Origines de la culture (épisode 1) — Les cultures animales sont-elles vraiment des cultures ?

Résumé des épisodes précédents. Dans le cadre d’un projet d’étude sur nos origines – « Comment nous sommes devenus humains » –, L’Humanologue est allé récemment à la rencontre d’Homo erectus, le premier humain (déjà artisan, artiste, cuisinier et bavard). Aujourd’hui, nous explorons une nouvelle piste : comment la culture est apparue. S’il est vrai que nombre d’animaux (chimpanzés, corbeaux, dauphins et même les bourdons !) possèdent des rudiments de cultures, comme le montrent de nombreuses études, cela abolit-il toute différence avec les cultures humaines ?
Un mercredi matin du joli mois de mai
Au programme du jour, l’« origine des cultures », passage incontournable de mon enquête sur l’humanisation des humains. J’ai déjà exploré le sujet dans le passé, mais mes matériaux sont déjà anciens. Périmés ? À voir. Le dernier chapitre de L’Homme, cet étrange animal (2004) traitait déjà de la question, mais je n’en suis plus satisfait. Entièrement à repenser. En 2015, j’ai consacré un chapitre de Révolutions dans nos origines aux cultures animales, mais les données sont à actualiser. C’était il y a dix ans déjà ! Et surtout à l’époque, je n’osais pas encore clamer tout haut ce que je pensais tout bas : parler de « cultures animales » est à la fois un fait bien établi, mais aussi un piège conceptuel qui confond abusivement le monde culturel des humains et celui de nos cousins.
Mais pour affirmer ça, il faut rouvrir le dossier, mettre à jour les données et réaffûter les concepts. J’ai donc passé toute la matinée à relire mes archives, à découvrir de nouvelles études, à fouiller dans mes documents et sur le Web, à prendre des notes. En essayant de ne pas trop me disperser.
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Je me suis remis en tête la façon dont ont été découvertes les cultures animales.
L’histoire commence à Londres dans les années 1920. Des habitants découvrent un matin que leurs bouteilles de lait, déposées devant les portes par le livreur, ont été décapsulées : la mésange bleue avait trouvé le moyen de faire sauter l’opercule de quelques coups de bec pour se délecter de la crème en surface. En 1947, la technique s’était répandue dans presque toute l’Angleterre. À l’époque, pourtant, personne n’osa parler de « culture » : il était impensable que de simples oiseaux puissent à la fois innover et transmettre.
La première vraie reconnaissance des cultures animales peut être datée de septembre 1953. Sur l’île japonaise Koshima, une jeune femelle macaque baptisée Imo s’est mise à tremper ses patates douces dans l’eau de mer avant de les manger, pour en éliminer le sable. C’était sous l’œil d’une primatologue, présente ces jours-là. Trois mois plus tard, quelques compagnons l’imitaient ; après cinq ans, presque toute l’île s’était convertie. Le primatologue Shunzo Kawamura publia en 1959 un article évoquant pour la première fois une « sous-culture » chez les primates. Mais en Occident, l’observation a été largement ignorée.
Il fallut attendre 1999 pour que la communauté scientifique se rende à l’évidence. Cette année-là, Jane Goodall et une dizaine d’autres primatologues de renom publient dans Nature un article retentissant sur les « cultures chimpanzés ». En comparant les pratiques de plusieurs groupes de chimpanzés d’Afrique de l’Est et de l’Ouest, les chercheurs ont repéré que des comportements, comme la façon de casser les noix, variaient selon les régions. Les chimpanzés de Guinée emploient des enclumes en bois, ceux du Libéria utilisent des enclumes de pierre. Leurs techniques de pêche aux termites, leurs jeux, leurs salutations, leurs manières de se débarrasser des parasites ne sont pas les mêmes d’une région d’Afrique à l’autre. Désormais, il fallait l’admettre : les chimpanzés sont des gens cultivés. Leurs mœurs varient selon les lieux. Leurs conduites étant acquises et transmises au sein du groupe, on pouvait donc parler de « cultures » animales.
Peu après cette publication, d’autres études ont étendu la notion à toutes sortes d’espèces : les orques, les suricates ou les perroquets (je raconte tout cela dans mon chapitre de 2015). L’histoire du rat noir m’a particulièrement marqué. Un chercheur israélien, Joseph Terkel, a fait adopter de jeunes rats sauvages par des rates de laboratoire. Dans ces conditions, ils se montrent incapables de décortiquer les pommes de pin comme le font les rats élevés dans la nature. Il s’agit donc bien d’un comportement appris. Inversement, les jeunes rats nés en laboratoire et adoptés par des rates sauvages acquièrent vite la technique. Conclusion : décortiquer une pomme de pin est un geste acquis et transmis par les mamans. Difficile, après ça, de croire que l’éducation reste une spécificité humaine.
