Invisibles et insaisissables, les pensées sont partout. Elles accompagnent nos vies, nous transportent en imagination dans le passé ou le futur. Elles se coagulent en idéaux, idéologies, savoirs et savoir-faire et inspirent toutes nos créations. Une science de la pensée serait-elle envisageable ? Rassemblant tous les matériaux accumulés par la psychologie, les sciences cognitives, l’histoire des sciences, la sociologie de la connaissance, elle tenterait de répondre à quelques questions-clés : Qu’est-ce que la pensée ? Quand et comment est-elle apparue ? Est-elle régie par des lois ? Comment les pensées changent-elles ? Et comment peuvent-elles nous changer ?
1. Qu’est-ce que la pensée ?
Je vois MC lorsqu’elle est avec moi ; je « pense à elle » quand elle n’est pas là. Parfois, je suis là, mais elle ne me voit pas, perdue dans ses pensées. Cette distinction entre voir et penser pourrait suffire à dire l’essentiel. Je pense aussi à mes parents, morts il y a bientôt trente ans, je pense à mon travail, je pense à la guerre en Ukraine et aux prochaines élections ; je pense qu’il est temps de me mettre à l’ouvrage pour rédiger cet article.
Penser, dans son sens le plus courant, c’est faire advenir à l’esprit ce qui n’existe pas : soit parce que ce n’est plus (les souvenirs du passé) ou n’existe pas encore (l’anticipation), soit car cela appartient au possible (hypothèses et spéculations) ou n’existera jamais (les rêves, la fiction). Penser, c’est faire cette expérience étrange qui consiste évoluer dans un monde virtuel. Le voyage en pensée, cet acte d’imagination, est la chose la plus courante qui soit pour les humains que nous sommes. Être ici et là, et tout à la fois ailleurs : dans le passé, le futur, le possible ou l’impossible.
La pensée est d’abord rêverie : elle nous transporte ailleurs, (sur une plage, à la montagne), dans le futur (tout à l’heure, demain, dans un mois, plus tard, etc.) ; elle se nourrit de nos désirs (attentes, anticipations) et de nos peurs (angoisses). Les désirs et les peurs se prolongent par des anticipations : penser, c’est faire des scénarios, tracer des plans sur la comète, ruminer, réfléchir, spéculer. Tel est le monde invisible mais omniprésent de nos pensées intérieures. Un flux si présent et constant qu’on aimerait parfois pouvoir le mettre en pause, faire le vide, chasser toutes ces pensées qui nous trottent en tête. Mais impossible : les humains pensent comme ils respirent.
Des pensées intérieures aux représentations collectives
La pensée présente aussi un autre visage. Heidegger, a donné, en 1952, deux conférences sur le thème « Qu’appelle-t-on penser » ? Le philosophe y soutient que la pensée authentique relève de la « métaphysique de l’Être », et comme il reproche aux philosophes qui l’ont précédé d’avoir déserté cette grande question, cela revient à conclure qu’il n’y a plus qu’un homme à vraiment « penser » : lui-même ! À son époque il faut concevoir que le mot « pensée » prenait souvent un sens académique et aristocratique, limité aux cogitations des philosophes (la « pensée grecque », celle des Lumières) et aux théories scientifiques (théorie de l’évolution, physique quantique, etc.). Penser, en ce sens étroit, revient à construire des modèles de compréhension du monde. Mais il est évident aujourd’hui que l’univers de la pensée ne se limite pas au travail des « penseurs ». Tout le monde pense. Les idées sont également présentes dans les représentations ordinaires, les opinions. Que pensez-vous des politiciens, des médecines douces, des enseignants ? L’étude des représentations sociales s’intéresse aux jugements, opinions, stéréotypes, que les gens ordinaires portent sur le monde qui les entoure. Les croyances religieuses ou les idéaux politiques sont aussi à intégrer dans le monde des pensées : par nature, elles se nourrissent de l’espoir d’un autre monde – dans l’au-delà ou ici-bas. Espérer, aspirer à un monde meilleur, c’est se projeter mentalement dans l’avenir : autrement dit dans un monde rêvé.
Font aussi partie de nos univers mentaux toutes les histoires fictives : mythes, contes, romans, films et récits en tout genre. Les humains sont friands d’imaginaire : ils se délectent de la vie de personnages fictifs et adorent voyager dans le monde parallèle de la fiction.
