Comme elle est apparue pour la première fois à Sumer, dans le sud de la Mésopotamie (l’Irak actuel), il y a 5 000 ans environ, l’histoire est censée débuter à ce moment-là. Tout ce qui précède appartient donc à la « préhistoire » : époque des origines de l’homme, de l’âge de pierre (ou Paléolithique) et du Néolithique (apparition des villages, de l’agriculture et de l’élevage). L’invention de l’écriture coïncide avec l’apparition des cités, des États, des royaumes, des palais, des temples et des pyramides, etc. Un monde nouveau apparaît. L’humanité entre alors dans un nouvel âge : celle de l’histoire.

Ce découpage chronologique bien commode est présent dans tous les esprits : il permet de se repérer facilement dans le temps et donne une première vision d’ensemble de la dynamique historique 2. Sauf que cette chronologie a un défaut majeur : elle s’avère fausse !
Un découpage trompeur
Ce clivage préhistoire/histoire est trompeur car il laisse entendre que les peuples de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique ou les paysans et éleveurs du Néolithique ont disparu avec l’arrivée des villes, des États et de l’écriture. Or, dans de vastes régions du monde, des populations ont continué à vivre selon leur mode de vie « préhistorique » jusqu’à une époque très récente. Et même jusqu’à aujourd’hui pour certains d’entre eux : ce sont les peuples dits « autochtones » ou « premiers », loin d’avoir été tous absorbés dans les civilisations avec l’arrivée des colons et de la « civilisation ».
Prenons le cas des Aborigènes d’Australie. Arrivés en Australie il y a 40 ou 50 000 ans (certains disent plus), ils ont colonisé tout le continent (vaste comme l’Europe). Ils y ont vécu de la chasse, de la pêche et de la cueillette (et des formes d’agriculture sur brûlis) jusqu’à l’arrivée des colons européens au 19ᵉ siècle. Pour eux, la préhistoire n’était pas terminée au seuil du 20e siècle quand les colons se sont emparés des terres intérieures.
En Nouvelle-Guinée, certaines populations vivant dans des vallées reculées du centre de l’île n’ont été rencontrées par les Occidentaux qu’à partir de la deuxième moitié du 20ᵉ siècle. Les gens y vivaient d’une forme d’agriculture et de chasse comme il y a 5000 ans. Aujourd’hui encore, au 21ᵉ siècle, il existe de petits groupes isolés de chasseurs-cueilleurs en Amazonie ou dans les îles Andaman qui vivent sans contact régulier avec le reste du monde.
Il est donc erroné de penser que la préhistoire se serait « achevée » il y a 5 000 ans avec l’invention de l’écriture et de l’État. En réalité, des communautés humaines ont poursuivi leur propre trajectoire (pré)historique jusqu’à aujourd’hui.
Autrement dit, préhistoire et histoire ne se sont pas succédé : elles se sont déroulées en parallèle.

L’histoire des peuples sans histoire
Que les peuples autochtones soient restés hors de la civilisation étatique ne veut pas dire qu’ils soient des « fossiles vivants » d’un passé immobile. Ceux qu’on appelle les « peuples premiers » ont connu des changements : des innovations techniques, des migrations, des rencontres, des guerres, des hybridations et séparations. Cette histoire des « peuples sans histoire », relatée parfois dans leurs récits d’origines, commence à être mieux connue grâce à l’éclairage de la génétique, l’archéologie ou la linguistique. Prenons le cas des peuples d’Amazonie. A contrario de ce qu’on a longtemps admis, la forêt amazonienne n’était pas une « forêt vierge » avant l’arrivée des colons européens, c’est-à-dire une forêt primaire peuplée de petites tribus éparses. Au contraire, les recherches récentes (comme celles de Stéphen Rostain par exemple3 ont montré que l’Amazonie était densément peuplée : des milliers de villages longeaient le fleuve Amazone ou l’Orénoque. Des populations d’agriculteurs y pratiquaient une agriculture intensive sur des monticules d’une « terre noire » (la terra preta) qu’ils fabriquaient eux-mêmes à partir de compost et de bois carbonisé. Les Amérindiens ont sélectionné des plantes, planté des arbres et profondément aménagé la forêt amazonienne, qui n’a donc rien d’une forêt « primaire ».
Les Amérindiens étaient divisés en de nombreux peuples et ethnies qu’on connaît à travers leur langue. Ainsi les Tupis se sont dispersés dans toute la forêt comme le montre la zone de répartition de leur langue (voir carte). Il y a eu des guerres, des conquêtes, des assimilations. À l’arrivée des colons, certaines populations se sont réfugiées à l’intérieur de la forêt et ont parfois abandonné l’agriculture pour redevenir chasseurs-cueilleurs.
