Akera, l’homme à l’envers

Au parc, près de chez moi, il y a un homme poète.

Tous les jours vers midi, il est là, canne à la main. Enveloppé dans un grand manteau, ses longs cheveux gris au vent, il avance lentement mais sûrement.

Ou plutôt, il recule. Oui, cet homme recule, pas à pas, calmement. D’un pas sûr et régulier, ni trop vite, ni trop lentement. Il marche à l’envers, tout simplement.


Sa route est toujours la même : circulaire, infinie. Méticuleusement, il suit la bordure du chemin. Ainsi, il n’a pas besoin de se retourner pour regarder où il va. En confiance, prudemment, il recule vers l’inconnu.


Mais ce n’est pas un ermite. Un jour, je l’ai vu assis sur un banc, en grande conversation avec quelqu’un. Le regard doux, un grand sourire éclairant sa barbe blanche, il n’avait pas l’air fou, bien au contraire : il avait l’air heureux, l’air vivant.


Mais les questions demeuraient : comment avait démarré cette habitude de marcher à l’envers ? Le jeu en valait-il vraiment la chandelle (après tout, marcher à l’envers comporte des risques non négligeables) ? Lui arrivait-il parfois de marcher vers l’avant ?


Au fil du temps, je me suis résignée à ne pas percer le mystère. Philosophe, je me disais que ce n’était pas si grave si je ne connaissais jamais le pourquoi du comment. Cet homme à l’envers était une vision poétique, une touche de cette douce folie qui donne goût à la vie.


Et puis un jour, on s’est parlé. Dans la rue, à la sortie du parc, il marchait — vers l’avant, comme tout le monde, incognito. Alors quand il est passé près de moi, je lui ai dit bonjour, et voilà : on s’est rencontré.


« – Je m’appelle Jennifer, et vous ?  »

« – Akera. »


Ouvert, chaleureux, il a répondu à toutes mes questions, et m’a expliqué que sa marche à l’envers était comme une méditation, un exercice très bénéfique pour lui à plein d’égards.


Il m’a invité à me joindre à lui à l’occasion. Qui sait, peut-être qu’un jour, je marcherai à l’envers…

3 réactions sur “Akera, l’homme à l’envers

  1. Près de chez moi, il est un grand champ, j’irai à midi à la recherche de l’homme qui marche différemment.
    Je vous tiendrai au courant…

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