Philosophie, science, religion, idéologie, représentions ordinaires, fictions : leur substance commune est faite de représentations mentales. Convenons donc d’appeler « pensée », l’ensemble formé par les pensées intérieures (rêverie, souvenirs anticipation, réflexion) et les représentations collectives (idées philosophiques scientifiques, religieuses, politiques, techniques, littéraires, artistiques). Toutes ces productions de l’esprit humain ont une nature commune : produire, et assembler, ces objets fictifs que sont les représentations mentales, qu’on appelle couramment les « pensées » ou « les idées ».
Ceci étant posé, surgissent des questions en cascade : d’où vient la capacité humaine à penser ? Quand est-elle apparue ? Y a-t-il un « siège de la pensée » dans le cerveau ? Pense-t-on en mots, en images, en concepts ? Comment les idées s’assemblent-elles ? Quel rôle jouent-elles dans nos vies ? Il est bien sûr impossible de répondre à ces questions en si peu de place. Mais rien n’interdit de poser quelques jalons. •
Cognition et pensée : de quoi parle-t-on ?
Revenons à notre distinction entre « voir » et « penser ». Voir est une opération cognitive complexe. Elle implique au moins trois phases distinctes : sensation, perception, cognition.
La première phase (sensation) consiste à capter, puis distinguer des informations spécifiques (couleurs, formes, mouvements) et les transférer de la rétine aux aires visuelles (située à l’arrière du cerveau). À ce stade ne parvient à l’esprit qu’un tableau mouvant fait de formes et de couleurs. Puis ces informations sont regroupées et interprétées à partir de catégories mentales connues et inscrites en mémoire : ceci est un visage, ceci est un chat, un arbre, un verre, etc. C’est la phase proprement perceptive de la vision, qui suppose d’avoir en tête une sorte de dictionnaire mental qui permet d’identifier les choses qui nous entourent. Après identification (d’un visage humain, d’un animal) vient la phase 3. Je reconnais ce visage : c’est celui de ma compagne). Cette phase d’identification pro- prement « cognitive » peut faire appel au langage (je connais son nom) et à la mémoire dite « épisodique » (celle des souvenirs personnels).
Par « cognition » au sens large, les spécialistes en sciences cognitives désignent toute une gamme d’activités de « traitement de l’information » : la perception, l’apprentissage, la mémoire, l’intelligence, la conscience, la prise de décision et même la motricité ou les émotions. Toutes choses à la portée du premier chat ou chien venu. Car mon chat sait distinguer un humain d’une souris, il sait même identifier une personne (ma compagne, moi) et les étrangers (il est très craintif et fuit les personnes qu’il ne connaît pas). Un chien sait même associer un nom et une personne. Mais la connaissance et la reconnaissance ne sont pas la pensée.
La pensée se distingue donc de la cognition dont elle n’est qu’une partie : celle qui consiste à produire des représentations mentales pour construire des modèles du monde.
En résumé
Pensée : pensées intérieures + représentations collectives.
Penser = faire advenir à l’esprit des êtres qui n’existent pas (fiction), n’existent plus (souvenir), pas encore (anticipations, projet) ou existent peut-être (hypothèses, spéculation).
2. Quand et comment est-elle apparue ?
Il est admis aujourd’hui que les chimpanzés, corbeaux, rats, cétacés, et autres animaux réputés intelligents, disposent de capacités cognitives comme la mémoire, l’intelligence et même la conscience. Les humains, supposés faire partie de ces animaux évolués, ne se distinguent pas en cela de leurs cousins. Mais les humains excellent aussi dans d’autres compétences, très peu développées dans le monde animal : parler, inventer et utiliser des outils sophistiqués, faire la cuisine, dessiner… Ils sont aussi les seuls, jusqu’à preuve du contraire, à forger des théories sur tout et n’importe quoi, et à en débattre ; ils sont les seuls à se raconter des histoires, (et parfois à y croire), édicter des lois et se fixer des modèles de vie (qu’ils ont du mal à respecter). Il y a un lien entre toutes ces aptitudes.
Lequel ? La question fait l’objet d’un vieux débat sur le propre de l’homme. Parmi les théories actuellement en vigueur (théorie du cerveau social, « partage d’intention » ou cerveau imaginatif 1), toutes admettent que le gap qui sépare les humains des autres animaux repose sur la capacité à forger un type de représentations mentales spécifiques que certains appellent « métareprésentations », d’autres « représentations détachées », mais que l’on peut tout simplement nommer des « idées » ou des « pensées ».
