Contes. Raconte-moi une histoire

En relisant l’histoire de Barbe bleue, comment ne pas songer à une histoire de serial killer ? Rappelons la trame. Barbe bleue 1 est un homme riche et puissant. Il a eu plusieurs femmes, mais toutes sont mystérieusement disparues. Il vient de se remarier avec une jeune et belle fille. La veille d’un départ en voyage, Barbe bleue remet à son épouse les clés du château : elle est autorisée à aller partout, sauf dans une pièce interdite. Piquée de curiosité, la jeune mariée va réussir à ouvrir la porte. Elle y découvre, horrifiée, les cadavres des anciennes épouses de son mari.

À son retour, Barbe bleue comprend que la jeune femme a visité la chambre interdite (il y a du sang sur le trousseau de clés) et décide de la tuer. Grâce à un stratagème, la jeune mariée réussit à obtenir un délai et parvient à informer sa famille. Ses frères arrivent au château au moment fatidique où Barbe bleue élève son couteau sur la jeune femme. Dans la scène finale, les frères tuent le méchant Barbe Bleue.

La fabrique des récits

En Occident, l’univers traditionnel des contes puise dans un vieux fonds de tradition orale, mis en écrit par des écrivains folkloristes. Charles Perrault (1628-1703) est le précurseur des livres de contes pour enfants : on lui doit notamment La Belle au Bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, Cendrillon, Barbe Bleue, et le Chat botté.

Au siècle suivant, qualifié d’« âge d’or du conte » 2 Charles Joseph de Mayer, édite entre 1785 et 1789, pas moins de 41 volumes de contes qu’il nommera : le Cabinet des fées. Au 19e siècle, les Frères Grimm (Jacob et Whilelm) rassemblent entre 1807 et 1819 plus de 200 contes populaires (dont Blanche Neige ou Hansel et Gretel). Parmi les illustres créateurs de contes pour enfants, il faut évidemment citer Christian Andersen (notamment La Petite Sirène, Le Vilain Petit Canard, La Reine des neiges) ou la comtesse de Ségur qui ont été tous deux de grands pourvoyeurs de récits richement illustrés.

Le genre du « conte fantastique » se déploie à partir des années 1860 avec Les Aventures d’Alice aux pays des merveilles (Lewis Carroll, 1865), puis Pinocchio (Collodi, 1881) Le Magicien d’Oz (L.F. Baum, 1900) et Peter Pan (James M. Barrie, 1904).

Au 20e siècle, Walt Disney va donner une nouvelle vie aux contes en les transposant en dessins animés. Ses films puisent dans les contes traditionnels – Blanche Neige ou la Reine des neiges (qui continuent à envoûter les enfants du 21e siècle), tout en s’enrichissant d’une foule de personnages nouveaux façonnés aux valeurs du temps 3. L’histoire littéraire des contes en Occident n’est qu’un des rameaux d’une histoire beaucoup plus ancienne et universelle. En Afrique, en Amérique, en Asie, en Océanie, toutes les sociétés ont produit un flot ininterrompu de contes et de légendes.

Un monde magique

Le propre des contes est de plonger l’enfant dans un monde merveilleux (et effrayant) où il est question de sorcières, de fées, d’elfes, de lutins, de rois, d’ogres, de lapins en costumes, de loups qui parlent, d’enfants perdus et de princesses menacées.

Dans les contes du monde entier – en Afrique, en Asie, Amérique – on retrouve à peu près les mêmes personnages stéréotypés : les gentils et les méchants, des bons et des mauvais génies, des sorciers, des animaux qui parlent, des pauvres et des malheureux, des vrais amis et des traîtres, des enfants perdus et des héros protecteurs.

Tous les contes sont bâtis autour d’une dramaturgie commune. Au départ de l’intrigue, un ou plusieurs personnages doivent affronter une épreuve (fuir un danger, retrouver un trésor ou leur chemin, vaincre un ennemi, trouver un prince charmant). Après une série d’épisodes et d’événements, survient un dénouement heureux. La différence entre un conte et une histoire vraie est que le conte se situe généralement dans un monde magique où les animaux parlent comme des humains et les citrouilles peuvent se transformer en carrosse. L’auditeur sait bien que ce monde est fictif, mais il se laisse volontiers prendre au jeu.

