De la condition humaine. Comment peut-on être jivaro ?

Nous sommes tous nés quelque part. Si j’étais né jivaro, il y a un siècle ou deux, j’aurais suivi la voie tracée par les hommes de ma famille. Dès l’enfance, j’aurais exploré la forêt, apprenant à connaître ses plantes et ses animaux.

Auprès de mon père et de mes oncles, j’aurais maîtrisé l’art de la chasse. J’aurais appris à imiter le cri des animaux pour attirer les proies. J’aurais entonné les chants rituels, les « anent », destinés à amadouer l’animal avant de le tuer.

Puis, à l’adolescence, j’aurais subi l’épreuve de l’initiation, celle qui fait quitter le monde de l’enfance. Elle m’aurait transformé en un homme, un vrai, c’est-à-dire un chasseur et guerrier. Durant cette initiation, mon oncle m’aurait conduit à l’écart, durant plusieurs jours. Un chaman m’aurait fait boire cette boisson magique – l’ayahuasca – qui nous fait voir dans l’autre monde. Pour la première fois, je serais entré en contact avec mon esprit protecteur (arutam), celui qui me donnerait désormais la force, le courage. Cet ange gardien m’aurait accompagné pour la redoutable expédition guerrière qui suivrait. Dans un village éloigné, j’aurais tué par surprise un inconnu, puis j’aurais découpé sa tête. Avec mon père et mes oncles, nous l’aurions réduite selon une méthode traditionnelle. Je serais revenu au village où je l’aurais exhibée comme trophée.

Les Jivaros sont à nos yeux des gens étranges et si différents qu’ils semblent appartenir à une autre espèce que la nôtre. Pourtant, nous appartenons tous à la même humanité. Comment comprendre à la fois ce qui nous sépare et ce qui nous est commun ?

Voilà la question du jour.

Le projet de l’humanologie implique d’étudier à la fois l’être humain dans son unité et dans sa diversité ; il s’agit de découvrir la nature humaine (s’il existe quelque chose de ce genre) à travers ses multiples variations et manifestations. Partir en quête de la nature humaine, c’est supposer qu’au-delà de nos différences, nous partageons avec tous les autres humains des schèmes universels – une même gamme d’émotions, de motivations ou des structures de pensée qui nous sont communes. Si cette nature humaine existe, nous devons la rencontrer partout, quels que soient le milieu, la culture et l’époque que nous partons explorer.

La diversité des conditions humaines

Mais qu’y a-t-il de commun entre ce paysan misérable né au début du siècle dernier au fin fond de la campagne chinoise et ces multimilliardaires de la Silicon Valley qui voyagent en jets et se prennent pour les maîtres du monde ? Et quoi de commun entre cette jeune fille pakistanaise, qui porte le voile, lit le Coran et n’est jamais sortie de son village, et cette étudiante chinoise, qui passe ses journées devant son écran et a déjà eu une dizaine d’amants. Qu’est-ce qui unit tous ces gens ?

Durant une grande partie du 20e siècle, il était admis dans les sciences humaines que la nature humaine n’existait pas. Les anthropologues de l’école culturaliste affirmaient que chaque époque et chaque milieu modèlent des personnalités, des motivations, des valeurs et des façons de penser de manières infiniment variées. Les Indiens d’Amérique étaient divisés en une dizaine de grandes aires culturelles. Et au sein de chacune, en autant de tribus et ethnies aux mœurs spécifiques. Tous avaient une culture, c’est le seul point commun, mais celles-ci différaient.

Les spécialistes de l’Afrique ou de l’Océanie disaient à peu près les mêmes choses. Dis-moi où tu es né, ta famille, ton milieu, je te dirai qui tu es. L’idée implicite était que le cerveau humain s’avère suffisamment malléable pour forger des êtres très dissemblables. L’enfant selon qu’il est né ici ou là-bas sera une autre personne. Il n’apprendra pas simplement une langue ou des coutumes différentes, il sera un autre type d’être humain. Dès lors, comprendre les humains revient à décrire ces différents mondes imperméables les uns aux autres. Le travail est sans limites.

Comment peut-on être romain ?

Je possède à la maison, un livre d’histoire, L’homme romain, dont le titre même suggère qu’il existe un type humain spécifique à cette période de l’histoire 1. Chaque chapitre est consacré à un personnage typique : le citoyen, le prêtre, le juriste, le soldat, l’esclave, le paysan, le marchand, le pauvre, etc. Il est vrai qu’ils semblent bien éloignés de nous, ces gens. Leurs valeurs – la « virtus » (courage et vertu virile), « la pietas » (devoir et loyauté), la « fides » (confiance, parole donnée), la « gravitas » (sérieux et maîtrise de soi ), l’« auctoritas » (autorité morale) – nous semblent désormais étrangères. Au Colisée, le public aimait voir les gladiateurs s’entretuer et parfois des chrétiens se faire dévorer par des bêtes sauvages. Ils trouvaient normal de partir en guerre pour capturer des esclaves, ou de crucifier les brigands sur des croix.