Cette capacité est sans doute présente à l’état embryonnaire chez d’autres espèces, mais elle a connu un brusque déploiement depuis trois millions d’années dans la lignée humaine : des australopithèques à Homo sapiens 2). Elle s’est accompagnée d’un essor du cerveau, et de grands changements dans le mode de vie : apparition d’une société organisée selon des lois, de projets communs, de techniques (le feu, la cuisine, les outils de pierre) et de capacités de communication. La conquête de la pensée a été l’équivalent, pour les humains, de la conquête de l’air pour certains animaux (insectes volants, oiseaux, chauve-souris). Il ne s’agit pas d’une fonction supplémentaire surajoutée à leur condition animale : elle l’a profondément transformée. •
En résumé
La capacité à forger des « idées » (des représentations mentales détachées de la réalité) est le fondement commun des autres capacités spécifiquement humaines que sont le langage, l’art, les techniques, les lois, les croyances. Cette capacité s’est développée au sein de la lignée humaine.
3. Quel est le siège de la pensée ?
Où se trouve le lieu de production des pensées ? Une réponse vient immédiatement à l’esprit : le cerveau bien sûr ! Mais où précisément ? Sont-elles localisées dans un espace précis ou réparties entre différentes aires cérébrales ? Les neurosciences actuelles penchent plutôt pour les approches dites « connexionnistes », « globalistes » et « émergentistes » qui considèrent que la plupart des fonctions cognitives se distribuent dans différentes aires cérébrales. Ainsi le centre de Broca n’est plus considéré comme le centre de production du langage 3 : il fait appel à plusieurs zones en interaction (impliquant la production de la parole, la compréhension des mots, la construction grammaticale, etc.). La conscience est envisagée comme un « espace de travail » qui mobilise plusieurs aires du cerveau 4. En est-il de même pour la production des pensées ? Oui et non.
Si on définit la pensée comme processus mental spécifique, distincte de la cognition en général, il y a de bonnes raisons de considérer qu’elle est produite en un lieu précis du cerveau : le cortex préfrontal (CPF) 5.
Comme son nom l’indique, le CPF est la partie située à l’avant de notre cerveau (juste derrière le front). Ce centre cérébral, particulièrement développé chez l’humain, est associé à des fonctions cognitives spécifiques : l’anticipation, le raisonnement, le calcul, la planification et l’imagination. Toutes ces activités ont en commun de manipuler des représentations mentales. Le CPF est en connexion avec les autres centres cérébraux (aire de la vision, de la motricité, de l’audition, des émotions, etc.) auprès desquels il puise des informations et à qui il transmet des ordres. Le CPF agit un peu comme le manager d’une entreprise qui n’assume aucune fonction d’exécution (fabriquer, vendre, acheter), mais doit piloter l’entreprise avec des informations de deuxième niveau : pour lui les marchandises ne sont pas des objets mais des fiches de produits, les activités qu’il pilote sont des directives. Son monde est un monde virtuel.
La théorie du cerveau architecte
On peut comparer le rôle du CPF à celui d’un architecte. Son activité est organisée autour de deux tâches principales : concevoir un bâtiment et piloter sa construction. La phase de conception implique elle-même une partie purement créative assez débridée, pour imaginer la structure et en faire les premières esquisses : à ce stade la pensée est foisonnante et très créative, comme l’est la rêverie. Vient ensuite une phase plus « rationnelle » où il faut se fixer sur un projet puis l’élaborer en tenant compte des contraintes physiques, financières, législatives. En somme, adapter l’idéal au réel… Puis l’architecte devient chef de chantier. Il ne fait plus rien par lui-même, mais se concentre sur le pilotage et la coordination des professionnels du bâtiment. Ces maçons, électriciens, plombiers sont l’équivalent des aires spécialisées du cerveau : vision, audition, motricité, etc. Ils travaillent parfois seuls, mais aussi sous les directives de l’architecte.
Le cortex frontal réalise le même genre de tâches : imaginer (de façon débridée) puis se fixer des projets, anticiper, faire des calculs et des choix, prendre une décision, piloter l’activité de ses équipes. Ce modèle du « cerveau architecte » repose donc sur une distinction majeure entre cognition et pensée. Il permet de comprendre le rôle de nos pensées intérieures. Loin d’être un simple épiphénomène déconnecté du réel, elles jouent au contraire un rôle central dans le pilotage de nos actions. Comme les plans de l’architecte, nos pensées connaissent des phases bouillonnantes, brouillonnes et rêveuses, puis des moments plus réalistes où il faut faire coïncider nos rêves, nos projets, aux contraintes du réel. Comme les plans de l’architecte, les pensées interviennent avant les actes, ce qui explique ce décalage incessant entre ce que l’on pense et ce que l’on fait. Chacune de nos activités quotidiennes – le travail, la vie domestique, les projets à longs termes – sont des chantiers en cours qui impliquent leurs rêves et angoisses, leur agenda, les milles et une tâches à programmer. D’où ce sentiment de charge mentale qui nous accable parfois et nourrit l’envie pressante de faire « taire les pensées ».•
En résumé
Les pensées sont produites dans un lieu précis du cerveau humain : le cortex préfrontal. Il mobilise des informations issues des différents centres de traitement (mémoire, perception, motricité, émotion) et les agrège sous forme de représentations mentales.
