Acrasie. Vouloir une chose… et faire le contraire


Ce matin, je me suis assis à ma table de travail avec la ferme intention d’en finir avec un article qui traînait depuis plusieurs jours. Corriger, reformuler, peaufiner : je trouve ça rébarbatif. Explorer un nouveau sujet est toujours plus grisant que la prose qu’il faut remettre sur le chantier. Mais il fallait bien y passer.
Je n’ai pas tenu une demi-heure ! Une petite correction m’a mené à une petite recherche, qui m’a ouvert la porte à un développement… irrésistible. Une heure après ma belle résolution, j’étais reparti dans un tout autre sujet.
Les Grecs avaient un mot pour ce genre de dérapage : l’acrasie — ce comportement contradictoire qui consiste à vouloir une chose et faire l’inverse. Aristote qui le premier parle « d’acrasie » (Éthique à Nicomaque) comparait la personne incapable de se maîtriser à quelqu’un d’ivre qui ne sait plus se gouverner.
Dans les Métamorphoses d’Ovide, Médée se lamente : « Je vois le meilleur chemin, mais je suis le pire. » Saint Paul dira un peu la même chose mais à sa façon: « Je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas, je le fais. » ( l’Épître aux Romains).
Le lycéen d’aujourd’hui vit cette contradiction tous les jours : il devrait avancer ses devoirs, mais la tentation est là, disponible en un clic — jeux vidéo, copains sur les réseaux, série qui attend… Se priver du plaisir immédiat, c’est s’infliger une frustration bien réelle : ce qui est bon sur le long terme n’est presque jamais agréable dans l’instant.
Le cerveau humain est ainsi fait : notre lobe frontal, cette excroissance tardive de l’évolution, nous donne la faculté de raisonner et de nous fixer des buts à long tereme. Mais pour il obéit aussi à une système plus impérieux : le circuit de la récompense immédiate.
Faut-il s’y résigner ? Ulysse avait trouvé la parade : il s’était fait attacher au mât pour résister au chant des sirènes. Aujourd’hui, cela veut dire couper ses notifications sur son smarphone. Spinoza, lui, proposait de lutter contre le désir par un autre désir : « Un affect ne peut être ni contraint ni supprimé, sinon par un affect contraire et plus fort. » On ne combat pas une envie avec un argument, mais avec une autre envie qui lui est contraire.
C’est ce que j’ai fini par faire, ce matin : pour venir à bout de mon article, je me suis mis en tête, pour seul gratification tangible , le plaisir de m’imaginer mettre point final à ce fichu article. Miracle :  ça a marché !

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