Vendredi 15 mai
Le hasard fait (parfois) bien les choses. Ce matin, un fait d’actualité m’apporte un bel exemple de culture animale. Cela se passe à Antibes, dans le bassin du parc d’attractions Marineland. Pendant des années, deux orques et une douzaine de dauphins y ont émerveillé les visiteurs avec leurs numéros d’acrobatie. Mais le parc a été fermé l’an passé, après que la loi française sur la maltraitance animale a interdit la détention de cétacés et leur participation à des spectacles. Depuis cette fermeture, les animaux se morfondent dans leur bassin qui se dégrade rapidement. Il est désormais prévu de les transférer dans un parc des îles Canaries, à Tenerife.
Pourquoi transférer les deux orques – Wikie, 24 ans, et son fils Keijo, 12 ans – plutôt que les libérer en pleine mer, où elles pourraient se déplacer librement et, qui sait, se faire de nouveaux amis ? Parce qu’elles y seraient incapables de survivre. Nées en captivité et nourris artificiellement depuis leur naissance, elles ne savent pas poursuivre et tuer leurs proies comme le font les orques sauvages.
L’orque fait partie des plus grands prédateurs des mers : elle chasse les saumons, les phoques, les otaries, les oiseaux marins, parfois même les dauphins et les baleineaux. Or – c’est ce qui fait toute la différence avec, disons, un brochet –, ses techniques de chasse ne sont pas tout à fait instinctives. Elles s’apprennent au contact de leur mère, et varient considérablement d’une population à l’autre. En Patagonie argentine, certaines orques ont mis au point une technique spectaculaire et risquée : elles s’élancent sur la plage pour surprendre les otaries qui s’y rassemblent. La manœuvre s’avère dangereuse – l’orque peut s’échouer sans pouvoir regagner les eaux profondes. Aussi les mères entraînent-elles patiemment leurs petits à s’approcher du bord sans s’y faire piéger. C’est, à proprement parler, un enseignement maternel.
Mieux : les orques se révèlent capables d’innover. L’éthologue Michael Noonan a fait cette observation étonnante au début des années 2000 dans le Marineland du Niagara (Canada). Une jeune orque de 4 ans y avait découvert un stratagème pour améliorer son ordinaire : elle régurgitait des restes de poisson à la surface du bassin pour attirer les mouettes, puis se jetait sur elles par surprise. En quelques mois, trois de ses congénères avaient adopté la technique ! En résumé, les orques possèdent une culture de chasse, et celle-ci peut évoluer.
On comprend pourquoi libérer en pleine mer les deux orques d’Antibes reviendrait à les condamner. C’est d’ailleurs vrai pour d’autres grands prédateurs, comme les lions, tigres ou léopards. La nature les a dotés d’un corps et de penchants qui les prédisposent à la chasse, mais encore faut-il que cet instinct soit éveillé, stimulé, entraîné et guidé par l’exemple des parents.
L’histoire des deux orques d’Antibes confirme à sa manière l’importance de la culture animale. Chez l’orque, elle conditionne sa survie. On ne naît pas orque, on le devient.
Samedi. Les cultures animales : de quoi parle-t-on ?
N’y aurait-il donc plus de frontière entre chimpanzés (ou rats) et humains en matière de culture ? On se doute bien que cela a déclenché un débat dans la communauté savante. Le psychologue Michael Tomasello, une sommité dans son domaine (la psychologie comparée homme/animal), a proposé de déplacer la frontière. Selon lui, nous autres humains, sommes les seuls capables de « culture cumulative ». La culture cumulative, c’est le fait de combiner entre eux plusieurs savoir-faire pour former des édifices culturels de plus en plus complexes. Par exemple, les humains ont d’abord appris à tailler des pierres. Puis un jour, quelqu’un a eu l’idée de fixer la pierre sur un manche : la hache était née. Plus tard, la pierre fut remplacée par du métal – une autre innovation culturelle, elle-même produite par une longue chaîne d’innovations. Michael Tomasello parle d’un « effet de cliquet » : chaque innovation s’ajoute à la précédente, et on ne revient pas en arrière. C’est ainsi que progresse la civilisation. Et voilà comment nous serions passés de la pierre taillée au smartphone (alors que les chimpanzés continuent à casser des noix sur leurs enclumes). La « culture cumulative », tout est donc là, du moins pour les « séparatistes » qui tiennent à la distinction entre les capacités cognitives des humains et celles des autres animaux. C’est la nouvelle frontière.
