Dans le Grand Nord, les phoques et les morses se rassemblent en grand nombre sur les plages durant l’hiver. Ce gibier abondant et facile à chasser attirait naguère les chasseurs et pêcheurs inuits. Ils se regroupaient durant cette saison froide pour chasser et vivre en communauté. Les petits groupes nomades, jusque-là dispersés, convergeaient jusqu’aux villages de la côte. Les familles s’installaient dans de grandes maisons de bois abritant plusieurs foyers, avec une grande pièce commune et un dortoir compartimenté en petites cellules familiales.
La saison hivernale était aussi l’occasion de grandes fêtes cérémonielles, avec danses, chants et célébrations diverses. Le chaman faisait revivre les esprits. On buvait, on riait. Les hommes ne se contentaient pas de partager seulement repas et logis : ils n’étaient pas rares que les femmes soient aussi échangées. Cette ambiance de fête, de partage et d’une certaine promiscuité sexuelle pourrait presque faire songer aux communautés hippies si ce n’est qu’il faisait très froid, que les rituels étaient très réglementés, que chaque famille vivait sous la coupe d’un père autocrate et que les femmes n’avaient pas vraiment la liberté de choisir leur partenaire. Le printemps revenu, et le gibier se faisant plus rare, les petites bandes se dispersaient de nouveau. Chaque petit groupe de vingt à trente individus, parfois moins, partait chasser de son côté 1.
Ce mode d’organisation saisonnier, alternant vie collective sédentaire et petites bandes nomades, fut naguère pratiqué par d’autres populations que les Inuits. Les Nambikwara de la forêt amazonienne, eux aussi, vivaient en grandes communautés à la saison humide et se séparaient en petits groupes durant la saison sèche ; chez les Indiens de la côte ouest du Canada ou ceux des Plaines, ainsi que chez les Aborigènes d’Australie, l’alternance saisonnière se pratiquait aussi.
Une contre-histoire de l’humanité
Les anthropologues David Graeber et David Wengrow font grand cas de ce mode de vie alternée dans leur livre Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité (2021). Pour eux, l’organisation saisonnière remet en cause une vision de l’histoire selon laquelle les bandes de chasseurs-cueilleurs nomades auraient précédé l’installation en villages sédentaires selon un ordre de succession intangible. En fait, leur remise en cause est plus globale : ils affirment que le grand récit des débuts de l’histoire humaine, selon lequel se seraient succédé des types de sociétés de plus en plus complexes – campement de chasseurs-cueilleurs ➞ villages d’agriculteurs ➞ cités ➞ États –, est tout simplement faux. Elle laisse dans l’ombre bien d’autres voies et modes d’organisation expérimentés durant les premiers millénaires de l’histoire humaine.
Les données archéologiques et anthropologiques s’accumulent aujourd’hui : elles montrent qu’aux premiers temps de l’histoire, les humains ont connu des formes d’organisation très variées. Ainsi, l’organisation saisonnière des Inuits ou des Indiens des Plaines était déjà sans doute celle des populations de la Préhistoire. À Göbekli Tepe, en Turquie, il y a 1 200 ans, des clans de chasseurs se regroupaient aussi à périodes régulières dans un même lieu. Ces grands rassemblements étaient également l’occasion de cérémonies ritualisées qui célébraient leurs alliances, à grand renfort de banquets collectifs, de cadeaux réciproques et de pactes de non-agression scellés par des mariages. Ces moments d’effervescence collective terminés, chaque groupe repartait sur ses territoires de chasse.
Il y a eu des sociétés de chasseurs-cueilleurs inégalitaires et hiérarchisées (comme les Indiens kwakiutl de la côte Atlantique 2. D’autres, comme les Indiens de Californie, ont vécu selon des principes égalitaires.
De la liberté chez les sauvages
L’apparition des sociétés agraires n’a pas suivi une voie unique, mêlant des sociétés horticoles, (Amazonie, Nouvelle-Guinée) et des sociétés d’éleveurs (en Afrique de l’Est). Les Indiens cheyennes ont abandonné l’agriculture pour revenir à la vie de chasseurs nomades. De même, l’émergence des villes et des États ne s’est pas faite selon un seul mode : il y eut des villes sans État 3 et des États sans villes 4. En résumé, l’histoire a offert une gamme de possibilités plus large que ne le suppose l’ancien modèle d’évolution linéaire.
