Babel. « Pourquoi y a-t-il autant de langues dans le monde ? »

Il existe actuellement plus de 7000 langues parlées dans le monde (7159 selon Ethnologue, la base de données linguistiques qui fait référence sur le sujet1). Même si beaucoup sont en voie de disparition, ce chiffre s’avère tout de même surprenant quand on sait qu’il n’existe que 200 États sur la planète. Certains pays sont monolingues (la France), d’autres bilingues (la Belgique) ; la Suisse compte quatre langues officielles (français, allemand, italien et romanche). Mais il est des pays dont la diversité linguistique est exubérante. La Papouasie-Nouvelle-Guinée possède 850 langues pour 10 millions d’habitants. On en trouve 500 au Nigeria et 300 au Cameroun. Comment expliquer une telle profusion linguistique ?

Une réponse se trouve dans la Bible. Dans la Genèse (11, 1-9), il est dit qu’à l’origine, les humains parlaient tous la même langue. Puis un jour, ils ont entrepris de bâtir une grande tour pour atteindre le ciel (la tour de Babel). Cet orgueil démesuré a mis Dieu en colère, qui a puni les humains en « brouillant leur langage ». Ne pouvant plus se comprendre, les hommes se sont dispersés aux quatre coins de la Terre, laissant la tour inachevée.

Il y a dans ce récit mythique une idée intéressante : la diversité des langues est associée à la dispersion des populations. De nouvelles langues apparaissent quand des groupes humains se séparent et s’isolent les uns des autres. Le phénomène de différenciation est le même que pour les espèces : au départ, une souche commune. Puis au fil du temps, les populations, les cultures et les langues s’éloignent, se diversifient et s’autonomisent. La biodiversité linguistique aurait suivi la même logique que la biodiversité biologique.

Voici l’explication, assez intuitive et presque évidente. Sauf qu’elle est sans doute fausse, comme le montrent des recherches récentes.

En étudiant la répartition géographique des langues de Papouasie-Nouvelle-Guinée, le linguiste Donald Laycock (1936-1988) avait remarqué ce phénomène contre-intuitif : la plus grande diversité de langues ne se trouve pas là où on pourrait s’y attendre, c’est-à-dire dans les zones reculées des Hautes-Terres où montagnes et vallées favorisent l’isolement des populations. Au contraire, ce sont dans les régions côtières – là où il n’y a pas de frontières naturelles et où les populations se côtoient et commercent entre elles – que les langues sont les plus nombreuses. Voilà le paradoxe : les langues prolifèrent là où les gens se rencontrent le plus ! Et comme les Papous discutent beaucoup entre voisins, ils sont tous polyglottes ! Il n’est pas rare qu’un Papouasien parle trois à cinq langues, voire plus.

Ceci mérite explication.   

Cette explication, William Foley, un des pionniers de l’anthropologie linguistique, pense l’avoir trouvée. Selon lui, la diversité linguistique des Papous n’est pas uniquement liée à leur l’isolement géographique, mais à la volonté de chaque groupe d’affirmer sa singularité. Maintenir une langue différente de celle du village voisin, c’est défendre son autonomie, malgré les échanges. William Foley parle d’« ésotérogénie » (les linguistes aiment aussi s’affirmer en créant leur propre langage…). La diversification linguistique en Nouvelle-Guinée n’est donc pas le simple produit de l’isolement et du temps. Elle est aussi une pratique volontaire de marquage identitaire.

Un phénomène comparable se retrouve chez les Aborigènes d’Australie. Nicholas Evans, spécialiste des langues aborigènes, raconte dans son livre Ces mots qui meurent (2012) qu’en parcourant la terre d’Arnhem (dans le nord de l’Australie), soit environ 200 km, il a traversé le territoire de neuf clans qui parlent en tout sept langues différentes ! Ces groupes (de 500 personnes en moyenne, 70 pour le plus petit) ne vivent pas isolés les uns des autres. Au contraire, ils se connaissent bien, se fréquentent et se marient entre eux, mais leurs langues ne se mélangent pas pour autant. Chaque clan entretient jalousement sa langue qui est, comme ses peintures rituelles ou son totem, un marqueur de territoire. Or, comme les règles de mariage veulent qu’un homme se marie avec une femme d’un clan allié, cela implique que les époux ne parlent pas la même langue maternelle et que leurs enfants apprennent les deux langues de leurs parents. Mais ce n’est pas tout : comme chaque famille est aussi en lien avec des cousins et voisins appartenant à d’autres clans ayant leur propre langue, cela implique que les Aborigènes sont tous des « polyglottes virtuoses, capables de parler une demi-douzaine de langues différentes au moment d’atteindre l’âge adulte »2.