Évidemment, le débat n’en est pas resté là. Ce serait sans compter sur les convictions des chercheurs de l’autre camp, hostiles au séparatisme. Pour les « continuistes » (une forme d’antispécisme appliqué à l’intelligence), l’animal aussi est capable de culture cumulative. La preuve ? Christophe Boesch, par exemple – un collègue (et néanmoins ennemi) de Michael Tomasello au Max Planck Institute de Leipzig –, a porté le premier l’estocade. Les chimpanzés pêcheurs de termites qu’il a observés pendant des années dans la forêt de Taï, en Côte d’Ivoire, utilisent en fait deux outils l’un après l’autre : d’abord, un bâton rigide pour percer la termitière, puis une baguette plus souple, effeuillée à l’extrémité, que le singe utilise en guise de canne à pêche. C’est pas de la culture cumulative, ça ?
Dimanche. Les bourdons aussi ?
Je découvre ce matin d’étonnants travaux sur les bourdons. Eux aussi auraient passé le test avec succès : ils seraient capables de culture cumulative.
Des bourdons ?
À ma connaissance, le bourdon est un gros nounours assez fruste par rapport à sa cousine l’abeille. Son mode de vie ressemble à celui d’un essaim : une seule reine pondeuse, une colonie qui va butiner et ramène la nourriture, quelques mâles qui ne font pas grand-chose en attendant leur heure pour copuler. Mais leur organisation est bien moins sophistiquée que celle des abeilles. Ils ne fabriquent pas de belles rangées de cellules symétriques pour les larves, mais des alvéoles grossières ; ils ne connaissent pas de système de communication comparable à la fameuse « danse des abeilles » (qui sert à indiquer aux copines où se trouve un lieu de récolte). Bref, la colonie de bourdons est à l’abeille ce que le village gaulois est à l’Empire romain. Le bourdon : un brave paysan assez lourdaud face à l’abeille citadine et cultivée.
Voilà du moins ce qu’on croyait avant qu’arrive Lars Chittka. Je retrouve un article du Monde, qui en a dressé un portrait élogieux. Le personnage est excentrique : quand il n’étudie pas les insectes dans son laboratoire de Queen Mary University, à Londres, Lars joue de la guitare dans un groupe postpunk qu’il a fondé avec deux acolytes – les Killer Bee Queens –, il leur arrive de se produire pendant les congrès scientifiques.
Au terme de décennies d’observation, Lars Chittka a montré que le bourdon – dont le cerveau contient moins d’un million de neurones (à comparer à nos 86 milliards !) – se montre tout de même capable de compter (jusqu’à quatre, n’exagérons rien !), de reconnaître des visages humains (sympathique, mais à quoi cela peut-il bien lui servir ?), d’utiliser des outils simples (comme tirer une ficelle pour décrocher une récompense) et d’apprendre en observant ses congénères. Le bourdon serait même joueur ! La preuve : dans une arène expérimentale, s’ils ont le choix entre un chemin direct vers la nourriture et un détour vers de petites boules de bois, certains bourdons préfèrent le détour pour pousser les boules. Comme cela ne sert à rien (ils n’obtiennent aucune récompense), Lars Chittka en déduit qu’ils ne le font que pour le seul plaisir. Donc ils jouent.
Les bourdons ont aussi, paraît-il, des personnalités. Lars Chittka pense l’avoir prouvé en observant leur réaction face à l’expérience suivante. Des bourdons apprennent d’abord à associer une couleur (le bleu) à une récompense sucrée et une autre (le vert) à un goût amer ; on les confronte ensuite à une couleur intermédiaire, ambiguë. Certains se précipitent sans hésiter vers elle, ce sont les « optimistes » (Chittka dixit). D’autres l’évitent, ce sont les « pessimistes ». Mieux : si on donne à un bourdon une dose supplémentaire de sucre, il devient plus optimiste. Le bourdon est comme nous : il carbure à la dopamine.
Il est onze heures, déjà ! Je me suis un peu égaré. Où est-il question de « culture cumulative » ? Ah oui ! Les bourdons aussi en sont capables. C’est Alice Bridges, une élève de Lars Chittka, qui l’a démontré au moyen d’un dispositif ingénieux. On peut apprendre à des bourdons à franchir un obstacle (une petite languette qui fait office de porte) pour atteindre une récompense sucrée. S’il y a deux portes devant eux – une bleue et une rouge –, un bourdon moyennement doué apprendra bientôt que la récompense se trouve derrière la porte bleue et pas la rouge. Jusque-là, rien de sensationnel (il a quand même fallu plusieurs jours d’apprentissage, ce n’est pas Einstein). Maintenant, on complique la tâche : pour atteindre son but, le bourdon doit franchir successivement deux portes, une bleue puis une rouge. Là, notre pauvre insecte est déboussolé : il n’arrive pas à résoudre le problème.
