
Il était une fois un savant à la barbe blanche appelé Jean-Loïc, spécialiste mondial des mythes. Il avait décidé de percer le secret des contes. Depuis toujours et partout, les hommes racontent des histoires. Aux petits comme aux grands. Autour d’un feu au Mali, dans un salon parisien du XVIIe siècle, sur un écran de cinéma à New York ou dans un manga né à Tokyo. Mais qui avait jamais rassemblé tout ce savoir en un seul livre ? C’était le moment.
Jean-Loïc convoqua donc une grande assemblée de savants — venus de France, d’Italie, du Canada, d’Islande, du Japon, du Gabon, de Louisiane. Des ethnologues, des médiévistes, des spécialistes de cinéma, des indologues, des folkloristes, des professeurs émérites et de jeunes doctorants. Il leur donna sa consigne :
— Mes amis, nous n’allons pas raconter tous les contes comme le fait un conteur au coin du feu. Nous allons raconter leur histoire : les classer, comprendre comment ils se propagent, de quoi ils parlent, qui sont leurs héros, et depuis combien de millénaires ils circulent.
Des sourires illuminèrent les visages.
— Voilà comment on va procéder.
« Ursula (Baumgardt), Fatima (El-Aïhar) et Marlène (Milébou), vous connaissez bien les contes africains. Votre mission : montrer que, contrairement au grand cliché — celui du vieux griot assis devant le feu, racontant aux enfants des récits édifiants —, la réalité est autrement plus riche et variée. Les contes africains ne sont pas que des récits pour enfants. L’Afrique n’est pas un pays, c’est un continent de langues et de traditions orales d’une complexité vertigineuse. Certains contes sont des mythes d’origine, d’autres racontent des épopées guerrières, d’autres encore servent à divertir petits et grands. Il faut que le lecteur sache, grâce à vous, naviguer dans l’immense répertoire des contes africains. »
« Toi, Aboubakr (Chraïbi), tu vas raconter comment les Mille et Une Nuits ont été composées — non pas d’un seul tenant, mais au fil des siècles, en agglomérant des centaines d’histoires persanes, arabes et indiennes, le tout tissé dans un récit-cadre merveilleux : celui de Shéhérazade, qui chaque nuit raconte une histoire qui elle-même contient d’autres histoires. Tu nous expliqueras les techniques narratives (l’‘ajab, l’art de provoquer l’étonnement), les personnages emblématiques (Aladin, Ali Baba, les génies et les djinns), et la longue trajectoire du texte à travers ses traductions et ses métamorphoses. Ce n’est pas un livre, c’est une civilisation en mouvement. »
Le savant marqua une pause, puis sourit.
« Claude (Lecouteux), toi tu connais bien les créatures de la nuit : vampires, lutins, nains et fées. Des êtres qui peuplent les marges du monde — les forêts profondes, les croisées de chemins, les greniers obscurs — et qui surgissent dans les contes de toutes les cultures. Tu leur donneras leur vrai visage : plus ancien, plus complexe, plus ambigu que ne le laissent croire les illustrations pour enfants. »
« Catherine (Tauveron), raconte-nous l’histoire du loup — qui ne fut pas toujours la créature maléfique qui dévore moutons et humains. Tu nous parleras aussi de sa réhabilitation contemporaine : le loup dépressif, le gentil loup injustement persécuté. »
Jean-Loïc avait lu l’article de Catherine avec attention. L’histoire du loup était à elle seule un roman. Pendant des siècles, l’animal avait été un être ambigu : ancêtre mythique chez les peuples sibériens et les Shoshone d’Amérique du Nord, louve nourricière à Rome, gardien de l’âme des morts chez d’autres encore. Puis le christianisme l’avait diabolisé — le loup comme incarnation du démon, dévoreur de l’agneau-Christ. Et quand, du XIVe siècle au début du XIXe, des meutes affamées avaient effectivement décimé des villages entiers — plusieurs milliers de morts attestés en France selon l’historien Jean-Marc Moriceau —, la terreur avait définitivement figé l’image. Pourtant, à relire les frères Grimm, on s’aperçoit que le loup y est surtout ridicule : un goinfre perpétuellement berné, avalant des cailloux à la place des chevreaux, écorché vif par Renart, raillé par La Fontaine qui l’avait baptisé « l’ennemi commun ». Aujourd’hui, dans la littérature de jeunesse, le voici qui se réhabilite : loup dépressif, loup mal compris, loup souffrant d’une mauvaise réputation. Toute une histoire dans l’histoire.