Rendons-nous maintenant dans certaines régions d’Afrique connues pour leur foisonnement linguistique. C’est le cas du Cameroun (plus de 300 langues recensées) et du Nigeria (500 langues). Là encore, il ne faut pas imaginer une myriade d’ethnies vivant en vase clos dans un coin de forêt ou de savane, et qui aurait créé leur langue en vase clos. Dans les monts Mandara, dans le nord du Cameroun, la linguiste Leslie Moore a découvert que dans une région de moins de 50 km2, une vingtaine de langues coexistent. Un habitant peut croiser six ou sept langues différentes en une seule journée de marche. Comme chez les Aborigènes, la règle est de se marier en dehors de son groupe. Résultat : chaque foyer parle donc deux langues. Puis en accompagnant ses parents au marché, les enfants entendent et acquièrent les rudiments d’autres langues. Parler la langue de son interlocuteur est une marque de respect. Personne ne songerait à imposer sa propre langue. Leslie Moore a remarqué une nette différence avec l’ethnie des Wandalas, une caste dominante de cette région : eux ne parlent que leur langue et c’est aux autres de l’apprendre. La langue unique est donc un signe de domination. Les dominants ne parlent qu’une langue alors que les subordonnés sont polyglottes. Ce qui nous amène à la raison de la disparition progressive des langues.

Pourquoi les langues disparaissent.

Si les langues minoritaires disparaissent aujourd’hui à grande vitesse, ce n’est donc pas, comme on pourrait le penser, à cause de la mondialisation et des échanges. Le cas des Papous, des Aborigènes ou des Africains montre que les échanges n’empêchent pas la diversité linguistique. La raison principale de l’uniformisation linguistique est l’État. En France, au 19e siècle, on parlait breton, basque, corse, picard. Occitan… À l’école, l’interdiction de parler les patois locaux a servi d’instrument d’unification du pays.

Le même phénomène se produit dans la plupart des pays du monde. Cette unification linguistique ne s’effectue pas forcément à l’encontre des populations locales comme on pourrait le penser. Les populations qui envoient leurs enfants à l’école sont celles qui ont quitté volontairement le village des parents pour s’installer en ville. L’exode rural, la vie en ville, l’école, le salariat et l’abandon de la langue maternelle vont de pair. Les Papous ou les Aborigènes qui vivent en ville ne cherchent pas plus à transmettre à leurs enfants la langue qu’ils ont apprise dans leur village natal que ne l’on fait les Morvandiaux ou les Picards. Ce n’est que depuis peu, avec l’essor des revendications identitaires, que certaines communautés de populations cherchent à faire revivre les traditions culturelles et les langues de leurs ancêtres.

  1. « Combien y a-t-il de langues dans le monde ? »,  Ethnologue, en ligne ↩︎
  2. Nicholas Evans, Ces mots qui meurent. Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire, La Découverte, 2012. ↩︎

4 commentaires au sujet de “Babel. « Pourquoi y a-t-il autant de langues dans le monde ? »”

  1. Pour ma part, à partir de l’an 2000, j’ai constaté que j’utilisais plus l’anglais que le français dans ma journée de travail. Ensuite à domicile, les chaînes tv streaming proposaient des films en anglais, sous-titrés anglais et là aussi on regarde, idem pour les infos télé, plus performantes sur les chaînes en anglais.
    Avons-nous le choix ?

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  2. Ce très bel article fait remonter en moi le souvenir de ma lecture d’un ouvrage sur le Yiddish (collection Que Sais-je ), dans lequel l’auteur expliquait que cette langue était née du besoin des communautés juives de se protéger d’un environnement parfois (ou souvent…) hostile. La déformation de l’allemand créant un moyen de pouvoir échanger à moindre risque, sans être compris, et plus discrètement , véritable « langue de protection ».
    Ceci peut être une des explications au « syndrome de Babel » ?

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  3. Que peut-on dire de facteurs comme: Pression économique : les langues dominantes offrent plus d’opportunités professionnelles. Urbanisation : les familles migrantes abandonnent souvent la langue d’origine. Médias et technologies : télévision, internet, réseaux sociaux favorisent quelques langues globales. Stigmatisation : certaines langues minoritaires sont associées à un statut social inférieur. Petite taille démographique : les langues parlées par de très petits groupes sont plus vulnérables.

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