
Que fait-on le plus souvent dans la vie ? Travailler ? Manger ? Se distraire ? Dormir ? Non ! L’activité la plus courante d’un humain (après respirer) consiste à rêvasser, ruminer, cogiter, spéculer. Bref, penser.
Tout le jour durant, elles défilent en un flot continu, intarissable, irrépressible. Elles ? Ce sont les pensées intérieures. Dès le réveil, la machine se met en route. En préparant le café, sous la douche, face au miroir, en se brossant les dents, en s’habillant, dans les transports… Elles sont là. Toute la journée, elles nous accompagnent. Le soir au fond du lit, avant de s’endormir ou même en faisant l’amour, elles sont encore là, à nous trotter en tête. Elles nous font vivre une double vie : celle des faits et gestes qui s’observent de l’extérieur et celle, invisible, qui se déroule en notre for intérieur. De quoi est fait ce flot incessant ? Difficile de le savoir tant les pensées sont volages. Ou simplement sans grand intérêt. Ce matin, sous la douche, une pensée m’a traversé l’esprit : « Il faudra racheter du shampoing ». Je me dis que l’humanologue peut faire mieux… Quelques minutes plus tard, en me lavant les cheveux, quelque chose de plus original : « Et si j’écrivais un article sur les Indiens d’Amérique ? » Je sais d’où vient cette idée : en prévision d’un prochain voyage au Canada et aux États-Unis, je me documente en ce moment sur les Indiens d’Amérique. D’où cette autre idée qui surgit : « Au fait ! il est temps de réserver les billets d’avion ! », suivie d’une dernière, plus prosaïque : « Combien va coûter ce voyage ? ».
Quelques minutes plus tard, en train de m’habiller, puis me servant un café, les idées vont continuer à défiler… Sur le travail en cours (c’est mercredi, l’heure de rédiger la newsletter de L’Humanologue) auquel s’ajoute un autre ordre du jour : un rendez-vous avec Nadia et Héloïse (les deux dirigeantes de Sciences Humaines) et un coup de fil à donner à Fabrice G., le boss de Philosophie magazine (avec qui je suis en affaires). Durant la matinée, j’aurais aussi pensé à chatGPT (tout le monde en parle en ce moment, mais pas sûr que cela puisse m’aider à rédiger ce carnet de bord…). Dans les heures suivantes, mes pensées iront aussi vers M.-C., mes enfants, la guerre en Ukraine et le printemps qui arrive. Et bien sûr aussi vers mes projets humanologiques qui m’occupent beaucoup l’esprit.
Rêverie vagabonde
30 mars
À première vue, le flot de conscience se présente comme un récit continu, même si décousu, où se bousculent souvenirs, anticipations, projets, ruminations et réflexions en tout genre. Y apparaît aussi une galerie de personnages (famille, collègues de travail, personnages publics). Ce vaste continent de nos vies personnelles a été étonnamment délaissé par la psychologie et les sciences humaines, alors qu’il est un des principaux marqueurs de notre condition humaine 1. Et une porte d’entrée pour comprendre qui nous sommes. J’ai entrepris d’étudier les pensées intimes à partir de quelques questions.
- À quoi pensons-nous ? De quoi est fait tout ce vagabondage mental où se bousculent rêveries, fantasmes, charge mentale, réflexions et jugements en tout genre ?
- Comment pense-t-on ? Quel chemin suivent les pensées ? Derrière un chaos apparent – l’esprit d’escalier, le coq à l’âne, les associations d’idées, les brusques illuminations et les ruminations–, il existe sans doute des ressorts cachés. Lesquels ?
- Pourquoi pense-t-on ? Quelle est la raison de ce flot incessant d’idées, d’images mentales ? Épiphénomène inutile et parasitaire ou, au contraire, comme je le crois, production nécessaire au pilotage de nos vies ?
- Peut-on contrôler ses pensées ? Sans doute pas les maîtriser, mais du moins les guider, voire y mettre un peu d’ordre.
- Enfin, question subsidiaire : comment étudier les pensées intérieures ?