C’est alors qu’opère la magie du groupe. Alice Bridges a entraîné patiemment des bourdons « démonstrateurs » en leur donnant une récompense pour franchir la première languette. Des bourdons nouveaux venus, et donc ingénus, sont introduits ensuite dans la boîte. Naïvement, ils suivent d’abord leur aîné et franchissent la première languette. Puis ils se lancent à l’assaut de la deuxième. Miracle : la récompense est là. Les bourdons ont franchi ensemble les deux obstacles. Ils ont, de ce fait, cumulé deux savoirs. Pour Alice Bridges, l’expérience répond à la définition la plus exigeante de la culture cumulative : un comportement en deux étapes acquis et transmis socialement. CQFD.
Personnellement, je reste sceptique.
À huit heures du matin, j’avais encore l’esprit frais et une belle synthèse se profilait à l’horizon. Mais trois heures plus tard, les nouvelles pistes, les hypothèses, les doutes et les questions s’accumulent et se bousculent ; mes idées commencent à se brouiller. Dans ces cas-là, il est temps de rabaisser l’écran et de sortir prendre l’air.
À Auxerre, le tracé de la coulée verte fait désormais un grand circuit de 12 km, entièrement aménagé. Quand on prend la direction de l’ancienne ocrerie, on s’engage sur un joli chemin qui longe la rivière. Sur un arbre, quelqu’un a planté un panneau « le bois aux corbeaux ». En marchant, mes idées commencent à s’éclaircir (c’est un des bénéfices de la marche). Des bancs en bois ont été installés le long du parcours. Je fais escale sur l’un d’eux. Le moment est venu de faire une pause « idées clés ». Je m’assois et sors mon petit calepin rouge.
Et pourtant je n’y crois pas
À en croire les continuistes, la dernière frontière est tombée. Les chimpanzés comme les macaques, mais aussi les orques, les mésanges, les rats et même les bourdons sont des êtres cultivés. Entre eux et nous, pas de différence de nature, mais simplement de degré.
Une différence de degré ? Pourquoi pas, mais c’est aussi une différence de degré qui sépare la flaque d’eau de l’océan. Tous les deux sont de même nature – une étendue d’eau – et la différence n’est que de taille. Dira-t-on que la flaque d’eau est un océan en miniature ? L’océan, une énorme flaque ? Les humains sont capables de nager, comme les poissons, et même de rester sous l’eau en apnée (aux dernières nouvelles, le record du monde est de plus de onze minutes). Faudrait-il en conclure qu’entre la nage du poisson et celle des humains, ce n’est qu’une question de degré ?
Il faut aux bourdons un laborieux apprentissage de groupe pour franchir deux portes successives et être crédités de culture cumulative. Dont acte. Mais quel est alors le pouvoir explicatif d’un mécanisme si simple qu’il ne permet plus de faire le distinguo entre le fait de franchir une porte et celui de fabriquer la même porte ?
Revenons aux « cultures chimpanzés ». Une fois que les singes se sont salués le matin (un geste donc appris et transmis), ils retournent à leurs occupations favorites : manger, s’épouiller, jouer ou se disputer. Jamais on ne les a vus entamer une conversation, travailler ensemble, échanger des objets, manger autour d’un feu de bois – toutes choses qui font partie des cultures humaines les plus simples. Car les cultures humaines, telles que les anthropologues les étudient, ne se résument pas à l’assemblage de quelques gestes. Elles sont composées de mythes, de rites (initiation, funérailles, mariage), de savoirs élaborés (sur les plantes, les saisons, le mouvement des étoiles), de panoplies d’outils et d’armes (racloirs, haches, lances, hameçons), d’un langage, de croyances, de lois sur la parenté et le mariage. Sans oublier la cuisine, les vêtements, les huttes. Toutes les sociétés humaines connues – y compris celles des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique – disposent de ce faisceau de traits. Aucune société animale, même de très loin, n’en présente l’équivalent.
L’écart n’est pas une différence de degré dans l’accumulation. C’est une différence de nature.
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Prochain épisode : À la (re)découverte des premières cultures humaines.



