Mémoire du futur. Quand le passé sert à imaginer l’avenir

Pour Marcel Proust, la madeleine est le sésame qui ouvre les portes du passé. Mais la mémoire n’est pas seulement un grenier à souvenirs. La psychologie révèle aujourd’hui une fonction méconnue du voyage mental dans le passé : préparer l’avenir. Depuis une vingtaine d’années, les chercheurs ont opéré une révolution conceptuelle dans l’étude de la mémoire : les souvenirs servent moins à se replonger dans le passé qu’à inventer l’avenir.

C’est le cliché littéraire sans doute le plus connu au monde. Marcel Proust goûte une madeleine trempée dans du thé, et voilà que remonte à la surface tout un univers englouti – les dimanches à Combray, la maison de sa tante Léonie, les odeurs et les lumières d’une enfance perdue. La scène est devenue un symbole universel : la mémoire comme machine à remonter le temps, comme passerelle mystérieuse entre le présent et le passé.

Imaginez maintenant une scène un peu différente. Vous passez devant une boulangerie. Il y a des madeleines en vitrine. Au lieu de vous plonger dans l’enfance, la vue déclenche une tout autre idée : et si vous proposiez des madeleines au prochain goûter des enfants ? Ce serait l’occasion de changer les habitudes, de leur faire découvrir une nouvelle saveur. Vous commencez à imaginer la scène – les enfants autour de la table, leurs visages souriants, le bol de lait, les madeleines sortant du four, la lumière de fin d’après-midi, etc.

Les petites madeleines n’ont pas induit ici un souvenir nostalgique : elles ont servi de déclencheur pour imaginer un événement futur. La mémoire a été mise au service de l’anticipation.

Que la mémoire serve moins à se rappeler le passé qu’à inventer l’avenir : voilà la révolution conceptuelle à mettre au crédit de quelques recherches menées depuis le début des années 2000.

Endel Tulving, le précurseur

Un des premiers à avoir eu cette intuition est le psychologue Endel Tulving (1927-2023), une des figures majeures de la recherche sur la mémoire au 20e siècle. On lui doit une distinction fondatrice, introduite en 1972, entre deux types de mémoire : la « mémoire sémantique » et la « mémoire épisodique ». La mémoire sémantique désigne les connaissances générales sur des choses : je sais ce qu’est un ordinateur, je sais m’en servir. La mémoire épisodique se rapporte, elle, à des événements particuliers de mon passé : je me souviens de la circonstance précise où j’ai acheté cet ordinateur – le précédent s’étant brisé en tombant de mon sac. Je revois la scène.

Alors que la mémoire sémantique sert à reconnaître les choses qui nous entourent (ceci est un ordinateur ou une madeleine), la mémoire épisodique est celle des souvenirs. C’est elle qui nous permet de « voyager dans le temps » – de nous revivre dans le passé.

Mais Tulving va plus loin. Dans un article de 1985, « Mémoire et conscience 1 », il laisse entendre que la mémoire épisodique ne sert pas simplement à se souvenir du passé, elle permettrait en outre d’imaginer le futur. Il décrit le cas d’un patient amnésique, N.N., aussi incapable d’envisager ce qu’il ferait le lendemain que de se rappeler la veille. Comme s’il avait été privé d’avenir en même temps que de passé. Tulving note donc au passage le lien entre mémoire et avenir, mais sans développer davantage.

Le voyage mental dans le temps

Endel Tulving est un Estonien qui a mené sa carrière au Canada. Thomas Suddendorf et Michael Corballis, eux, sont deux collègues de l’université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Sans s’intéresser particulièrement aux travaux de Tulving, ils vont développer la même idée et lui donner corps. En 1997, ils publient un article fondateur : « Le voyage mental dans le temps et l’évolution de l’esprit humain » 2. Ils y font le lien explicite entre mémoire du passé et projection dans le futur. Leur thèse : la mémoire épisodique et la capacité à imaginer le futur sont les deux faces d’une seule et même faculté, le voyage mental dans le temps. Le cerveau qui se souvient et le cerveau qui anticipe sont liés organiquement. Cette capacité, propre aux humains, se situe à la base de la majorité leur activité tournée vers l’avenir.