Dimanche 2 avrilLe flot de pensées évoque d’abord la rêverie vagabonde. Ce matin, j’ai envie d’aller courir, et ce désir prend la forme d’un petit film intérieur. Je me vois sur un chemin de terre, à la sortie de la ville. D’un côté la voie ferrée, de l’autre un champ de colza en fleurs. Derrière, une petite colline que j’envisage de gravir. Je respire l’air frais en pensée. Mais aussitôt une pensée plus négative vient gâcher mon rêve éveillé : mon genou ! Je me suis blessé lors de la dernière sortie. Une douleur fictive vient me piquer la rotule…
En réalité, les études sur le sujet montrent que nos pensées vagabondes sont beaucoup moins enchantées que ne le suggère le mot « rêverie », qui renvoie plutôt à une douce déambulation dans un paysage enchanté. La tonalité générale des rêves éveillés est plutôt grise et inquiète. Les doux souvenirs d’enfance nous plongent rapidement dans la nostalgie et le visage des personnes disparues. L’amoureux songe à l’être aimé : il se laisse bercer par des moments de tendresse ou des fantasmes érotiques, mais surgissent bientôt des visions plus sombres («Pourquoi n’est-il/elle pas encore rentré·e ?»). Pour Heidegger, le « souci » est la condition naturelle de l’être humain confronté à l’avenir. Quand on examine le contenu de la rêverie vagabonde, un point important est à noter : ce qui apparaît parfois comme pure contemplation – cette plage en bord de mer, ce jardin fleuri, ce sentier de montagne – est l’expression de nos désirs et de nos peurs. Si le jardin fleuri et les recoins de la maison où l’on jouait enfant surgissent en ce moment, c’est que l’esprit, englué dans les soucis quotidiens, rêve de s’échapper. Trop de travail, trop de préoccupations et voici venir les rêves de voyages, de vacances, de repos. De la frustration naît le désir d’évasion.
Charge mentale
Un autre pôle des pensées intimes, moins bucolique, moins romantique, moins enchanté, a pour nom « charge mentale ». Ce matin au réveil, j’ai passé en revue la journée : les rendez-vous, réunions, mails, séances d’écriture, tâches administratives et ingrates que je ne cesse de remettre à plus tard. Sans parler des visites chez le coiffeur et le dentiste qu’il devient urgent de ne plus repousser. La « charge mentale » a été associée aux mille préoccupations quotidiennes qui parasitent l’esprit des femmes actives et mères de famille. Car le cumul des tâches domestiques et professionnelles ne se mesure pas qu’au temps qu’on leur consacre. Il y a toute la mobilisation psychique qui les accompagne et les parasite. Les chaussettes des enfants, les courses du week-end, l’inscription à la cantine, le repas du soir, les devoirs à vérifier, etc. Pris dans un sens plus général, le concept de « charge mentale » n’est pas propre aux femmes : il concerne tout le monde, avec plus ou moins d’intensité. Notre cerveau fonctionne comme un agenda interne redoutablement efficace et lance des alertes à tout bout de champ : « Attention, mails en retard !», «N’oublie pas de faire le plein d’essence», «Plus que trois jours avant de rendre ta copie». Notre cerveau nous bombarde de piqûres de rappel, autant de petites salves d’adrénaline qui, répétées et répétées, finissent par provoquer fatigue et stress. Cet agenda intérieur est capable de nous réveiller au milieu de la nuit. Cette fichue charge mentale tient peu de place dans les théories psychologiques et encore moins dans la philosophie de l’esprit. Elle est pourtant révélatrice de la condition humaine et du rôle des pensées dans nos vies. La pensée ordinaire des gens ordinaires : il faudrait commencer par là pour comprendre le rôle de la pensée. Elle n’est pas faite pour comprendre le monde et élaborer des théories. Elle n’est pas faite pour nous distraire des tâches quotidiennes. Elle est au contraire reliée de façon étroite à la façon de gérer nos vies : anticiper, planifier, organiser… Ce qui se présente comme une activité parasite – toutes ces idées banales qui nous trottent en tête – constitue sans doute le noyau fondateur de la psyché humaine. En tant qu’être humain, l’essentiel de nos actions est tourné vers l’avenir, donc vers la réalisation d’activités qui exigent planification, anticipation et réflexion.