Jean-Loïc expliqua à l’assemblée qu’il faudrait aussi parler de la façon dont on a cherché à classer les contes. Comment, au début du XXe siècle, le Finlandais Antti Aarne puis l’Américain Stith Thompson ont créé un vaste index international de types et de motifs — les fameux codes ATU — qui découpe chaque conte en unités narratives minimales et permet de les comparer à travers les cultures et les siècles. Comment le Russe Vladimir Propp, lui, avait cherché autre chose : non pas des motifs, mais des
fonctions — les actions élémentaires qui structurent tous les contes merveilleux. Dans sa Morphologie du conte (1928), Propp avait analysé cent contes russes et découvert qu’ils reposaient tous sur le même squelette de trente et une fonctions : le méfait initial, le départ du héros, l’épreuve, l’aide magique, la victoire, la récompense. Peu importe que le héros s’appelle Ivan ou Cendrillon, que l’aide vienne d’un cheval enchanté ou d’une fée : la structure, elle, ne varie pas. Les contes ressemblent à des langues : les mots changent, la grammaire reste.
« Julien (d’Huy), tu vas nous présenter comment le découpage des contes en petites unités — comme le font les généticiens avec le génome — permet de reconstruire leurs généalogies. Tu expliqueras comment cette méthode phylogénétique a permis de montrer que certains récits, comme celui du Polyphème borgne ou de l’homme et de l’ours, remontent au Paléolithique. »
Le travail de Julien d’Huy avait toujours fasciné Jean-Loïc. L’idée était vertigineuse : traiter les contes comme de l’ADN. Décomposer chaque version d’un récit en traits élémentaires — le géant borgne, la ruse du héros caché sous la toison du mouton, la pierre lancée contre le rocher —, les coder en séquences binaires (présent : 1, absent : 0), puis faire tourner les mêmes algorithmes que les biologistes utilisent pour reconstituer les arbres du vivant. Résultat : le récit de Polyphème, qu’Homère racontait au VIIIe siècle avant notre ère, existait déjà au Paléolithique. Les versions sibériennes, amérindiennes et européennes du récit partagent un ancêtre commun antérieur au peuplement de l’Amérique — c’est-à-dire à la traversée du détroit de Béring, il y a plus de quinze mille ans. Les contes ne changent pas ; ils se transforment en croyant se répéter, comme Lévi-Strauss le disait des mythes. Et ils gardent la mémoire de ce que les hommes ont vécu bien avant l’écriture.
— Allez, mes amis. Il est temps de se mettre au travail.
| Du Pañchatantra à Perrette : un conte qui a fait le tour du monde Il était une fois, en Inde, au IIIe siècle avant notre ère, un roi inquiet. Ses trois fils étaient d’une stupidité remarquable. Il convoqua donc un sage nommé Vishnu Sharma et lui demanda de les instruire — non pas avec de fastidieux traités, mais avec des histoires. Vishnu Sharma composa le Pañchatantra — « Le Livre d’instruction en cinq parties » — un recueil de fables enchâssées dans un récit-cadre mettant en scène deux chacals rusés. La leçon de gouvernement passait par le conte. Le Pañchatantra allait voyager plus loin qu’aucun prince ne l’aurait imaginé. En 570 de notre ère, l’empereur perse Khosro Ier envoya son médecin jusqu’en Inde avec une seule mission : rapporter le texte. Traduit en persan, puis en arabe (Kalila et Dimna), en castillan (1251, sur ordre d’Alphonse X le Sage), puis en latin (1278), il se répandit dans tout l’Occident, inspirant Marie de France, les frères Grimm — et La Fontaine. Dans le Pañchatantra, un brahmane gourmand accumule des pots de nourriture. Un soir, il se laisse emporter par ses rêves de richesse et de mariage, s’imagine battre sa future femme désobéissante — et, mimant le geste, fracasse ses pots. Retour brutal à la réalité. Deux mille ans plus tard, La Fontaine met en scène Perrette, qui s’en va au marché avec son pot de lait. Elle rêve elle aussi : le lait donnera des œufs, les œufs des poules, les poules un cochon, le cochon une vache. Elle fait un faux pas. « Adieu veau, vache, cochon, couvée. » Même structure, même chute, même leçon sur la vanité des rêves. L’un est un brahmane avec des pots de riz, l’autre une paysanne française avec du lait. Vingt siècles et un demi-monde les séparent — mais c’est le même conte-type : une armature narrative qui traverse les cultures en changeant de costumes, jamais de squelette. Perrette ne sait pas qu’elle est indienne. |
Quelque temps plus tard, les textes commencèrent à arriver. Des centaines de textes, plus de mille pages. Plus tard encore, le livreur vint sonner à la porte avec le premier exemplaire du Dictionnaire critique des contes. Jean-Loïc le tint entre ses mains avec fierté. Le livre s’ouvrait sur la lettre A — Adam et Ève, et l’histoire de la création racontée par cent traditions différentes — et se refermait quelque part après les vampires slaves et les yiddish folktales. Entre les deux, un monde entier.
Pas tous les contes du monde. Mais, enfin, l’histoire des contes du monde. Ce n’était déjà pas si mal.
Jean-Loïc Le Quellec (dir.), Dictionnaire critique des contes, CNRS Éditions, 2026, 1120 p.
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