Ses activités consistent à concevoir, simuler des actions et les piloter.
4. À quoi ressemblent les pensées ?
Nos pensées sont des fantômes. Chacun perçoit leur présence, mais elles restent toujours invisibles, insaisissables, fuyantes et impossibles à cerner précisément. Un souvenir d’enfance vous traverse l’esprit ? Vous « voyez » ce jardin où vous avez couru ; vous revoyez en pensée cette chambre où vous avez joué, dormi, rêvé. Vos souvenirs sont présents, mais les images mentales restent floues, évanescentes, fugaces. En essayant de raconter ce souvenir, vous aurez du mal à restituer exactement ce que vous avez en tête. Les mots ne collent jamais vraiment aux pensées. Même pour un peintre, les souvenirs sont difficiles à reproduire car ils sont faits d’impressions et de scènes globales qui n’ont pas la précision d’un paysage réel.
D’où cette énigme sur la nature des pensées : sont-elles faites de mots, d’images, de concepts ou d’autre chose encore ? Chacune de ces hypothèses à des arguments à faire valoir.
Pensée = langage ?
L’idée selon laquelle la pensée est fondée sur le langage s’appuie sur une expérience courante : celle de la « voix intérieure » (dont on perçoit parfois le murmure quand son s’entend lire ou penser). Cette expérience pourrait conforter la thèse d’une identité entre pensée et langage, couramment admise. Elle se heurte pourtant à des objections. La première provient du décalage entre les paroles et les pensées. En français, on utilise un même mot – aimer – pour exprimer des pensées très différentes. Dire « je t’aime », « j’aime le chocolat » ou « j’aime mon travail » n’a pas la même signification. Si la pensée épousait les mots, on ne percevrait pas la différence. Par ailleurs, le cas des personnes aphasiques, dont les capacités linguistiques sont fortement détériorées mais restent capables de penser (imaginer, faire des projets, faire des calculs, jouer aux échecs, etc.) remet en cause l’idée d’une association étroite entre langage et pensée. Enfin, les linguistiques cognitives (apparues dans les années 1990) en sont venues à considérer que le langage reposait sur un socle cognitif préexistant : par exemple, pour concevoir le présent, le futur ou le passé (comme catégorie grammaticale), il faut d’abord pouvoir se représenter le temps 6.
Pensée en images
Nos pensées – rêves, souvenirs, anticipations – prennent souvent la forme de « visions » : si je projette de me rendre en vacances à la mer, j’ai le sentiment de « voir », devant moi, ma plage et les vagues. Lorsque je lis un roman, les décors et les personnages semblent prendre vie dans mon esprit. Cette expérience suggère que la pensée est faite « d’images mentales » 7.
Cette formulation suggère à tort une représentation visuelle : les images mentales ne seraient que des reproductions (plus ou moins fidèles) de la réalité. Mais les aveugles de naissance sont pourtant capables d’imaginer, de concevoir, de rêver à leur manière, bien qu’ils n’aient jamais vu rien de leur vie. Leurs images mentales sont donc faites d’une autre substance que la vision. L’aveugle se représente l’espace dans lequel il évolue ; il peut imaginer le trajet qu’il va faire pour se rendre au travail, de même qu’il peut se représenter un jeu d’échecs et projeter mentalement les positions des pièces sur l’échiquier.
Autre objection à la thèse de la pensée-image : comment notre esprit se représente-t-il des idées abstraites comme le futur », la « vie », les « lois », l’« addition », « la liberté » qui n’ont pas de traduction visuelle immédiate ? Si la pensée ne colle pas tout à fait aux mots ou aux images, c’est sans doute qu’elle est d’une autre nature encore.
Pensée en schémas
Une autre hypothèse présume que nos représentations mentales ne sont pas tissées de mots ou d’images 8, mais se construisent à partir de schémas. Qu’est-ce qu’un schéma ? Au sens courant, une représentation simplifiée de la réalité. Les emojis (ces pictogrammes de visages utilisés dans les messages en ligne) sont des modèles simplifiés de visages. Ils réduisent un visage humain à quelques traits– une tête, des yeux, une bouche dont l’expression est immédiatement reconnaissable. La force d’un schéma est justement de « désynthétiser » une idée – un être humain, une émotion – en la détachant de sa figure concrète pour faire apparaître une structure sous-jacente. Le schéma est une forme épurée ; il est abstraction.
