Depuis quand les hommes se font la guerre ? La réponse à cette question oppose deux récits : le premier, s’appuyant sur des sources archéologiques – des villages fortifiées et les premières armes – suggère que le guerre est un invention qui date du néolithique. Mais ce récit a longtemps prévalu, a été remis en cause récemment par des traces de tueries très anciennes et une relecture des données anthropologiques et qui suggèrent que la guerre remonte à la nuit des temps.
Jusqu’à la fin du 20e siècle, les historiens et anthropologues s’accordaient pour dire que la guerre avait une date de naissance assez précise. Elle serait apparue à l’époque néolithique, celle de l’invention de l’agriculture et de l’élevage, des villages mais aussi des inégalités sociales et des hiérarchies.
Cette thèse s’appuyait sur deux séries d’arguments, archéologiques et anthropologiques.
L’archéologie d’abord. Dans un premier temps, l’archéologie n’a pas livré de traces de conflits préhistoriques. À partir du néolithique, sont apparus des villages fortifiés : comme à Jéricho (au Moyen-Orient) ou en Europe où les villages néolithiques étaient entourés de palissades en bois(1). De leur côté, les anthropologues, qui étudiaient les sociétés de chasseurs-cueilleurs, n’avaient jamais mis à jour l’existence de « véritables » guerres. Certes, on savait que les Papous de Nouvelle-Guinée avaient une tradition guerrière, mais on considérait ces conflits plutôt comme des conflits « ritualisées ». Si les hommes arboraient boucliers, armes et peintures de guerre, les conflits entre villages relevaient plus de la démonstration de force que de l’affrontement meurtrier. Sur le terrain, les combattants s’invectivaient et lançaient quelques flèches, mais dès les premiers blessés, on rangeait les armes et chacun rentrait chez soi. Bref, ces combats n’étaient pas pris très sérieux. Claude Lévi-Strauss défendait même que les guerres primitives pouvaient être comprises comme des « dérapages » de négociations ayant exceptionnellement mal tourné. Si en Amazonie, on relevait l’existence de véritables tribus guerrières, comme celles des redoutables Yanomani ou les Jivaros « réducteurs de têtes », elles étaient considérées comme des exceptions à la règle, tant à leurs côtés vivaient des communautés réputées pacifiques. Margaret Mead avait ainsi démontré qu’en Nouvelle-Guinée des peuples pacifiques et débonnaires (comme les Arapesh) coexistaient avec d’autres (les terribles Mundugumor) vivant dans une région voisine(2). La violence, quand elle existait, n’était qu’un phénomène culturel et sporadique : ni naturelle, ni universelle(3).
La découverte des guerres préhistoriques
Au début des années 2000, la donne allait changer. En 1996, parut le livre de Lawrence Keeley Les Guerres préhistoriques(4). L’auteur y rassemblait un épais dossier montrant qu’on avait largement sous-estimé l’importance des conflits violents, à la fois lors de la Préhistoire et dans les tribus primitives. Ainsi, au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs, le taux de mortalité violente était très élevé : 2 % de la population, soit la même proportion que le nombre de morts durant la Première Guerre mondiale !
Pour la Préhistoire, les indices de morts violentes se sont aussi multipliés, comme le confirmeront d’autres publications(5). En Chine et au Moyen-Orient, on a découvert des squelettes datant du Paléolithique et portant des traces de coups de hache ou de flèche. En Europe, plusieurs traces de morts violentes datant de l’époque de Néandertal ont été recueillies. En Afrique, ce fut la découverte des traces d’un massacre collectif datant de 11 000 ans, au nord du Soudan sur le site de Sahaba : près de 60 hommes femmes et enfants avaient été massacrés, leurs corps ayant été alignés, mains repliées vers la tête, sans doute disposés ainsi par les survivants. La moitié portait des traces de pointes flèches, d’autres avaient été décapités ou démembrés. Un autre site de massacre fut repéré au Kenya.
La découverte d’une flèche plantée dans le corps d’Ötzi, le fameux « homme des glaces » retrouvé en 1991 dans les Alpes autrichiennes, semblait confirmer que les meurtres et conflits violents étaient monnaie courante durant la Préhistoire.
