L’évolution a-t-elle un sens ?

Si les dinosaures n’avaient pas été décimés par une météorite, à quoi ressembleraient-ils aujourd’hui ? Selon une hypothèse originale, défendue par le paléontologue Dale Russel, une des espèces aurait pu évoluer vers une forme de dinosaure humanoïde : le « dinosauroïde ».

En tout point semblable aux humains, il serait bipède (beaucoup de dinosaures l’étaient déjà), aurait une grosse tête abritant un gros cerveau ; il serait également doté d’une intelligence évoluée capable de produire une technologie comparable à la nôtre. Bref, le dinosauroïde serait un humain avec une peau de lézard.

Les évolutions convergentes

Cette idée surprenante ne relève pas de la science-fiction : elle s’appuie sur de solides arguments défendus par de très sérieux paléontologues. Ces scientifiques tirent leurs conclusions d’un phénomène fréquent dans l’histoire de la vie : la convergence évolutive.

La convergence est un phénomène très général dans l’évolution. Elle s’observe par exemple dans la silhouette des dauphins. Tous les cétacés (dauphins mais aussi orques ou baleines) ressemblent aux poissons bien qu’ils n’en soient pas. En fait, ils sont issus d’une lignée de mammifères terrestres retournés vivre en milieu marin. Leurs ancêtres étaient donc des gros mammifères à quatre pattes (comme les vaches) dont les membres antérieurs se sont transformés en nageoires et les membres postérieurs ont fusionné pour former une queue. Par convergence, leur forme a donc muté vers celle des poissons.

D’autres phénomènes de convergence sont très troublants. En Australie vivaient autrefois des loups, des lions ou des rats marsupiaux. Ils étaient en tout point comparables aux loups, lions ou rats des autres continents, sauf qu’ils étaient tous issus de la lignée des marsupiaux, très éloignée de celle des mammifères. Le loup marsupial (disparu en 1936) n’avait donc aucune parenté avec celui d’Europe. Il était plutôt le cousin éloigné du kangourou, comme tous les marsupiaux : devenu prédateur carnivore, il avait développé une physionomie et une dentition proches de celles des autres loups.

les yeux des poulpes

Mais la convergence évolutive la plus apparente est celle des organes. Les yeux humains, par exemple, ressemblent fortement à ceux des poulpes, qui possèdent un globe oculaire, une rétine et une cornée. Pourtant, ces yeux sont apparus indépendamment. La nature a doté un grand nombre d’animaux de cellules photosensibles qui se sont transformées en œil. Les yeux seraient apparus sept à huit fois au cours de l’évolution. Certains ont une structure presque identiques, tels ceux des mollusques et des vertébrés ; dans d’autres cas, ils présentent une anatomie distincte : ainsi, les yeux à facettes des insectes sont composés de myriades de petits panneaux photosensibles. Mais tous les yeux, de tous les animaux, ont en commun d’être situés sur la tête (à proximité du cerveau), d’être en nombre pair et de remplir la même fonction.

Les ailes sont un autre phénomène de convergence. Elles sont apparues indépendamment chez les insectes, les oiseaux et la chauve-souris (seul mammifère volant). Les ailes des papillons et des hirondelles ne se ressemblent pas vraiment et n’ont aucune parenté entre elles, mais elles sont situées de part et d’autre du corps de l’animal et assument la même fonction. Encore un phénomène de convergence.

Avant de conquérir les airs, plusieurs lignées animales sont sorties des eaux pour investir la terre ferme : ce fut le cas des invertébrés (ancêtres des insectes), des mollusques (ancêtres des escargots et des limaces), des tétrapodes (animaux à quatre pattes). Ces sorties des eaux sont des évolutions indépendantes et donc convergentes. Faut-il en conclure que l’évolution suivrait une flèche dirigée vers un point unique ?

Vers une évolution dirigée ?

C’est la thèse que n’hésite pas à développer le paléontologue britannique Simon Conway Morris, qui en est venu à soutenir une théorie de l’« évolution dirigée » [1]Simon Conway Morris, Life’s Solution : Inevitable Humans in a Lonely Universe. Cambridge University Press, 2003.. En appliquant le principe de la convergence à différentes étapes de l’évolution – l’apparition des molécules organiques, de la vie, des organismes complexes, des animaux vertébrés, l’évolution de gros cerveaux et donc de formes d’intelligence évoluée –, il en conclut que l’apparition de l’espèce humaine était quasiment inéluctable.

La convergence est une contre-tendance au phénomène de diversification évolutive (ou « radiation évolutive ») qui veut que l’évolution conduise à des formes différentes à partir d’une souche unique. La même souche d’animaux vertébrés (un poisson possédant un squelette) a donné des formes aussi diverses que les requins, les tortues, les lézards, les oiseaux. Les premiers mammifères (semblables à des musaraignes) se sont diversifiés et sont devenus souris, éléphants, tigres, humains, etc. La théorie de la convergence semble remonter le cours de l’évolution : des formes animales très différentes convergent vers des formes uniques, comme s’il existait une flèche de l’évolution. Et les dinosaures, s’ils avaient survécu, seraient peut-être devenus humanoïdes. •

Lectures

Cet article est inspiré de la lecture de deux ouvrages récents : Destinées improbables. Le hasard, la nécessité et l’avenir de l’évolution (La Découverte, 2021) de Jonathan B. Losos, biologiste et herpétologue (spécialiste des reptiles) et L’histoire de la vie. Un fabuleux voyage au cœur de l’évolution (Alisio, 2021) du paléontologue espagnol Juan Luis Arsuaga. La question du sens de l’évolution (convergente ou divergente ?) y est abordée avec clarté, rigueur et sans parti pris, ce qui est assez rare pour être signalé.