Qu’il soit raconté par les parents assis sur le bord du lit ou un vieux griot autour d’un feu, le conte a tenu lieu de spectacle oral durant des millénaires. Bien que destinés aux enfants, il ne faut pas oublier que les histoires sont des inventions d’adultes : elles ont pour fonction de distraire mais aussi d’éduquer. La plupart du temps, elles contiennent une leçon de morale plus ou moins explicite : le Petit Chaperon rouge a eu tort de s’écarter de la route et d’aller seule dans les bois car le loup l’y attendait ! Autrefois, on n’hésitait pas à effrayer les petits : « Si tu n’es pas sage, le loup va venir te manger » ou encore : « la fée carabosse va venir te chercher ». Certains récits font dans le scénario d’épouvante avec des ogres et des loups dévoreurs d’enfants. Ils datent d’une époque où on n’hésitait pas à employer la terreur à des fins d’éducation. Qu’un enfant qui désobéit soit mangé par le loup (comme le Petit Chaperon rouge) est un très bon message, une façon de s’assurer le respect des règles. Que l’enfant fasse des cauchemars ne préoccupait pas trop les parents : c’était, au contraire, une bonne manière d’ancrer la leçon dans son petit crâne. Aujourd’hui, les leçons de morale sont plus douces et bienveillantes. Dans les contes de la comtesse de Ségur, les enfants polissons étaient souvent punis, le prix à payer pour apprendre à bien se conduire ! Aujourd’hui, les contes pour enfants relèvent moins de la morale de la soumission que de l’éthique de la bienveillance. Il s’agit d’enseigner au chérubin de nobles valeurs : le souci de l’autre, le respect des différences, ou des leçons de vie (sur l’art d’affronter l’échec ou de forger la confiance en soi).

Une dramaturgie universelle

Par certains côtés, les contes pour enfants semblent universels. Le loup fait encore frissonner car il est l’archétype du prédateur, tandis que l’enfant perdu dans la forêt réactive une peur ancestrale : l’abandon. Les bonnes fées et bon génies ou les méchantes sorcières sont des thèmes universels. Pour le psychanalyste Bruno Bettelheim, ils sont le reflet imaginaire d’adultes tout-puissants, capables du meilleur comme du pire. Faut-il donc voir les contes comme le reflet des pulsions et des angoisses universelles de l’esprit humain ? Telle est l’idée défendue par la psychanalyse des contes (voir encadré p. 122). Mais on peut objecter que les contes ont une histoire et ne sont pas aussi intemporels qu’on pourrait le penser. 4 L’histoire de Barbe bleue a une origine qui remonte au Moyen Âge. On peut en suivre sa trace, ses versions, ses remaniements et ses emprunts. Le récit n’a donc pas existé de tout temps. Les rois et les princesses et les châteaux ne sont d’ailleurs pas éternels : il fut des temps et des lieux sans rois ni châteaux. Si les contes traversent aussi facilement les âges et les époques, c’est sans doute parce qu’ils brodent autour de thèmes, qui sans être éternels, touchent à des expériences humaines dont la charge émotionnelle est puissante. Dans Les Mille et une nuits, Shéhérazade est aussi une jeune mariée menacée d’être tuée par son puissant mari. Elle aussi réussit à s’en sortir par une ruse. Le contexte est historiquement situé : un souverain dans son château, ou un sultan au sein de son harem. Tous les deux sont des maris puissants, autoritaires et qui disposent du droit de vie ou de mort sur leur épouse. En toile de fond, une expérience humaine effrayante : être prisonnier d’une personne qui fait planer la menace mortelle.

Entre la théorie des invariants universels et celle d’une production historique ancrée dans une époque, on peut imaginer une explication intermédiaire. La prolifération infinie des contes n’est que l’exploitation sous des formes variées d’un petit nombre de thèmes récurrents forgés à partir d’une dramaturgie constante : l’esprit d’aventure et la peur du danger, l’amour perdu ou retrouvé, la guerre et la paix, la souffrance, le manque et la quête de biens et de sécurité. De ces épreuves de vie commune, mille histoires peuvent être composées. Il suffit de changer les personnages, ou les décors, comme dans un kaléidoscope sur lequel surgissent une infinité d’images toujours nouvelles et toujours captivantes. Et dont la magie est toujours renouvelée. •

Pourquoi les contes comptent ?

