Pourquoi parler de deux naissances d’Homo sapiens ? En raison d’une énigme archéologique qui concerne l’avènement de notre espèce. Jusqu’à une époque récente, les préhistoriens ont constaté un décalage entre l’apparition de l’espèce humaine (- 300 000 ans aux dernières nouvelles) et l’émergence des capacités mentales (le langage, l’art, la créativité technique) qu’on situait à – 40 000 ou – 50 000 ans. On parlait de révolution symbolique ou cognitive, soudaine et très récente. Comment expliquer cet énorme décalage (plus de 200 000 à 250 000 ans) entre l’émergence anatomique de notre espèce Sapiens et les comportements que les préhistoriens qualifient de « modernes » 1 (le langage, l’art, et une riche palette d’outils nouveaux) ? Une seule espèce – Sapiens – mais deux dates de naissance. Voilà l’énigme qu’il nous faut tenter de résoudre.
En 2017, une équipe du préhistorien dirigée par Jean-Jacques Hublin a publié une étude retentissante. Sur le site marocain de Djebel Ihroud a été mis à jour un crâne d’un Homo sapiens 2 vieux de 300 000 ans. D’un seul coup, l’apparition de notre espèce a reculé de près de 100 000 ans.
Qu’est-ce que cela change concernant l’origine de notre espèce ? À part ce brusque vieillissement, pas grand-chose, il faut l’admettre. Car l’émergence de Sapiens ne correspond pas à un bouleversement des pratiques de l’époque. En fait, s’il y a eu des innovations à cette époque – c’est à ce moment par exemple qu’apparaissent les premières lances ; elles proviennent d’Europe, là où vit Néandertal, pas Sapiens. De même, la nouvelle technique de pierre taillée dite « Levallois » (qui consiste à fabriquer des lames fines en série) est autant présente en Afrique (ou vit Sapiens) qu’en Europe, patrie de Néandertal. Impossible donc de savoir qui est l’inventeur de la technique. Ce parallélisme technique constitue d’ailleurs une énigme supplémentaire, dans une discipline qui n’en manque pas : comment expliquer que dans des environnements si dissemblables les deux espèces ont connu des évolutions parallèles 3 ?

La révolution n’a pas eu lieu
Autre domaine où les pratiques culturelles changent de concert : les origines de l’art. Depuis le début des années 2000, des découvertes majeures ont modifié la donne. Il était admis que l’apparition de l’art datait de 40 000 ans environ, avec l’avènement des peintures rupestres.
Or, en 2002, a eu lieu en Afrique du Sud une découverte majeure sur le site de Blombos. Un petit bloc d’ocre rouge sur lequel ont été gravés des croisillons datés de plus de 70 000 ans (image). Ces signes graphiques peuvent difficilement être assimilés à de l’art mais, en tous cas, sont interprétés comme des traces d’activités symboliques. Dans les années suivantes, les découvertes vont s’accumuler : des coquillages percés servant à fabriquer des colliers, des blocs d’ocre rouge, sans doute utilisés pour des peintures corporelles. Là encore, les données provenant d’Afrique (et qu’on attribue à Sapiens) ont un équivalent dans l’Europe néandertalienne. Néandertal aussi se confectionne des colliers, comme le montre le pendentif en griffe d’aigle retrouvé en Croatie et daté de – 130 K. Lui aussi a laissé des graffitis énigmatiques, comme ceux de la grotte de la Roche-Cotard (datés entre – 75 K et – 57 K) 4.
Toutes ces données suggèrent une évolution vers de nouvelles capacités techniques et formes d’expression remettant en cause l’hypothèse d’une révolution symbolique survenue soudainement vers – 40 000 ans (au Paléolithique supérieur). Dès 2004, deux chercheuses, Sally McBearty et Alison Brooks, ont publié un article précurseur, « La révolution qui n’a pas eu lieu », qui remettait en question le scénario du bond en avant et proposait une évolution plus progressive. Depuis, les indices archéologiques indiquant une mutation graduelle s’accumulent.
Le langage est apparu plus tôt qu’on le pensait
Un autre élément a remis en cause la thèse de la soudaine « révolution symbolique » : il concerne l’émergence du langage. Jusqu’à la fin du 20e siècle, on admettait dans les milieux de la préhistoire que le langage était apparu récemment. Ni Néandertal ni les premiers Sapiens n’en étaient pourvus. Cette théorie était fondée sur des arguments anatomiques (une position du larynx interdisant l’articulation des sons complexes, l’absence du gène FOXP2 supposé être le « gène du langage »). Or les investigations récentes ont balayé cette hypothèse. Contrairement à ce qu’on a cru, ni Néandertal ni les anciens Sapiens ne taillaient les silex en silence. Il est même probable qu’Homo erectus, vers 1,5 million d’années, avait déjà posé les fondations d’un langage s’il on en croit plusieurs publications récentes (voir Jacques François « Homo erectus disposait-il d’un langage ? », Aux origines de l’humanité, Sciences Humaines, 2024). Tout porte donc à penser que l’idée de « révolution cognitive » (chère à Yuval Noah Harari 5 ) n’est pas pertinente. Ni le langage, ni les activités symboliques, ni l’outillage ne sont apparus d’un seul coup suite à un big bang cognitif et culturel. Exit donc la thèse de la révolution cognitive.