Des schémas, il en existe différents types. Par exemple l’idée de « restaurant » peut être associée à une représentation visuelle, mais renvoie aussi implicitement à une série d’actions : choisir une table, composer un menu à partir d’une carte où figurent différents plats, manger, payer, etc. Une recette de cuisine ou un rituel religieux comportent aussi des schémas d’action intériorisés qui nous servent autant à comprendre les situations qu’à agir.
La théorie des schémas est une théorie puissante. Le processus de schématisation expliquerait l’organisation de la mémoire, la conception des analogies, la formulation d’hypothèses 9, la compréhension du langage, le raisonnement et la créativité.
De surcroît, les schémas s’appliquent autant à des objets précis (la reconnaissance des objets) qu’à des systèmes d’idées, des idéologies politiques aux théories scientifiques.
L’idée de schéma correspond en fait à toute une gamme de théories voisines apparues dans les sciences cognitives durant les années 1970. (voir encadré) •
Les théories des schémas
L’idée selon laquelle la pensée est organisé en schémas ne renvoie pas à une théorie unique mais forme plutôt à une nébuleuse de modèles qui partagent quelques présupposés communs.
L’idée de schéma est déjà présente chez Platon et Aristote avec leur théorie des Idées. Pour Platon, les Idées en tant que forme et archétype sont extérieures à la réalité ; pour Aristote, elles lui sont consubstantielles. Selon Kant, les schémas de pensées sont des catégories de l’esprit et non des structures de la réalité. Ainsi, notre représentation schématique du temps (qui se déroule selon un axe (avant ➞ présent ➞ après et se découpe en séquences de secondes, heures, etc.) correspond à une structure mentale et non à la nature du temps, qui reste inaccessible à l’esprit humain.
La psychologie de la forme (gestalt), née en Allemagne au début du 20e siècle, est aussi une théorie des schémas selon laquelle la perception, l’intelligence, la mémoire sont une « mise en forme » de la réalité empirique.
Au cours du 20e siècle toute une série de théories des schémas ont vu le jour : dans les années 1920, Jean Piaget intègre l’idée de schèmes dans sa théorie de l’intelligence ; dans les années 1930, Frederic Bartlett introduit l’idée de schémas de la mémoire. À partir des années 1970, l’idée de schémas se répand en sciences cognitives sous diverses formulations : frames (Marvin Minsky), prototypes (Eleanor Rosch), scripts et plans (Roger Schank et Robert Albeson), modèle mentaux (Philip Johnson-Laird). Ces théories ont trouvé des applications dans de nombreux domaines : intelligence artificielle, éducation, psychothérapie, linguistique, sémiotique ou encore psychologie sociale.
En résumé
La pensée n’est pas le produit du langage ou des images mentales, elle en est l’organisateur sous-terrain. Elle est tissée de schémas (perceptif, moteur, émotif, existentiel, de relations, de fonctionnement).
5. Tout le monde pense-t-il de la même façon ?
La question de savoir si les cultures humaines reposent ou non sur un socle commun fait l’objet d’un débat classique. À la fin du 19e siècle, l’anthropologue Edward Tylor après s’être consacré à un immense travail de recueils et de données sur les « cultures primitives 10 », en était arrivé à la conclusion que par-delà les différences entre cultures, il existait tout de même une « unité psychique de l’humanité ». Ainsi, les peuples Bantous ou les Amérindiens ont chacun leurs propres dieux, leurs propres mythes, mais ils reposent sur des principes similaires – la croyance en des divinités conçues comme des êtres invisibles dotés de superpouvoir Cette croyance n’est d’ailleurs pas si différente que celle des hindous ou des chrétiens. De même, les cultes sont assez semblables d’un bout à l’autre de la planète 11. S’agissant des lois, des techniques ou des arts, ils varient d’un peuple à l’autre, mais partout les humains suivent des lois, fabriquent des armes et des outils, etc. Les différences apparentes cachent donc une armature cognitive commune : voilà ce que E. Tylor entendait par « unité psychique de l’humanité ».
Mais cette idée allait être bientôt vertement contestée. Au début du 20e siècle, Lucien Lévy-Bruhl avait tenté de démontrer que les peuples primitifs et les peuples civilisés ne pensaient pas de la même façon. Les croyances des primitifs s’expliquaient par une façon de penser particulière, à savoir une « pensée magique ». À l’inverse, les sociétés modernes ont pu développer les mathématiques, la science, les techniques, par l’usage de la « pensée rationnelle ».