L’étude des contes a fait l’objet de nombreuses recherches depuis deux siècles. Chaque approche donne un éclairage sur le sujet.

Du folklorisme à l’anthropologie.

L’étude des contes débute avec les folkloristes qui, au 19e siècle s’attachent à décrire, collecter et classer, les contes populaires. Les folkloristes se préoccupent de collecter les contes, les ethnologues y recherchent des explications. Ainsi, l’éthnologue Arnold van Gennep (La Formation des légendes, 1910) explique la présence des animaux dans les contes par d’anciens rites totémiques (le loup ou l’ours représentent des clans).

Aujourd’hui, les anthropologues recherchent moins à retrouver un vieux fonds culturel au conte qu’à montrer, au contraire, le processus de réinvention et de réappropriation permanente sous des formes nouvelles. Au-delà du contenu du récit, ils s’intéressent aux conditions de création (qui a créé les contes pour enfants, dans quels buts, avec quelles valeurs ?), aux médiateurs (les parents et les enseignants) et à la façon dont les enfants les interprètent et se les approprient.

La narratologie et les structures cachées des récits

Le folkloriste russe Vladimir Propp (1895-1970) est le précurseur de l’analyse structurale des contes. Selon lui, l’« extraordinaire diversité des personnages » et « leur pittoresque » cachent des structures communes : tous les contes seraient construits sur le même canevas. À partir des contes populaires russes, il isole sept types de personnages (le héros, l’adversaire, ou encore l’auxiliaire qui aide le héros…) et trente et une « fonctions ». Les fonctions correspondent à un découpage du récit en étapes successives : un méfait initial (un dragon terrorise une ville), qui engendre la quête ou la réparation du héros, qui utilise la ruse, le combat ou des sortilèges (épée magique) pour affronter une série d’épreuves, les conduisant au succès (ou à l’échec) final.

Paru en 1928, la Morphologie du conte de Vladimir Propp a influencé le mouvement structuraliste qui dans les années 1960 voulait dégager les structures profondes des récits.

Psychanalyse des contes de fées : le reflet des désirs et des angoisses

Selon l’approche psychanalytique (Bruno Bettelheim, Carl Jung), les contes traduisent les pulsions et les conflits psychiques sous une forme détournée. Les peurs et les pulsions révèlent les fantasmes de dévoration (Le Petit Poucet, Le Petit chaperon rouge), de castration (Ansel et Gretel), conflits œdipiens, conflits fraternels. Les contes mettent en scène des enfants ou des animaux auquel l’enfant peut s’identifier.

Selon B. Bettelheim, le conte a donc une fonction initiatique et existentielle, le personnage devant traverser des épreuves pour devenir adulte.

Les approches cognitives, l’art de découvrir le monde

Selon Jérôme Bruner (Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? 2002), la forme narrative des contes serait en cohérence avec une tendance naturelle de l’esprit humain à aborder la réalité sous forme de récit. On apprend mieux avec des histoires qu’avec des abstractions.

Pour Mark Turner (The Literary mind, 1996), le goût pour les contes est la manifestation d’une prédisposition propre aux humains à créer des fictions, et à inventer mentalement des mondes possibles.

Pour Paul Harris, l’imagination est une façon d’explorer le monde en pensée, de vivre des situations hypothétiques et d’envisager la façon de les résoudre.

Notes

  1. Vieux conte européen, retranscrit par Charles Perrault dans Les Contes de ma mère l’Oye. []
  2. Aux côtés des contes de fées, on publie aussi des « contes orientaux », des « contes moraux », des « contes philosophiques » et même des « contes libertins ». Mais cette littérature s’adresse aux adultes.[]
  3. Marina d’Amato, Téléfantaisie : La mondialisation de l’imaginaire, Presses de l’université Laval, 2009. []
  4. Catherine Velay-Vallantin, L’Histoire des contes, Fayard, 1992.[]

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