Scénarios et plan d’action
Jeudi 6 avrilUne fois établie la liste des choses à faire, la pensée va se livrer à une nouvelle tâche : élaborer un plan d’action. Le « que faire ? » appelle le « comment faire ? ». Qu’il s’agisse de préparer un repas, rédiger un article, repeindre un appartement ou apprendre à conduire, la pensée se met au travail. Finie la rêverie vagabonde, il faut contrôler ses actions et donc le cours de ses pensées. Certes, la plupart des problèmes que l’on a à résoudre au quotidien se fondent dans des schémas connus (la recette de cuisine, le diagnostic médical ou l’écriture d’une dissertation), mais les automatismes mentaux ne suffisent pas à résoudre tous les problèmes : pour dénicher un cadeau d’anniversaire, écrire un mail ou s’habiller pour un rendez-vous, des formules établies doivent s’adapter. Ce qui mobilise l’esprit pour forger des scénarios, et force à se creuser la tête pour élaborer des réponses nouvelles. L’écrivain, le mathématicien, le joueur d’échecs passionné, le rêveur impénitent semblent littéralement « absorbés » et habités par leur monde intérieur. Le plombier, le commerçant, l’agriculteur ou la femme au foyer pensent aussi, mais leurs pensées sont absorbées par des tâches matérielles. Si elles et eux cogitent également toute la sainte journée, leur espace mental est « simplement » occupé par une multitude de problèmes à résoudre : comment s’y prendre pour installer cette chaudière dans ce petit réduit ? Comment décorer la vitrine du magasin ? Comment remplir ce dossier de subvention ? Le tout mêlé à leurs propres rêves et angoisses. Le travail humain et la gestion de la vie quotidienne impliquent un esprit perpétuellement actif, toujours prêt à élaborer des scénarios, se livrer à des petits calculs et forger des hypothèses.
Vendredi 7 avrilMe voilà dans la file d’attente du supermarché. Lieu propice à la pensée vagabonde. Je regarde la caissière… Et elle, qu’a-t-elle en tête en ce moment ? A-t-elle seulement le temps de penser ?
Le rôle du lobe frontal
Samedi 8 avrilLa charge mentale peut apparaître comme bien prosaïque par rapport aux nobles tâches de l’esprit comme les grandes questions philosophiques (sur le sens de la vie, le bien et le mal), scientifiques (les limites de l’univers, le rôle de l’ARN messager) ou les grands enjeux planétaires (le réchauffement climatique). Je crois au contraire que la charge mentale nous indique ce qu’est la fonction majeure de la pensée. Voici comment je vois les choses. Notre cerveau, comme celui de la plupart des autres animaux complexes, ressent, perçoit, apprend, mémorise, classe le monde qui l’entoure. Il sait résoudre des problèmes : par l’expérience, par l’observation et l’imitation de ses semblables. Toutes ces capacités, nous les partageons avec les primates, les rats, les chiens, les éléphants ou même les corbeaux, dont on sait aujourd’hui que leur intelligence est comparable à celle d’un chimpanzé.
Mais le cerveau humain a surdéveloppé une zone cérébrale particulière, le lobe frontal, responsable de ce que les neuroscientifiques appellent les « fonctions exécutives ». Le mot est mal choisi, car lesdites fonctions exécutives ne s’occupent pas des tâches d’exécution. Le rôle du lobe frontal consiste au contraire à concevoir, anticiper et piloter les actions sans y prendre directement part. Il agit comme un architecte. Il traduit d’abord les aspirations de son client (en occurrence le corps). Il les traduit d’abord en représentations mentales, les premières esquisses correspondent au stade de la rêverie créative. Vient ensuite le temps d’une pensée plus dirigée, un plan prend forme. Puis le temps, de la réalisation. La pensée entre en action. Il faut alors planifier, donner des ordres. Les membres agissent comme des artisans. La plupart du temps il agissent seuls mais il faut leur donner des directives et les guider. à la fin, il faut vérifier et ajuster le travail accompli. Quand plusieurs chantiers se déroulent en parallèle et qu’il faut régler plusieurs problèmes inattendus, les idées se dispersent, leur cours devient chaotique. Ainsi vont les pensées intérieures.