Notes

Notes
1 Simon Conway Morris, Life’s Solution : Inevitable Humans in a Lonely Universe. Cambridge University Press, 2003.

3 réactions sur “L’évolution a-t-elle un sens ?

  1. et si vous relisiez Teilhard de Chardin?
    mon dernier livre, format poche, Teilhard de Chardin, toujours d’actualité, retrace les idées de ce penseur qui est un précurseur en matière d’évolution et de systémique; car il a proposé ses théories très proches de ces nouvelles idées au début de 2ème siècle.

  2. Selon la théorie scientifique initiée par Darwin, explicitée par la génétique et prouvée par la paléontologie et l’expérimentation, l’évolution biologique résulte du jeu complexe du hasard et de la nécessité (Jacques Monod) sur la très longue durée. La cause motrice de l’évolution est la « sélection naturelle » qui favorise les individus les plus capables de se reproduire, donc les mieux adaptés à survivre dans les conditions naturelles auxquelles ils sont soumis. C’est la sélection naturelle qui produit les convergences évolutives observées. Les convergences ne sont que des phénomènes adaptatifs qui ne peuvent pas être interprétés comme ayant un sens particulier. Dans ce schéma théorique l’évolution n’a pas de direction privilégiée, il n’y a pas de flèche du temps, pas d’irréversibilité. L’histoire des lignées vivantes révèle des régressions, des pertes de capacités, d’autonomie, qui peuvent aller jusqu’au parasitisme absolu, et évidemment qui conduisent aussi à la disparition de nombreux rameaux issus d’un même ancêtre commun. Le monde vivant s’apparente à un système physique complexe où les nombreuses interactions génèrent une grande sensibilité aux causes initiales, ce qui incite des évolutionnistes à exclure toute prévisibilité de l’évolution biologique dans la biosphère. Pour eux, l’histoire de la vie aurait pu prendre une autre direction.
    Ce point de vue a donné lieu à un changement progressif dans la représentation graphique de l’évolution biologique. Le premier arbre dessiné par E. Haeckel (l’inventeur du mot « écologie ») a subi bien des déformations, il a d’abord été couché puis il a pris une forme de labyrinthe circulaire pour enfin devenir une sphère dont le centre est le premier organisme vivant et la surface est constituée par la diversité biologique actuelle. L’avantage de ces représentations alternatives aux arbres originels tient à la possibilité de visualiser la position respective, dans le temps et selon leur parenté génétique, d’un nombre considérable d’éléments du monde vivant, il y a toutefois un effet collatéral sous-jacent : celui d’éliminer toute apparence d’évolution dirigée. Dans la ligné animale les rameaux du sommet de l’arbre évolutif étaient occupés par les mammifères, les primates et les humains. Les groupes zoologiques les plus hauts placés, les plus récemment apparus, étant présumés dotés de capacités cognitives supérieures à ceux des basses branches. La disparition de l’arbre de l’évolution va de pair avec la diffusion de l’antispécisme ; l’humain n’est plus au sommet de la création et il n’y a d’ailleurs plus de création. La science de l’évolution biologique s’est enfin libérée de l’idéologie religieuse et du finalisme du dessein intelligent et je crois qu’on doit s’en féliciter.
    On doit s’en féliciter à condition que la science libérée des néfastes intrusions idéologiques ne s’aventure pas sur le terrain des idéologies, c’est-à-dire des récits rationnels et/ou mythiques qui donnent un sens à notre existence et au monde. La méthode scientifique est par construction incapable de se prononcer sur la réalité d’un dessein intelligent, et encore moins sur son utilité pour les humains et elle ne doit pas exclure a priori la possibilité d’une évolution dirigée résultant du simple jeu du hasard et de la nécessité. Il me semble en particulier difficile de contester que sur le très long terme (près de 4 milliards d’années, soit près du tiers de l’existence de l’univers connu) la vie a évolué dans le sens d’une complexité croissante, à la fois anatomique, physiologique et cognitive et cela malgré des accidents de parcours multiples, des régressions et des phases d’extinctions. Refuser cette évidence au prétexte de ne pas conforter le dessein intelligent et les idéologies religieuses, c’est en fait entrer dans un débat où la science n’a pas sa place et où elle a tout à perdre.
    En dehors du débat avec les religions, la science de l’évolution biologique a connu à la fin du siècle dernier une dérive inquiétante qui s’apparente à un scientisme délirant avec la théorie du « Gène égoïste, 1976 » de R. Dawkins. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un « finalisme revendiqué » selon l’expression de P-H. Gouyon, son partisan français le plus connu. Le ridicule du gène égoïste a été bien résumé par cette formule humoristique : « les bactéries ont inventé l’homme pour aller sur la lune ».

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