Cette opposition entre des primitifs englués dans la magie et des Occidentaux doués d’une pensée rationnelle n’était pas du goût de Franz Boas le père de l’anthropologie culturelle. Sa fréquentation des Indiens d’Amérique l’avait convaincu que les « primitifs » savaient faire preuve de rationalité dans la fabrication des outils ou dans leurs échanges commerciaux. La « pensée magique » ne s’appliquait qu’à certaines sphères d’activité : les rituels religieux ou chamaniques. Mais n’était-ce pas également le cas des esprits modernes qui faisaient coexister, sous un même crâne, savoirs rationnels, croyances religieuses et superstitions ? Ses arguments finirent par convaincre L. Lévy-Bruhl, qui, fait rarissime dans l’histoire des sciences humaines, finit par admettre qu’il s’était trompé ! Fallait-il en conclure que tous les peuples de la terre partagent au fond les mêmes formes de pensée ?
Ce ne fut pas la conclusion de F. Boas. Après avoir rejeté la distinction entre « magique et rationnel », il introduisit une nouvelle frontière : non plus entre « primitif » et « civilisé » mais entre les cultures. Toute une école de pensée allait se constituer autour de F. Boas et l’anthropologie culturelle. Les élèves de Boas allaient parcourir le monde avec cette idée en tête : d’un continent à l’autre, d’un peuple à l’autre, parfois d’une tribu à l’autre, les systèmes de pensée sont foncièrement différents. Les Américains et les Japonais ne partagent pas les mêmes valeurs a soutenu Ruth Benedict, élève de F. Boas 12. Les Esquimaux ne voient pas la nature comme nous la voyons expliquera Edward Sapir, autre élève de Boas ; les Inuits possèdent plusieurs mots pour parler de la neige là où les Occidentaux n’en ont qu’un. Et leur langage conditionne leur façon de penser la nature. Autant de langues, autant de cultures, autant de visions du monde hermétiques les unes aux autres 13.
Rebondissement : la découverte des invariants
Puis par un rebondissement courant dans le monde des idées, l’idée de relativisme culturel, qui s’était largement imposée dans les sciences humaines, fut à son tour contestée. Dans les années 1960, le linguistique Noam Chomsky allait peu à peu imposer l’idée d’une « grammaire universelle » : si toutes les langues du monde (le chinois, l’anglais, le swahili) sont différentes, elles reposent toutes sur un principe de construction commun. Toutes les grammaires du monde sont formées d’un petit nombre d’unités (SV et SN en langage technique) qui s’assemblent en une architecture identique.
La théorie de Sapir-Whorf fut à son tour attaquée. Les psychologues Brent Berlin et Paul Kay publièrent, en 1969, une critique dévastatrice des thèses relativistes. Si le vocabulaire des couleurs est bien différent d’un peuple à l’autre (il est normal que les Inuits qui vivent dans un monde uniformément blanc aient développé un vocabulaire nuancé de la blancheur), leur système perceptif est commun à celui d’autres peuples. Leurs études comparatives menées sur différents continents montraient en effet que partout dans le monde les gens désignent les mêmes couleurs comme fondamentales (rouge, jaune, bleu, blanc, noire). Les variations de surface cachent donc un appareil perceptif commun. Bientôt psychologues et anthropologues d’une nouvelle génération, ralliés à la thèse universaliste, s’empressèrent de montrer qu’en matière de croyances religieuses, de rituels, de distinction entre l’âme et le corps, de causalité physique ou de raisonnement, les gens pensent de la même façon d’un bout à l’autre de la planète 14.
Comment trancher dans ce débat ? En fait l’opposition entre invariant et différence est en partie factice. Rien n’interdit d’envisager qu’une grande diversité de langues et de cultures puisse être générée à partir de structures communes. •
En résumé
Un débat oppose universalistes et relativistes afin de savoir si les cultures sont toute différentes les unes des autres ou possèdent un socle commun. Bien, qu’en principe, les deux thèses ne sont pas incompatibles.
6. Comment la pensée a-t-elle évolué ?
Si on admet que tous les êtres humains disposent d’un même équipement mental, faits de structures de pensée communes, reste à comprendre pourquoi toutes les cultures n’ont pas atteint le même état de développement. Concrètement : pourquoi les Aborigènes ou les Pygmées n’ont-ils pas inventé l’écriture ou les mathématiques ? Pourquoi la philosophie et la science sont-elles nées en Grèce au 5e siècle avant J.-C. et pas en Afrique ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu de Newton chinois ?