Concernant les sociétés de chasseurs-cueilleurs, l’examen précis du cas des Aborigènes d’Australie par Christophe Darmangeat, a fait récemment la démonstration que la guerre fait partie intégrante de leur mode de vie : ni exceptionnelle, ni réduite à des escarmouches. La guerre était un des moyens « normaux » de régler les différends entre clans (essentiellement des histoires de femmes et de vengeance) et ils fabriquaient de vraies armes, et boucliers, uniquement dans cette perspective(6).
Tous ces éléments obligent à reconsidérer la question des origines de la guerre. Faut-il donc reculer sa date d’apparition à la Préhistoire et admettre que la guerre a toujours existé ?
La guerre n’est pas la violence armée
Ce n’est pas l’avis de tous les spécialistes, dont certains persistent à affirmer que la guerre proprement dite a une date de naissance récente. Ainsi le livre de l’archéologue Anne Lehoerff, Par les armes (2018) est explicitement sous-titré Le jour où l’homme inventa la guerre. Pour cette spécialiste de l’âge du bronze, l’apparition des armes – épées ou haches spécialement conçues pour le combat – date de l’âge du bronze soit vers 1 700 av. J.-C. (en Europe)(7). Sans armes, pas de guerre à proprement parler.
On peut discuter la chronologie et l’argument qui consiste à associer guerre et armes. Après tout, les lances et les arcs peuvent servir autant à la chasse qu’au combat. Cela dit, il faut lui accorder qu’il se passe bien quelque chose de nouveau durant l’Âge de bronze. À cette époque, apparaissent les fortifications, les épées, les casques de guerres et tout un arsenal montrant que la guerre est devenue une activité spécialisée, une profession et une institution à part. Une aristocratie guerrière s’est constituée. Un tournant essentiel dans l’histoire de la violence et des conflits est en train d’advenir.
Les deux naissances
Alors qui a raison, qui a tort ? Les « colombes » – surnom donné aux tenants d’une thèse récente de l’invention de la guerre – ou les « faucons » – pour lesquels les conflits violents remontent à une époque très ancienne de la Préhistoire(8) ? Le débat est d’autant plus crucial qu’il ne porte pas seulement sur une question de date, plus ou moins ancienne. La naissance récente de la guerre laisserait supposer qu’elle est un fait historique et social apparu à un moment donné du développement des sociétés. À l’inverse, supposer son apparition dans des temps plus anciens suggérerait l’existence d’une appétence « éternelle » pour la guerre, profondément ancrée dans les comportements humains. Elle pourrait même prendre racine dans les conflits qui existaient parfois entre clans de chimpanzés(9).
Comment trancher ? Il est possible de régler facilement le sujet en le réduisant à une question de vocabulaire : en désignant par « conflits violents » les rixes entre groupes ou entre individus, et en réservant le mot « guerre » uniquement aux batailles rangées, impliquant des « armées » de guerriers entraînés aux combats.
Mais il est une autre façon d’envisager la question en considérant que la guerre n’a pas une origine unique : elle est née au moins deux fois. Et ces deux naissances correspondent à des causes, effets et degrés nouveaux dans la dynamique guerrière.
Explications.
Il n’est plus possible de nier l’existence de conflits armés durant la Préhistoire et dans les sociétés dites « primitives ». Les sociétés sans États sont beaucoup plus brutales et meurtrières que ne l’avaient admis les préhistoriens et anthropologues jusqu’à la fin du 20e siècle. Ces conflits prennent la forme de règlements de compte entre communautés (pour des histoires de possession des femmes ou d’accusation de sorcellerie), mais ils demeurent confinés dans le cadre de vengeances et petits raids. Les hommes qui y participent ne deviennent pas des guerriers spécialisés et la guerre fait partie de leurs obligations au même titre que la chasse, le partage du gibier ou les cérémonies collectives.