Cet article de 1997, bien qu’assez révolutionnaire, est alors passé totalement inaperçu… Corballis et Suddendorf le reconnaîtront plus tard avec une certaine ironie. Néanmoins, au tournant des années 2000, les recherches sur le voyage mental dans le temps se multiplient dans de nombreux laboratoires. L’idée est dans l’air. En 2007, nos deux chercheurs publient une version entièrement refondue, cette fois dans la prestigieuse revue Behavioral and Brain Sciences, une référence en psychologie.

La preuve par l’IRM

Mais c’est une autre collaboration, publiée la même année, qui va fournir la démonstration la plus spectaculaire. Daniel Schacter, professeur à Harvard et incontournable dans les études sur la mémoire, est un de ceux qui ont établi que la mémoire n’est pas un enregistrement fidèle du passé mais une reconstruction du passé, avec distorsions, erreurs et réinterprétations. La mémoire réinvente autant qu’elle restitue. Donna Rose Addis est une jeune psychologue néo-zélandaise formée à Auckland (dans la même université que Corballis et Suddendorf, ce qui n’est pas un hasard) avant de rejoindre Harvard pour son doctorat.

Ensemble, Schacter et Addis utilisent l’IRM pour y déceler les zones cérébrales activées quand on imagine un événement passé ou futur. Réponse : ce sont les mêmes ! L’hippocampe (zone connue comme centre de la mémoire), le cortex préfrontal (impliqué dans l’anticipation) et quelques autres zones (cortex cingulaire postérieur, le lobe pariétal inférieur) forment ensemble un réseau commun, que Schacter et Addis baptisent le « réseau central » (core network).

Cette coïncidence anatomique prouve que la mémoire et l’anticipation font appel au même processus fondamental, que Schacter et Addis nomment la « simulation épisodique constructive » (les psychologues ne sont jamais avares de jargon !). L’idée est simple : qu’il s’agisse de se remémorer un événement passé ou d’imaginer un événement futur, le cerveau puise dans les mêmes sources et les recombine pour produire une représentation cohérente d’une scène. Quand j’imagine mes prochaines vacances, je ne fais que réactiver des bribes de souvenirs (mes vacances précédentes) en réaménageant le scénario. Penser à hier ou à demain, le processus se révèle identique. Le titre de l’article de Schacter et Addis est explicite : « Se souvenir du passé pour imaginer le futur : le cerveau prospectif » 3.

Une preuve clinique confirme d’ailleurs les données d’imagerie cérébrale. Un patient ayant subi des lésions importantes de l’hippocampe ne perd pas seulement la capacité de former de nouveaux souvenirs, il perd aussi celle d’imaginer l’avenir. Demandez-lui ce qu’il fera demain, il produira une réponse vague, sans texture, sans scène construite. L’amnésique est autant privé d’avenir que de passé. Il se trouve coincé dans le présent.

Le futur demande de l’effort

En comparant plus finement les données neurobiologiques, Donna Rose Addis et Daniel Schacter ont tout de même repéré une petite différence entre le rappel d’événements passés et l’imagination d’événements futurs. L’hippocampe, qu’on croyait être uniquement dévolu à la mémoire, s’active davantage pour imaginer l’avenir que pour se souvenir du passé. Plus précisément, la région antérieure de l’hippocampe – impliquée dans les processus de « recombinaison créative » – est surtout sollicitée pour simuler de scènes futures. Autrement dit : penser le futur demande plus d’effort neurologiquement parlant que se remémorer le passé. Cela peut s’expliquer simplement. Récupérer un souvenir, c’est faire revivre, même de façon un peu déformée, quelque chose qui a été emmagasiné en mémoire. Pour imaginer l’avenir, il faut construire quelque chose de nouveau en sélectionnant des éléments épars de sa mémoire pour les assembler d’une façon nouvelle.

Car si la mémoire et l’imagination du futur sont les mêmes processus mentaux et sollicitent les mêmes bases neurologiques, cela veut dire que la mémoire n’est pas une machine à remonter le temps. Nos souvenirs ne sont pas simplement des archives, de vieux albums photos qu’on réouvre avec nostalgie. Le cerveau stocke des informations du passé non pas pour les contempler, mais pour construire des scénarios possibles, anticiper des situations nouvelles et planifier des actions qui n’ont pas encore eu lieu. Bref, le passé sert à bâtir le futur.