En fait, l’écriture n’est pas une affaire d’intelligence. Tous les humains, sauf en cas de troubles cognitifs, sont capables d’apprendre à lire et à écrire. Un Pygmée qui quitte son mode de vie de chasseur-cueilleur pour aller à l’école est parfaitement apte à passer des diplômes : les cas existent 15. Pourquoi dès lors, les Pygmées n’ont-ils pas inventé l’écriture ? Pour cette raison simple : ils n’en avaient pas besoin. Partout où elle est apparue, l’écriture est associée à l’émergence des États, en un « Big Bang culturel » qui a vu l’apparition concomitante de l’écriture mais aussi des mathématiques, de l’astronomie, de l’architecture monumentale et de bien d’autres innovations techniques. Le cas s’est produit indépendamment dans différents points du globe : d’abord en Mésopotamie, (au 4e millénaire avant J.-C.), puis en Égypte, en Chine, en Inde, chez les Aztèques et les Mayas. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets. L’écriture, les mathématiques, l’astronomie furent d’abord des instruments d’administration de cités-États (le calcul servait au commerce, la géométrie est née de l’arpentage, l’astronomie est associé à la fabrication des calendriers nécessaire pour organiser la vie collective) avant de devenir de nouveau tremplin pour la pensée.
Par la suite, l’histoire de la pensée a toujours procédé par bonds. Le « miracle grec » du 5e siècle avant J.-C., l’islam des Lumières, l’Inde moghol, la Chine des Song, la Renaissance européenne sont apparus dans le cadre de la constitution d’États-empires florissants. Cette conjugaison entre essor des idées nouvelles (scientifiques, techniques, artistiques, philosophiques) et puissance économique est liée à une imbrication entre le pouvoir et le savoir. Les besoins des États (administration, impôt, guerre, législation, construction) ont stimulé l’essor des savoirs et des techniques. Les rois et princes furent aussi des mécènes et ont encouragé les arts (sculpture, peinture, musique, théâtre et poésie).
Dans ces lieux de savoirs privilégiés que furent Milet, Athènes, Alexandrie, Cordoue, Venise, Amsterdam, Paris, Londres ou Vienne, les communautés de savants et d’artistes ont constitué des bouillons de cultures, creusets de nouveaux savoirs qui se sont diffusés d’une société à l’autre, en s’enrichissant et s’hybridant au fil du temps.
Un des enjeux de la science de la pensée consisterait justement à reconstituer cette grande histoire de la pensée, en y intégrant les dimensions économiques, politiques, sociales culturelles et proprement cognitives. Relier l’histoire des formes de pensée (philosophiques, religieuses, scientifique, techniques, littéraire) aux structures fondamentales du psychisme humain. Voilà un grand défi pour une science de la pensée.
Mais une telle science est-elle possible ? •
En résumé
Tous les humains pensent et possèdent un même appareillage mental. L’invention de nouveaux instruments de pensée (comme l’écriture, les mathématiques) ont lieu dans des foyers d’incubations spécifiques.
7. Une science de la pensée est-elle possible ?
L’idée d’une science de la pensée est loin d’être nouvelle. Démocrite, Platon ou Aristote s’interrogeaient déjà sur le mystère de l’esprit humain. Ils ont posé les bases d’une philosophie de l’esprit qui n’a cessé de se renouveler au fil des siècles à partir de quelques questions fondatrices : D’où viennent les pensées (des sens, de la raison, du langage, ou même d’un « monde des idées ») ? Existe-t-il plusieurs formes de connaissance (Spinoza en distinguait trois) ? Existe-t-il une méthode pour bien penser (Descartes ?) De quoi est capable la raison humaine (Kant ?), etc.
Puis, à la fin du 18e siècle, certains ont voulu en finir avec les spéculations théoriques pour faire de la pensée l’objet d’une science empirique fondée sur l’observation, la comparaison, la mesure et l’expérience. Vers 1800, le philosophe Destutt de Tracy lança le projet d’une « idéologie » : dans son esprit, le mot prenait le sens de « science des idées ». Il réunit même autour de lui un groupe de savant « les Idéologues ». Leur projet : étudier concrètement la pensée des enfants, celle des peuples « sauvages », l’histoire des croyances religieuses, etc. Mais ce grand projet a tourné court suite à des dissensions internes au groupe des Idéologues 16.
Le projet d’étude scientifique de l’esprit humain ne s’est pas éteint pour autant. Au cours du 19e siècle, diverses sciences nouvelles virent le jour et s’inscrivaient dans cette perspective : la psychologie, la linguistique et la mythologie comparée, puis plus tard la science des religions, la philosophie des sciences. Au cours du 20e siècle, la sociologie de la connaissance, la psychologie sociale, l’histoire des mentalités (devenu histoire culturelle) développèrent chacune leur propre vision de la pensée, individuelle ou collective.