À partir de l’âge du bronze, la guerre change de nature : elle devient pour certains groupes une activité centrale de prédation. Il ne s’agit plus uniquement de régler les conflits, mais de s’approprier des butins (en pratiquant des « razzias ») puis de soumettre des populations et en devenir les chefs. La guerre devient alors un mode de vie à part, comme le sont la chasse, l’agriculture, l’élevage ou l’artisanat. Les groupes de chasseurs et d’éleveurs nomades qui se livraient à l’occasion aux vols de bétail, de nourriture ou au rapt de femmes, deviennent des bandes de guerriers prédateurs. L’âge du bronze voit l’apparition des « seigneurs de guerre » pour qui toute expédition guerrière n’est plus seulement une activité annexe et ponctuelle, mais est devenue une finalité, une « raison de vivre », un moyen d’assurer son existence. Si les premières bandes armées furent très minoritaires au départ, leur apparition eut des conséquences pour l’histoire humaine.
Tout d’abord, les pillages ont obligé les victimes potentielles à s’armer à leur tour pour se défendre et donc à se transformer à leur tour en guerriers. La guerre entraîne la guerre. Face aux offensives aux raids de pillards, les habitants des cités assiégées n’ont d’autres choix que de fuir, se soumettre ou apprendre à se battre.
Autre conséquence majeure : une « culture de guerre » s’est mise en place. Elle passe par l’entraînement des garçons aux combats, la création d’arts guerriers (ancêtres des « arts martiaux»), une virilisation et brutalisation des comportements, l’exaltation de valeurs héroïques, une éthique du combattant fondé sur l’esprit de corps et l’apparition de « dieux de la guerre(10)». L’instauration de sociétés guerrières a également abouti à une « course aux armements » : on est passé des armes de combats (lance, épée, bouclier) aux combats de chars (une évolution décisive) puis aux armes lourdes et aux machines de guerre. Organisation militaire (section de combat, légions) et hiérarchie miliaire ont vu le jour, et seront bientôt suivies de l’élaboration d’un « art de la guerre » (art martial) et de réflexions stratégiques sur le fait de guerroyer. Cette montée en puissance de la guerre dans les affaires humaines sera même le stimulant de nombreuses innovations techniques dans l’histoire(11).
Avec la guerre de prédation, l’humanité est entrée dans un nouvel âge, et durant des milliers d’années, la guerre va être pour certains un moyen de vivre.
Il faudra attendre une autre époque de l’histoire pour que la guerre soit discréditée, que la paix s’impose comme une valeur cardinale et que les guerriers ne soient plus célébrés comme des héros mais montrés du doigt comme des criminels.
Mais c’est une autre histoire. •
Les premiers massacres de l’histoire
• Ce n’est sans doute pas le premier massacre de l’histoire, mais il s’agit en tout cas des plus anciennes traces avérées d’un massacre de masse attesté. Cela se passe au sud du Nil dans l’actuel Soudan. Au pied du djebel Sahaba. Ici, il y a 10 000 à 12 000 ans avant J.-C. (soit avant l’invention de l’agriculture au Moyen-Orient) a eu lieu un massacre collectif : 61 individus hommes, femmes et enfants y sont enterrés, les corps alignés par les survivants.
• Une autre trace de massacre collectif a été repérée au Kenya, sur le site de Nataruk, près du lac Turkana. Ici, c’est un groupe de 27 corps (dont 13 hommes, 8 femmes et 6 enfants) qui ont été tués, comme le montrent les traumatismes sur le crâne et la face, les côtes et les membres brisés, et des pointes de flèches fichées dans les os. Cela s’est passé vers 8 000 ans avant J.-C.
• Sautons les siècles, et venons en Europe, en Allemagne précisément, sur le site de Talheim, où 34 corps d’hommes, femmes et enfants ont été retrouvés, dans une fosse commune datée de 5 000 ans. Tous sont décédés de mort violente. Les traces sur les jambes montrent qu’ils ont été battus et projetés au sol avant d’être achevés à coups de haches et de gourdins. L’étude génétique a révélé qu’ils appartenaient tous à deux familles.
• Il existe des traces de meurtres plus anciennes. Mais il s’agit d’individus isolés. Ainsi en Israël, sur le site de Skhul, le crâne d’un enfant a été identifié comme perforé et fracturé. Et sur un site voisin, le squelette d’un homme adulte, transpercé par une arme en bois, a été mis au jour.
Dans le nord de l’Espagne, à la Sima de los Huesos, un squelette daté de 430 000 ans porte des traces d’impacts sur le front qui n’ont pas cicatrisé, signe qu’il s’agit sans doute d’un homicide.
