
Où et quand l’écriture est-elle apparue ?
Les deux premières traces d’écriture sont apparues en Mésopotamie (avec l’écriture cunéiforme) et en Égypte (avec les hiéroglyphes), vers 3300 av. J.-C. La Chine, l’Inde et le Mexique sont d’autres grands berceaux indépendants de l’écriture, mais plus tardifs. À ces cinq foyers (voir carte), il faut désormais en ajouter deux autres probables. L’un se trouve au sud-ouest du plateau iranien, dans l’ancien pays d’Élam. Cette écriture, dite « élamite », serait aussi ancienne que le cunéiforme. Le chercheur français François Desset vient d’accomplir la prouesse de son déchiffrage. Un autre foyer se trouve dans la cordillère des Andes. Alors qu’il était admis que les Incas n’avaient pas d’écriture, des spécialistes envisagent aujourd’hui que le dispositif des quipus (un ingénieux système de cordelettes avec des nœuds, en usage pour la comptabilité) aurait aussi servi de support à une forme d’écriture.
Les trois phases d’apparition des écritures
Jusqu’à la fin du 20e siècle, il était admis que l’écriture était apparue soudainement dans quelques points du globe, dans le giron d’États naissants – bien que d’autres types d’expressions graphiques aient pu précéder son émergence. Ce passage à l’écriture marque, par convention, le passage de la préhistoire à l’histoire. Dans le détail, il faut distinguer trois moments : 1. les « proto-écritures » ou « systèmes graphiques », apparus dans les sociétés de culture orale ; 2. l’apparition des grands systèmes d’écriture liés à l’émergence des États ; 3. les écritures apparues après les écritures primaires. Reprenons chacune de ces phases.
1. L’écriture avant l’écriture
Les « systèmes graphiques » désignent des ensembles de signes (écrits ou gravés) qui, à l’instar des « émojis » ou des panneaux routiers contemporains, portent des messages, sans être à proprement parler des écritures – ils ne permettent pas raconter une histoire ou de délivrer des informations précises, comme « X est le fils d’Y » ou « Dieu a créé le monde »… Ces signes peuvent servir de rappel ou de marquage. Sur les parois des cavernes préhistoriques se retrouvent déjà d’énigmatiques signes graphiques (des traits croisés, des chapeaux, des zigzags) aux côtés des représentations animales. La signification de ces signes demeure mystérieuse, même si certains ont été comparés à des courbes féminines et des vulves. Ces signes ont aussi été interprétés comme des marqueurs identitaires, par exemple des emblèmes de clan ou des blasons.
L’usage de signes et de graphes a également été constaté dans des sociétés sans écriture comme support retraçant des épopées guerrières et des récits ancestraux ou marquant leur territoire. Ainsi les Indiens de la ligue des Iroquois ont-ils créé, aux 17e et 18e siècles, un langage graphique pour se remémorer les guerres auxquelles ils avaient pris part. Sur des supports en bois, ils gravaient le nom d’un chef connu (son tatouage ou animal totem servait à l’identifier), suivi d’une série de dessins de colliers des perles indiquant ses participations à des batailles : certains signes précisaient si le chef avait été blessé, ainsi que le nombre de tués et de prisonniers (femmes ou hommes). Ce système s’était standardisé : les messages pouvaient être lus par les tribus voisines, en dépit d’une langue commune.
2. Les premières écritures et l’État
Dans ses premiers grands berceaux – Mésopotamie, Égypte, Chine, Inde, ou Mexique –, l’écriture est clairement associée à l’émergence des États. Son essor s’est déroulé en trois temps. La phase d’invention proprement dite recouvrait des usages différents : commercial en Mésopotamie, divinatoire en Chine, mémoriel en Égypte.
Ensuite, l’écriture s’est généralisée et modifiée pour devenir un instrument au service des administrations royales. C’est dans ce cadre qu’elle s’est enrichie de systèmes pleinement développés (par des castes de scribes) au service des premières royautés. Ces écritures ont permis de rédiger des textes de différentes natures : textes de loi, courriers diplomatiques, chroniques royales, récits légendaires.
Enfin, de la Mésopotamie à l’Égypte, l’écriture s’est répandue. On a retrouvé en Syrie des correspondances privées datant de 4 000 ans, comme des lettres écrites par une femme à son frère et son époux. En Chine, les premières écritures sont associées à la divination. Des signes cabalistiques étaient ainsi gravés sur des carapaces de tortues ou des omoplates d’animaux. Puis les lettrés – une classe de bureaucrates au service des premiers royaumes – vont développer son usage pour les besoins de l’administration. Dans les civilisations précolombiennes (Olmèques, Mayas), les écritures gravées ont une fonction de propagande royale. Malheureusement, il reste très peu de traces des écritures plus ordinaires, composées sur des codex, toutes ayant été détruites par les conquistadors.
3. Les écritures secondaires
Dans le sillage des premières grandes écritures primaires, de nouvelles écritures dites « secondaires » sont apparues plus tardivement. Par exemple, les peuples nordiques comme les Vikings connaissaient bien l’existence des écritures : le latin ou le grec. C’est en les prenant pour modèles qu’ils ont inventé leur propre système. Les runes nordiques, dont les premières traces remontent au 2e siècle apr. J.-C., servaient ainsi à transcrire des formules magiques. De même, les Touaregs du Sahara, nomades de culture orale, ont développé une écriture alphabétique, le tifinagh, que l’on retrouve gravée sur des rochers le long des trajets caravaniers. Les Naxis, un peuple chinois au sud du Tibet, ont aussi développé leur propre écriture : le dongba pictographique.