Mais ce n’est pas tout : David Greaber et David Wengrow affirment que les « sauvages » du temps passé étaient très conscients des alternatives qui se présentaient à eux ; ils ont donc souvent choisi librement d’adopter un mode de vie en particulier. Il est vrai que l’histoire ne manque pas d’exemples de populations ayant refusé de se soumettre à l’État et ayant préféré s’installer ailleurs 5. Les Indiens guaranis (Brésil) auraient mis en place des dispositifs destinés à limiter le pouvoir des chefs et l’apparition de l’État 6. Les Indiens de Californie auraient adopté un mode de vie égalitaire et individualiste, par opposition au système aristocratique de leurs voisins du nord, notamment les Indiens kwaklitl, dont la société hiérarchisée et inégalitaire était dominée par une caste cumulant pouvoir, richesses et fonctions religieuses 7.
Bref, les « sauvages » étaient plus libres et conscients qu’on ne le pense de forger leur destin.
Telle est donc la thèse stimulante des auteurs, qui la défendent avec panache. Est-elle pour autant convaincante ? C’est moins sûr.
Que les premières sociétés humaines n’aient pas suivi un destin uniforme – des clans aux empires –, voilà qui est de mieux en mieux établi, et c’est le point fort de leur essai de rassembler une masse de travaux qui le confirment. Mais ce n’est pas si nouveau. Il y a quelque temps déjà que les archéologues et préhistoriens ont abandonné les thèses évolutionnistes pour adopter une vision de l’histoire plus ouverte, buissonnière et polymorphique.
Plus originale est donc leur idée centrale : les peuples du passé auraient choisi consciemment et librement leur destinée. Et, sur ce point, leur démonstration est souvent tirée par les cheveux : ainsi lorsqu’ils supposent (sans soumettre de preuves) que les premières cités de Mésopotamie connaissaient la démocratie trois millénaires avant Athènes !
Pour le dire autrement : cette contre-histoire de l’humanité ne manque pas d’intérêt mais ce qui est convaincant (l’histoire buissonnière) n’est pas vraiment nouveau, et ce qui est vraiment nouveau (la liberté de choix des peuples) n’est pas vraiment convaincant. •
Si le livre de David Graeber et David Wengrow a fait grand bruit lors de sa parution aux États-Unis puis en Europe, la renommée de l’un des auteurs, David Graeber, anthropologue anarchiste et auteur de deux précédents best-sellers (Dette, 5 000 ans d’histoire et Bullshit jobs) n’y est pas pour rien.
En août 2021, après avoir mis le point final au manuscrit d’Au commencement était…, il est mort d’un cancer, à l’âge de 59 ans et n’a pas pu se réjouir du succès international de l’ouvrage.
Notes
- Sur ce sujet : voir Marcel Mauss et son article de référence sur l’organisation saisonnière des Inuits (qu’il appelait Eskimos) : « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie sociale », L’Année sociologique (1904-1905). En ligne. [↩]
- Voir « Rousseau relu et corrigé », L’Humanologue n° 2.[↩]
- 4 000 ans avant J.-C., des cités de 10 000 à 15 000 habitants sont apparues en Europe centrale sans centre de pouvoir apparent, comme la culture de Cucuteni-Trypillia (actuelle Roumanie).[↩]
- Des États sans ville : à l’âge du bronze se forment au Moyen-Orient de mini-États comme Arslantepe (actuelle Turquie), un centre de pouvoir régional limité à quelques centaines d’habitants. [↩]
- Comme l’a montré James Scott dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013.[↩]
- Comme les Indiens guayakis ou yanomanis, décrits par Pierre Clastres dans La société contre l’État, Éditions de Minuit, 1974.[↩]
- Sur ce sujet, voir « Rousseau relu et corrigé », op. cit. [↩]
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