Notes
- (1) Voir Jean-Paul Demoule, Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire. Quand on inventa l’agriculture la guerre et les chefs, Fayard, 2017.
(2) Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, Plon, 1963.
(3) À l’exception de l’anthropologue Pierre Clastres qui a accordé une importance à la violence, qu’il voit comme une mode de régulation non étatique.
(4) Éditions du Rocher, 2002 pour la traduction en français. Selon L. Keeley, il y a eu une large sous-estimation des conflits violents dans les tribus primitives du fait de la présence trop courte des ethnologues sur le terrain. De plus, lors de la Préhistoire, seule une partie des meurtres laisse des traces archéologiques : on pouvait être touché à un organe vital ou mourir après une blessure sans que le squelette n’ait été touché. Lire l’entretien avec Lawrence Keeley dans Sciences Humaines hors-série « La guerre des origines à nos jours », nouvelle édition, 2022.
(5) Jean Guilaine et Jean Zamit, Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Seuil, 2001 et Marylène Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre, Odile Jacob, 2013.
(6) Voir « De la guerre chez les Aborigène », L’Humanologue n° 6.
(7) Si on suit cette argumentation, pourquoi ne pas faire remonter l’apparition de la guerre 2000 ans plus tôt au Moyen-Orient où l’Âge de bronze est beaucoup plus précoce ? Et deux millénaires plus tôt apparaissent les tombes princières de grands seigneurs de guerres enterrés avec leurs armes, chars de combat, chevaux et parfois quelques esclaves et autres « morts d’accompagnement » (Voir A. Testart, Les Morts d’accompagnement, Errance, 2004).
(8) Lire « De la guerre chez les Aborigène », art. cit.
(9) Voir « De la violence chez les animaux », L’Humanologue n° 6.
(10)Voir par exemple Barbara Ehrenreich, Le Sacre de la guerre. Essai sur les passions du sang, Calmann-Lévy, 1999.
(11) Certains y voient même un des moteurs de l’histoire.[↩]
À lire aussi dans ce dossier
De la guerre chez les Aborigènes
Casus belli. La guerre avant la guerre




Toutafait d’accord, des traces de tueries très anciennes ne prouvent pas la guerre. Aujourd’hui aussi, il y a beaucoup d’accidents de chasse ! Keeley, Guilaine, Testart, Darmangeat et les autres, croient ce qu’ils ont envie qu’il soit vrai… 2 % de la population, c’est une pure invention ! Sur quelles statistiques Keeley peut-il s’appuyer ? Comment peut-on inférer la nature humaine à partir d’observations ethnologiques ou même à partir des derniers 5.000ans d’Histoire. Décidément les faucons ont la vie dure et ils semblent complètement ignorer la civilisation de l’Indus.
L’assassinat, le meurtre, le viol en réunion, ce n’est pas la guerre : il ne faut pas confondre la guerre de conquête-assujettissement avec la défense des suricates pour leur terrier. Chez les chasseurs cueilleurs aussi, il y a pu y avoir des conflits de territoire de chasse, c’était une question de survie. https://www.geo.fr/histoire/prehistoire-etait-ce-l-enfer-ou-le-paradis-188110
Par contre, au néolithique du Moyen-Orient, et bien avant l’âge du bronze, dés qu’il y avait expansion démographique, les gros villages éliminaient les petits, mais c’était déjà le civilisationnement religieux, les gens ne vivaient que pour servir leur divinité protectrice.
Ensuite, oui, les véritables guerres commencent à l’âge du bronze : le premier rempart défensif daterait de 2.900BC et la première guerre vers 2700.
https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_2004_act_341_1_11462
Par contre, le mur de Jéricho (-234m) à 8.500BC a été édifié pour protéger des crues et inondations. A cette époque, le niveau de la mer morte était beaucoup beaucoup plus haut qu’aujourd’hui et il n’y avait pas de barrage sur le Jourdain.
Tu dis que L’âge du bronze voit l’apparition des « seigneurs de guerre ». Pour moi, un »seigneur de guerre », c’est le chef d’une bande nomade, sans encore d’État qui vit de pillages ou bien qui met sa bande au service d’un État. A qui fais-tu allusion ?
Cordialement, Jean