« Je naquis en l’an 3 de l’ère Jianwu. Tout enfant déjà, dans mes jeux avec mes camarades, je gardais une certaine réserve. Je n’aimais pas comme les autres enfants attraper des oiseaux ou des sauterelles, m’amuser avec des pièces de monnaie ou grimper aux arbres, et cela intriguait beaucoup mon père. »
Celui qui parle ainsi se nomme Wang Chong. Il a vécu en Chine au premier siècle apr. J.-C. (27-97). Ce penseur est connu pour son esprit très indépendant, à l’écart de la tradition confucéenne qui ne plaisantait pas avec le respect des ancêtres. Wang Chong n’en a cure et n’hésite pas à s’en prendre à son père et à son grand-père, les accusant d’excès de violence. Ses Discussions critiques (Lunheng, son œuvre majeure) prônent de bout en bout une volonté d’indépendance. À la fin de sa vie, il rumine sur le temps qui passe et s’apitoie sur son sort : « Mes cheveux ont blanchi, mes dents sont tombées, le temps s’en va, mes contemporains disparaissent peu à peu, je ne sais sur qui m’appuyer. Pauvre et sans ressources, comment serais-je heureux ? »
Ce genre de récit, centré sur le récit de vie personnelle, est loin d’être une exception dans la Chine ancienne. Le genre autobiographique a été inventé dès le premier siècle av. J.-C. par Sima Qian (145-86), historiographe à la cour. L’auteur s’est illustré par ses Mémoires historiques qui relatent la vie de Chinois illustres (dans une veine hagiographique) ; mais son œuvre se conclut par un exercice d’autobiographie très personnelle, qui prend la forme de confidences. C’est ainsi que l’on apprend que l’empereur l’a puni d’avoir soutenu un officier traître en le faisant émasculer ! Il s’en désole, mais préfère ce sort à la mort, qui ne lui aurait pas permis de terminer son œuvre.
Ce « récit sur moi-même » inaugure un nouveau genre littéraire : le zixu (autobiographie). L’autobiographie fut très prisée des penseurs taoïstes, dont la philosophie consiste justement à se tenir volontairement à l’écart du monde (alors que le confucianisme valorise le devoir de se mettre au service du prince et des ancêtres). Ainsi Ge Hong (283-343) se décrit comme un marginal : « Mon accoutrement est sale et usé de la tête aux pieds, et si je porte parfois des habits rapiécés, je n’en éprouve aucune honte. » Quant à Tao Yuannming (365-427), il témoigne dans ses poèmes d’une vie tiraillée entre la soumission aux conventions sociales et le retrait. Les titres de ses poèmes sont évocateurs : « Enfin je m’en retourne », « En buvant du vin », ou encore « Chanson pour mes funérailles ».
Le récit autobiographique et l’affirmation de l’individu ne sont donc pas des inventions occidentales apparues à la Renaissance comme l’ont affirmé des générations de sociologues et d’historiens.
Dès l’Antiquité, le genre autobiographique, témoin d’une forme d’individualisme et de culture de soi, existait non seulement en Chine, mais aussi à Byzance, en terres d’Islam ou en Russie.
Dans l’Antiquité grecque et romaine, l’affirmation de son individualité se cache parfois sous d’autres apparences. À Athènes ou Rome, les citoyens qui aspirent à devenir magistrat, stratège, et faire carrière politique ne doivent pas afficher leurs ambitions personnelles. Les conventions poussent les citoyens à parler d’eux sous des formes impersonnelles et détournées. Sauf quand il s’agit de se défendre publiquement : lors de son procès, Socrate fait alors sa propre apologie et se présente comme celui qui pense « seul contre tous ». Auguste ou César parlent d’eux à la troisième personne – genre imposé – mais cela n’empêche pas ces ambitieux de se dépeindre plus individuellement : « À l’âge de 19 ans, par décision personnelle et à mes propres frais, j’ai levé une armée avec laquelle j’ai rendu la liberté à la République opprimée par la tyrannie d’une faction », écrit ainsi Auguste.
Quant aux penseurs stoïciens et épicuriens, la « culture de soi » fait partie intégrante de leur philosophie. Chez Sénèque, on retrouve nombre d’annotations sur sa vie et ses pensées intérieures. Dans ce registre, Pensées pour moi-même de Marc Aurèle est un chef-d’œuvre du genre.
Philippe Gasparini, docteur en littérature générale et comparée, et auteur de La Tentation autobiographique. De l’Antiquité à la Renaissance (2013), a débusqué hors d’Europe de nombreuses manifestations d’un individualisme littéraire. Pour lui, il est clair que « la société occidentale moderne n’a inventé ni l’écriture du moi, ni l’intériorité, ni l’introspection, ni la conscience de soi ».
L’égo au temps d’edo

Après avoir semé le doute sur l’omniprésence du « nous » (et l’absence de « je ») dans la société japonaise traditionnelle, E. Lozerand va débusquer bien d’autres formes d’individualisme jusque-là ignorées. D’abord dans la philosophie classique, avec Ogyū Sorai (1666-1728) philosophe phare de l’époque Edo (1603-1868) ; puis, dans cette période d’essor de la littérature romanesque, au sein de romans où se niche toute une faune de personnages singuliers : d’aimables poètes qui se mettent en retrait du monde pour se consacrer à leur art, des excentriques, des amoureux romantiques qui refusent de se soumettre au poids de la famille, des rebelles et des bourgeois égoïstes. Autant de manifestations d’un individualisme qui, s’il n’était pas conforme aux valeurs dominantes, n’en était pas moins très présent dans le Japon traditionnel.
Un saint Augustin en islam
Les Confessions de saint Augustin sont souvent considérées comme fondatrices d’un genre autobiographique propre à la culture européenne. Elles se présentent comme un récit initiatique écrit à la première personne : celle d’un jeune homme en quête d’une spiritualité authentique et qui, après maints égarements, finit par trouver sa voie dans la rencontre avec Dieu.
L’islam du Moyen Âge a aussi son saint Augustin en la personne d’Al-Ghazâlî (1058-1111). Son Livre des dévotions quotidiennes se présente à la fois comme un récit autobiographique et un guide spirituel. Le philosophe mystique y raconte comment il a passé des années à étudier et enseigner la philosophie pour en être finalement déçu. Il prend alors conscience que cette voie est vaine et vaniteuse ; elle vise davantage à triompher dans de stériles querelles que d’ouvrir la voie à la vérité. « J’ai réfléchi ensuite à la pureté de mon intention à travers mon enseignement et j’ai constaté qu’elle n’était pas entièrement vouée à Dieu, car elle avait pour mobile la recherche de la renommée et l’extension de la gloire. »
Il décide alors de quitter Bagdad et les querelles de palais pour se tourner vers la mystique du soufisme qui va lui « purifier le cœur ». Il se fait ascète et vagabond durant dix ans. Puis, nouvelle prise de conscience : cette voie ne lui convient pas. Il retourne alors à Bagdad, reprend un temps l’enseignement et finira par trouver une voie médiane entre le mysticisme solitaire et l’enseignement.
Notes
- Philippe Corcuff, Christian Le Bart et François de Singly (dir.), L’Individu aujourd’hui. Débats sociologiques et contrepoints philosophiques, Presses universitaires de Rennes, 2010.[↩]