La division en disciplines séparées, a permis une formidable explosion des savoirs mais au prix d’une perte de vue globale.
Il fallait le courage et la capacité hors normes (certains dirent l’inconscience et la naïveté) d’un Edgar Morin pour relancer dans les années 1980, le projet d’une « noologie » ou « science des idées ». Le mot est dérivé de la « noosphère » (le monde de la pensée) forgé par Pierre Teilhard de Chardin et Vladimir Vernadsky (voir encadré). La noologie, selon E. Morin, forme un des axes directeurs de La Méthode, son « opus magnum » en six volumes consacré à la pensée complexe 17.
Force est d’admettre que cette entreprise est restée solitaire, et sans doute condamnée à rester dans la marginalité. En théorie, rien n’interdit de reprendre le flambeau et de s’atteler à la tâche, (l’humanologue s’y emploie à sa manière). Ce projet de science de la pensée comporte plusieurs volets : la phylogenèse de la pensée (comment elle est apparue au cours de l’évolution), sa neurogenèse (où se situe-t-elle dans le cerveau), sa sociogenèse (comment se déploie-t-elle selon les époques et les milieux), la psychogenèse (comment les pensées apparaissent), etc.
Dans les faits, force est d’admettre qu’un tel projet ne s’inscrit dans aucun programme scientifique, et n’est porté par aucun centre de recherche ou même de communautés d’amateurs éclairés. Ce qui augure mal pour la suite.
Mais après tout, rien n’interdit de rêver, d’y penser et de poser quelques jalons. •
Qu’est-ce que la noosphère ?
Pour le philosophe et paléontologue Teilhard de Chardin, l’univers peut être divisé en trois mondes : le monde 1 de la matière physique (les roches, l’eau, les éléments, etc.), le monde 2 de la vie (bactérie, végétaux, animaux) et le monde 3 de la pensée. . Le terme de « noosphère » est construit à partir du grec « noùs » qui signifie « pensée » La « noosphère » est l’équivalent de ce qu’est la biosphère pour le monde vivant.
Vladimir Vernadsky, l’un des concepteurs de la notion de « biosphère », proposait de distinguer cinq sphères qui sont autant de couches de réalité en interaction : la lithosphère (les roches et l’eau), la biosphère (le monde vivant), l’atmosphère (l’air), la technosphère (ensemble des productions humaines, et la noosphère (sphère de la pensée).
Notes
- Voir « Qu’est-ce qui rend les humains si uniques ? », L’Humanologue n° 1.[↩]
- Jean-François Dortier, L’homme, cet étrange animal : aux origines du langage, de l’art et de la pensée, éditions Sciences Humaines, 2012.[↩]
- Lire « Cerveau, en 150 ans d’exploration, qu’avons-nous appris ? », L’Humanologue n° 4. [↩]
- Stanislas Dehaene, Le Code de la conscience, Odile Jacob, 2014. [↩]
- Lire « Portrait de l’humain en animal imaginatif », L’Humanologue n° 1.[↩]
- Catherine Fuchs (dir.), La linguistique cognitive, coédition Maison des sciences de l’homme/Ophrys, 2004. [↩]
- « La pensée en image », chapitre 4 de L’homme, cet étrange animal, op. cit. [↩]
- Ni même de symboles abstraits, comme le veut la théorie « computationnaliste », qui assimile la pensée à un programme informatique et pour qui « penser, c’est calculer ». Ce modèle était en vigueur dans les années 1970-1980. [↩]
- Par un processus appelé abduction. Lire « Abduction : la machine à faire des hypothèses », L’Humanologue n° 1.[↩]
- Edward Tylor, La Civilisation primitive, 1873-1874.[↩]
- Voir « Comment peut-on être hindou ? », L’humanologue n° 5.[↩]
- Ruth Benedict, Échantillons de civilisations, Gallimard, 1950.[↩]
- Cette théorie du relativisme culturel est connue sous le nom d’hypothèse Sapir-Whorf. [↩]
- Pour une présentation de ce courant de pensée rassemblant anthropologue et psychologie évolutionnistes, voir Jean-François Dortier, L’homme, cet étrange animal, op. cit., chap. 1.[↩]
- Lire « Fier d’être Pygmée », en ligne : www.afrik.com/fier-d-etre-pygmee[↩]
- Et le mot idéologie prit le sens qu’on lui connaît aujourd’hui L’histoire est racontée dans « La société des observateurs de l’homme », L’Humanologue n° 3.[↩]
- Deux volumes de La Méthode sont consacrés à la noologie : La connaissance de la connaissance (1986) et Les idées : leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation (1991), respectivement vol. 3 et 4 de La Méthode.[↩]