En résumé, il est plus probable que Sapiens soit apparu à la suite d’une évolution progressive qui se serait déroulée quelques centaines de milliers d’années plutôt que par une brusque révolution cognitive récente (n’en déplaise à Yuval Noah Harari). Le moteur de cette évolution est-il le fruit d’une adaptation génétique ou une innovation culturelle ? La théorie de la coévolution propose une élégante synthèse (mais il faut rester prudent, l’œcuménisme n’est pas forcément la vérité).
Toujours est-il que le résultat se trouve bien là. Sapiens a franchi un cap par rapport à ces ancêtres. Voici 100 000 ans, il a quitté l’Afrique à son tour (bien après ses ancêtres Erectus) pour rallier l’Asie et l’Europe. Il a prolongé l’aventure jusqu’à l’Australie et la Nouvelle-Guinée (qui formaient alors un seul continent). Bientôt il atteindra l’Amérique. Presque partout, il a laissé des traces sur les parois rocheuses, sous forme de dessins d’animaux, d’empreintes de mains et d’énigmatiques signes graphiques. Pourquoi ?
C’est à cette nouvelle énigme que sera consacré le prochain épisode.
Évolution biologique, changement culturel ou coévolution ?
L’apparition des nouvelles capacités symboliques – qu’elles soient produites par évolution progressive ou révolution – pose une autre question tout aussi intéressante : quel est le moteur de cette dynamique ?
Deux thèses se sont longtemps affrontées sur le sujet. Pour les tenants de la théorie de l’évolution, une nouvelle aptitude (comme le langage par exemple) émerge suite à une mutation génétique, qui s’impose sous l’effet de la sélection naturelle. Le cerveau se serait reconfiguré selon la même modalité que l’apparition de la bipédie chez les hominidés. Les chercheurs imaginent alors les changements d’environnement qui auraient précipité ces modifications anatomiques et cognitives.
À cette conception évolutionniste s’oppose une autre façon de raisonner : elle fait appel à la causalité culturelle (qui a la faveur des anthropologues). Le langage, par exemple, ou les nouvelles capacités sont vues comme une innovation culturelle comparable à l’invention du feu, plus tard de l’agriculture ou de l’écriture. Autrement dit, à l’origine, il y a une découverte (qui peut être fortuite) qui se répand ensuite au sein d’une espèce douée pour l’apprentissage. Adaptation biologique ou innovation culturelle, ces deux modèles se sont longtemps opposés pour expliquer comment Sapiens est devenu ce qu’il est. Un troisième modèle tente une conciliation entre les deux termes : le modèle de la coévolution. Il a l’avantage de dépasser et absorber les deux thèses rivales : sélection naturelle vs innovation culturelle 6.
Qu’est-ce que la coévolution ?
Un exemple de coévolution est celui du castor. Le rongeur a acquis la capacité de construire d’impressionnants barrages en bois qui lui permettent de créer des lacs artificiels dans lesquels il dresse ensuite une hutte (tout aussi remarquable). Ses facultés de bâtisseurs ne peuvent s’expliquer par la sélection naturelle puisqu’il évolue justement dans un milieu artificiel transformé par ses soins. Le même phénomène peut être transposé à tous les animaux bâtisseurs (des oiseaux aux fourmis qui fondent leur propre niche écologique). La coévolution est aussi appelée « construction de niche ». Le modèle de la coévolution peut servir à comprendre l’apparition du langage ou des cultures humaines : les humains ont progressivement évolué pour vivre dans les milieux culturels qu’ils façonnent. Plusieurs modèles de coévolution ont ainsi été forgés. (voir par exemple K. Laland, la symphonie inachevée et autres ? ).
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Notes
- En jargon préhistorien, on parle de « modernité comportementale ».[↩]
- « Sapiensiforme » volume crânien plus rond, absence de gros sourcils.[↩]
- Des environnements qui ont beaucoup évolué au cours du Pléistocène moyen et supérieur (- 125 K à – 12 K).[↩]
- Collectif, « Des gravures de 75 000 ans attribuées à Néandertal à la Roche-Coutard », Hominidés. Les évolutions de l’homme, 23 juin 2023.[↩]
- Qui la situe à 70 K sans donner aucun argument pour cette dation.[↩]
-
Attention, une motion de synthèse est toujours séduisante, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit vraie.[↩]
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