Autres temps, autres mœurs, autres façons de vivre et de penser. Quoi de commun entre ma vie actuelle de boomer et celle d’un empereur romain ?

Pourtant, quand je lis les Mémoires d’Hadrien (1951) de Marguerite Yourcenar, j’ai le sentiment de comprendre ce que fut la vie de cet empereur romain. Tout l’art de l’écrivain se situe là : nous faire partager d’autres vies que la nôtre. Sous la plume de la romancière, je perçois la nostalgie du vieux guerrier qui repense à sa vie, qui se souvient de ses moments de gloire mais aussi des vanités du pouvoir, de son amour pour une jeune Grecque, de sa façon de concevoir de gouverner dans un monde où les conflits politiques se règlent souvent à coups de poignard ou sur le champ de bataille (« Gouverner, c’est mettre vos sujets dans l’impossibilité de vous nuire »). Comment une jeune romancière de 30 ans a-t-elle pu se glisser dans la peau de l’empereur, et nous faire partager ses pensées ? Certes son Hadrien n’est pas l’homme réel, je le trouve trop sophistiqué et subtil pour correspondre à ce qu’il fut vraiment. Mais la distance n’est peut-être pas aussi grande. Après tout, quand on réfléchit aux Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, ce successeur d’Hadrien nous parle encore quand il écrit : « Tu as pouvoir sur ton esprit, non sur les événements. Comprends cela, et tu trouveras la force. » Je ne sais pas si cette pensée est juste, mais elle nous parle par-delà les siècles et les expériences de nos vies si différentes.

Si nous pouvons comprendre des gens aux genres de vie si éloignés du nôtre, c’est parce que nous partageons malgré tout une humanité commune. Chassez la nature humaine par la porte, elle revient par la fenêtre.

Ces voyages en pensée dans d’autres vies que la mienne m’invitent à réfléchir sur ce qui nous sépare et nous unit en tant qu’humains. En se me mettant dans la peau d’un paysan français au siècle passé, comment ne pas voir que ces gens partagent les mêmes inquiétudes et les mêmes rêves que nous : ils craignent la déchéance et « rêvent de vie meilleure ». Ils souhaitent le meilleur pour leurs enfants. Un autre jour, en essayant de comprendre comment on peut devenir un tueur à la solde d’un cartel mexicain, je découvre que ceux qui commettent ces actes monstrueux sont d’anciens gamins des rues qui ressemblent à nos enfants.

Retour aux Jivaros

Dans Les lances du crépuscule (1993), Philippe Descola m’apprend que les Jivaros (qu’on appelle désormais le Shuars ou Achuars) sont individualistes (pas si différents de nous donc !). Comme nous, ils connaissent la colère, la joie, la jalousie, la peur, le mépris, l’orgueil et la curiosité. Ils savent se montrer généreux et solidaires. Aucune de ces émotions ne nous est étrangère. Si leurs critères moraux ne sont pas les mêmes que nous (décapiter un inconnu pour obtenir une tête !), ils possèdent néanmoins comme nous un sens moral, savent ce qu’il convient de faire et ne pas faire. Et quand ils transgressent un interdit, ils éprouvent de la honte et de la culpabilité. Si leur « ontologie » est différente de la nôtre (ils considèrent que les animaux ont une âme),  ils discernent comme en Occident ce qui relève du monde visible et du monde invisible. Et quand un chaman jivaro s’adresse aux esprits qu’il connaît pour demander de l’aide pour soigner une maladie, son comportement n’est pas si différent de ceux qui s’adressent ici ou ailleurs à d’autres divinités pour obtenir leur aide et leur protection.

Voilà le défi. Penser tout à la fois à l’unité de la nature humaine et à la diversité des conditions. Partir découvrir d’autres mondes, y rencontrer d’autres vies. Les écrivains de talent nous aident à cela : nous faire partager la vie d’un chevalier, d’un samouraï, d’un moine bouddhiste, d’une geisha, d’un paysan, d’un esclave, d’un mafieux… Bref, d’autres vies que la nôtre. Mais chercher aussi par-delà nos différences ce qui nous est commun.

  1. Andrea Giardina (dir.), L’homme romain, Seuil, coll. « L’univers historique », 1992. Dans la même collection, il existe L’homme médiéval (1989) et L’homme de la Renaissance (1990). ↩︎

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