La Société des idéologues recoupait en partie le projet de la Société des observateurs de l’homme. La Société avait été créée à l’initiative d’Antoine Destutt de Tracy (1754-1836). Son objectif était de fonder une nouvelle science : « l’idéologie » ou « science des idées ».
Issu d’une vieille famille écossaise, A. Destutt de Tracy était un de ces aristocrates ralliés à la Révolution qui ont commencé leur carrière dans les armes avant de se consacrer aux affaires politiques et aux études savantes.
L’idéologie visait donc à décrire comment les idées naissent, se développent et se combinent dans l’esprit humain. Sa vision des choses était influencée par le philosophe Étienne Bonnot de Condillac (1715-1780) qui, dans ses Essais sur l’origine des connaissances humaines (1749), défendait une théorie « sensualiste » de la pensée. Les idées naissent à partir des sens. Penser, c’est donc d’abord voir, sentir, entendre, toucher. Et à partir de là, se forgent des idées plus générales et abstraites. Les idées ne sont rien d’autre que la transformation de sensations en mots et en images. Du sens au signe, des idées simples aux idées complexes, du concret à l’abstrait, des besoins élémentaires aux conceptions morales, l’esprit produit ainsi une multitude de pensées qui vont se répandre dans nos esprits.
L’idéologie, science de la formation des idées, devait déboucher, selon A. Destutt de Tracy, sur un art de pensée et une pédagogie. L’art de penser, qu’on appellerait aujourd’hui « méthode », appelait donc une analyse rigoureuse des types des idées (leur décomposition en propositions simples) et leur condition de production.
En 1795, A. Destutt de Tracy présenta à la Société une première version de son Idéologie. Il espérait en faire le support d’un manuel d’instruction pour les nouvelles « écoles centrales » (ancêtres des écoles d’ingénieurs) alors en voie de création.
L’idéologie, A. Destutt de Tracy l’admettait volontiers, n’était encore qu’une ébauche. Il avait tout à fait conscience que pour construire une véritable « science des idées », il fallait passer de la pure spéculation à des observations précises sur la formation de l’esprit. Substituer la collecte des faits aux idées générales était un point essentiel de sa démarche. Voilà pourquoi Destutt de Tracy et les autres idéologues souhaitaient que se développent des études comparatives sur l’esprit humain à l’état naissant.
Napoléon et marx contre les idéologues
La Société des idéologues regroupait autour de A. Destutt de Tracy quelques dizaines de membres, dont le philosophe Nicolas de Condorcet, le médecin Pierre Jean Georges Cabanis, l’historien Volney, l’économiste Jean-Baptiste Say, le savant Joseph Lakanal et l’Abbé Sieyès.
Au départ, les Idéologues ont soutenu Napoléon, qu’ils voyaient comme celui qui allait imposer une nouvelle forme de gouvernement éclairé, soutenant les sciences et l’éducation. Mais dès 1801, les mesures du Premier Consul, en faveur de l’Église catholique (le concordat) et de la limitation de la liberté de la presse, tournant le dos aux idées libérales et laïques des Idéologues conduisirent certains d’entre eux à critiquer les dérives autoritaires du nouveau régime. De son côté, Napoléon prit aussi ses distances avec ceux qui l’avaient soutenu dans son ascension au pouvoir.
Face aux critiques, Napoléon fit en sorte de réduire ses opposants au silence. Il ordonna la dissolution de la section des sciences morales et politiques de l’Institut, le principal foyer des idéologues. « Ce sont des rêveurs, des phraseurs, des métaphysiciens, bons à jeter à l’eau ! »
Dans la bouche de Napoléon, les termes « idéologie » et « idéologues » prirent une nouvelle connotation, très péjorative. L’« idéologie » n’était plus la « science des idées » que A. Destutt de Tracy appelait de ses vœux, elle devint le synonyme de doctrine fumeuse émise par des philosophes bavards et utopistes. Une « ténébreuse métaphysique », selon les mots du futur empereur.
Mais ce fut Karl Marx qui asséna le coup de grâce. En 1844, le jeune révolutionnaire qui venait de rompre avec les philosophes de gauche, publiait L’Idéologie allemande. Il y posait les bases de sa doctrine matérialiste, opposée aux penseurs idéalistes qui pensent pouvoir changer le monde uniquement par le pouvoir des belles idées.
Le mot « idéologie » prit alors sa signification actuelle : celle d’un système d’idées fausses et illusoires, principalement utilisées dans le domaine politique.