Pour Thomas Suddendorf et Michael Corballis, ce lien entre le passé (reconstruit) et l’avenir répond à une logique adaptative : le cerveau ne demande pas une grande fidélité et précision des souvenirs. Ce qui compte, pour lui, c’est sa capacité à s’adapter, à anticiper. La mémoire du passé n’a de valeur que dans la mesure où elle permet de mieux naviguer dans le futur.

Pensez-y la prochaine fois que vous verrez une madeleine. Marcel Proust regardait en arrière et est parti à la recherche du temps perdu. Mais les madeleines peuvent aussi servir à construire l’avenir.

La « mémoire prospective » : le fil directeur de nos vies

La plupart des activités humaines sont ainsi faites : pour parvenir à ses fins, une action en appelle une autre qui doit lui succéder. Pour préparer un repas, il faut agencer dans l’ordre une série de tâches : sortir les ustensiles de cuisine, suivre une recette (éplucher les légumes, les mettre dans la casserole, surveiller la cuisson), puis dresser la table, etc.

Chez les personnes âgées atteintes de troubles comme la maladie d’Alzheimer, cette organisation des séquences d’action est perturbée. Cette dame s’habille pour sortir faire ses courses, puis une fois dans la rue ne sait plus pourquoi elle est sortie. Plus grave, elle met la casserole sur le feu et passe au salon regarder la télévision en oubliant ce qu’elle était en train de faire. Sa vie n’est donc plus une série d’actions structurée en fonction de buts précis, mais devient progressivement une succession d’instants isolés, sans lien entre eux.

Organiser son temps, c’est maintenir le fil entre ce qu’on a fait et ce qu’on doit faire après. C’est ce fil reliant les actions les unes aux autres qui se rompt parfois. Les spécialistes parlent de « mémoire prospective » (prospective memory) pour désigner cette mémoire qui n’est pas tournée vers le passé, mais permet au contraire de programmer une tâche future.

On doit les premières recherches sur la mémoire prospective à deux chercheurs américains, Gilles Einstein et Mark McDaniel 4. Ils ont notamment introduit une distinction entre deux types de mémoire prospective. Il y a celle qui survient spontanément avec un événement fortuit : je passe devant une pharmacie et me souviens soudain que je dois me faire vacciner contre la grippe. Mais il y a aussi la mémoire prospective qui exige un rappel conscient : il faut que je pense à répondre au SMS reçu tout à l’heure, il faut que je pense à prendre mon médicament à telle heure. Ce rappel sollicite davantage l’attention que le celui surgi tout à coup à la vue d’un indice extérieur.

C’est cette mémoire prospective qui fait défaut lorsque surviennent des troubles comme la maladie d’Alzheimer. Les personnes souffrant de TDA/H (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité) présentent également des déficits liés aux difficultés de contrôle attentionnel et de planification.

Mais avant de considérer que les oublis répétitifs relèvent d’un trouble cognitif caractérisé, il faut s’assurer qu’il ne s’agit pas simplement d’un autre phénomène d’attention détournée. En effet, un paradoxe intéressant a été mis en évidence par la recherche. Dans les expériences de laboratoire, les personnes âgées sont moins performantes que les jeunes adultes sur les tâches de mémoire prospective. Mais dans la vie réelle, ce sont les jeunes adultes qui commettent davantage d’erreurs de mémoire prospective que les personnes âgées 5 ! Peut-être parce qu’ils ont plus de choses à faire en même temps ou que leur attention est entièrement focalisée sur une chose pendant qu’ils en font une autre. Ce qu’on appelait joliment autrefois : « avoir la tête en l’air ».

  1. Endel Tulving, « Memory and consciousness », Canadian Psychology / Psychologie canadienne, vol. 26, 1985/1. https://doi.org/10.1037/h0080017 ↩︎
  2. Thomas Suddendorf, « Mental time travel and the evolution of the human mind », Genetic, Social, and General Psychology Monographs, juin 1997. ↩︎
  3. Daniel Schacter, Donna Rose Addis et Randy Buckner, « Remembering the past to imagine the future : The prospective brain », Nature Reviews Neuroscience, octobre 2007. ↩︎
  4. Gilles Einstein et Mark McDaniel, Prospective Memory. An overview and synthesis of an emerging field, Sage Publications, 2007. ↩︎
  5. Agnieszka Niedzwienska et al., « Everyday memory failures across adulthood : Implications for the age prospective memory paradox », PLoS One, 25 septembre 2020. En ligne ↩︎

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