Voilà donc ce que fait en permanence notre cerveau : exécuter des tâches fixées dans le passé, et penser à la suite. Imaginer, réfléchir, cogiter, faire des plans, élaborer des stratagèmes. De là une dissociation permanente entre la pensée et l’action, entre ce que l’on fait et ce que l’on pense faire. En ce moment précis, je rédige ce carnet de bord, mais déjà mes pensées m’embarquent ailleurs, vers d’autres projets, d’autres préoccupations, d’autres rêves. Vous aussi qui lisez ces lignes, à chaque instant votre esprit s’envole et vous appelle ailleurs. Ce que l’on nomme la « Pensée » (notez la majuscule) – les sciences, la philosophie, la littérature, les grandes doctrines religieuses ou politiques – n’est que le dérivé de cette aptitude plus banale et fondamentale : imaginer, anticiper et diriger les actions futures. Les pensées ordinaires d’une mère de famille («qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur faire à manger ce soir ?») semblent bien prosaïques au regard des grands projets d’avenir, des utopies et des fictions littéraires, mais le mécanisme de base est déjà à l’œuvre. Cherchez l’humain : il n’est pas dans la transcendance, la métaphysique, la littérature, mais d’abord dans la préparation d’un repas.
Lundi 10 avril
Ça y est, j’ai bouclé le carnet de bord. Et avec lui ce nouveau numéro. Me voilà l’esprit libéré pour de nouvelles chimères. En attendant, je pense aussi aux tâches de la matinée : rendez-vous ce matin chez le coiffeur, et je dois aussi vider la cave, un, deux ou trois voyages à la déchèterie…
Ainsi vont les pensées intimes. •
Pensées d’une caissière
La caissière de supermarché n’a pas le temps de laisser ses pensées vagabonder, comme le peut le chauffeur routier ou l’écrivain. Devant sa caisse, les clients et les produits défilent. Et pour chacun, quelques paroles – «Bonjour. Vous avez la carte du magasin ? Merci, bonne journée» –, ainsi que quelques gestes pas tout à fait automatiques : car il faut compter la monnaie ou résoudre quelques bugs (un produit sans étiquette). Pas de temps donc pour rêvasser. Mais des micro-pensées sont bien là. Ce client par exemple, «Tiens, il ressemble à mon cousin Xavier. Au fait que devient-il ? Est-il encore malade ? » ; « Au fait, c’est bientôt l’anniversaire de Tom. Qu’est-ce que je vais lui offrir ? ». Parfois, un paquet de saucisses sur le tapis roulant donne une « bonne idée de repas pour ce soir». Au fil des heures, la fatigue se fait sentir. Un coup d’œil à la montre – « Encore une heure avant la pause, ça va être long !» – suivi d’une pensée amère à l’encontre du chef du personnel qui surveille les temps de pause : «Il faut que je trouve un autre travail. Mais quoi faire ? Et si j’allais voir Pôle emploi ? Et si je reprenais des études ?» «C’est quoi encore ce bordel ?», remarque désobligeante d’un client mécontent car son produit n’a pas le bon code-barres. La grossièreté du type déclenche après son départ une bouffée de pensées haineuses – «Non mais pour qui il se prend celui-là ? Quel con !» – vite effacées par un autre client, joli garçon, dont le sourire et le regard droit dans les yeux éveillent un petit rêve éphémère : «Et si…».
Le lobe frontal
Le lobe frontal, situé à l’avant du cerveau, est le siège des fonctions exécutives, qui comme son nom ne l’indique pas, assume les tâches de conception, anticipation, planification et contrôle des actions futures.
Notes
- Lire à ce sujet : « Pensées intimes, à la découverte d’une terra incognita », L’Humanologue n° 5.[↩]