Cette longue et riche histoire des peuples autochtones n’interdit pas de la considérer comme une « préhistoire longue » ou « tardive » 4 qui s’est déroulée sur plusieurs millénaires avant l’arrivée des colons 5.
Une préhistoire dynamique
L’étude des peuples premiers, de leurs modes de vie, de leurs croyances, de leurs systèmes politiques, de leur histoire mouvementée, offre une vision dynamique de la préhistoire. Bien sûr, les Aborigènes, les Pygmées ou les Amérindiens ne sont pas restés figés dans le temps, mais leur mode de vie les rapproche de celui des gens du Paléolithique ou des éleveurs et chasseurs du Néolithique.
Considérer que la préhistoire s’est prolongée jusqu’à une époque récente, ce n’est pas enfermer les peuples autochtones dans le « primitivisme », une sorte d’âge immobile des origines, c’est au contraire envisager la préhistoire sous une forme enrichie et diversifiée.
Une histoire des chasseurs cueilleurs
• Les Aborigènes d’Australie sont arrivés sur le grand continent Sahul, il y a 40 000 à 50 000 ans (peut-être plus). Ils se sont répandus sur tout le sous-continent avant que la montée des eaux sépare Aborigènes et Papous de Nouvelle-Guinée et habitants de Tasmanie. Les Aborigènes de la côte ouest ont eu des contacts avec les populations des îles d’Indonésie. C’est de là qu’ils ont apporté les chiens. Il y a même eu du commerce. Mais ces échanges ne remettent pas en cause le fait qu’ils appartiennent à la préhistoire. De tels contacts et échanges ont eu lieu au cours de la préhistoire qui n’a jamais été immobile.•• Les Bushmens du désert de Kalahari dans le sud de l’Afrique passaient dans les années 1960 pour le prototype du chasseur de la préhistoire. On sait depuis grâce à la génétique que les populations bushmen (qu’on appelle aujourd’hui Khoisan) se sont séparées des autres populations de sapiens il y a 200 000 ans. Ils ont occupé un vaste territoire dans toute l’Afrique australe, puis, vers 20 000 ans, une partie d’entre eux est partie : ce sont les Khoï (voir Bernard Lugan). Les Khoi sont devenus des éleveurs de bovins, certains sont alliés (et mariés) avec des agriculteurs bantous venus du nord. Les San ont été progressivement chassés vers le désert par les Bantous, puis par les colons européens bien plus tard. Les Bushmen ont donc une histoire mouvementée. Certains épisodes sont peints sur les parois rocheuses.
• Les Pygmées se sont séparés il y a 60 000 ans des autres groupes humains d’Afrique. Ils ont acquis leur petite taille en occupant la forêt équatoriale. Les Pygmées ne sont pas restés complétement isolés des autres populations africaines : ils sont en contact avec les agriculteurs bantous depuis des siècles (leurs machettes en métal viennent des Bantous) ; avec eux, ils ont noué des relations d’échange et de subordination, tout en conservant un mode de vie de chasseurs-cueilleurs. [Ce type de contacts et d’échanges entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs existait déjà durant la préhistoire.]
- Voir TF1info, « Jeune missionnaire tué : qui sont les Sentinelles, ce peuple coupé du monde hostile aux étrangers ? », 2018. ↩︎
- Ce découpage n’est pas qu’une simple convention de langage, elle a structuré en profondeur l’organisation de l’histoire académique et de la recherche : tout ce qui se passe avant l’écriture relève du domaine des préhistoriens, après l’écriture de celui des historiens de l’Antiquité. Ils vont se diviser en assyriologues, égyptologues, hellénistes, romanisants, américanistes. Ce qui n’a pas favorisé les études comparatives. ↩︎
- Stéphen Rostain, Amazonie, un jardin sauvage ou une forêt domestiquée. Essai d’écologie historique, Actes Sud, 2016, ↩︎
- Parler de « préhistoire longue » revient à adopter la même démarche que Jacques Le Goff pour qui il fallait étendre le long Moyen Âge jusqu’à la Révolution française (au motif que les structures économiques et de domination sont restées en place jusqu’à 1789), et reconnaître que des pans entiers d’une époque peuvent survivre bien au-delà de leur fin apparente. C’est ce qu’ont proposé les historiens Peter Brown ou Henri-Irénée Marrou en repoussant l’Antiquité de plusieurs siècles au motif que les structures politiques ne se sont pas effondrées avec l’arrivée des barbares. ↩︎
- Pekka Hämäläinen, Amérique, continent indigène. Une autre histoire de la conquête de l’Amérique du Nord, Albin Michel, 2025. ↩︎



