A t-on besoin de croire ? (Et à quoi ?)

Au printemps dernier, lors d’un repas de famille, je me suis retrouvé assis en face de ma petite nièce, Clara. Deux ans plus tôt, j’avais quitté une adolescente fermée, renfrognée, plutôt triste, le nez dans son téléphone. J’avais devant moi une jeune fille de 17 ans souriante, volubile, curieuse de tout. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire : « Comme tu as changé ! »

« Oui, depuis que je me suis convertie. »

Et la voilà qui me raconte son histoire, sans se faire prier. Un an plus tôt, avec une copine, elles avaient décidé de « chercher une religion », parce que « tous nos copains en ont une, et pas nous ». Elles ont hésité entre l’islam et le christianisme. Un jour, elles sont entrées dans une église. « Je me suis sentie bien. » Elle a choisi le christianisme et s’est fait baptiser. Depuis, elle a changé ; même ses professeurs l’ont remarqué. Et elle a eu cette formule : « Avant, je n’aimais pas les gens. Maintenant, si ! »

Clara n’est pas un cas isolé. À Pâques 2026, plus de 13 000 adultes et 8 000 adolescents ont été baptisés en France. Pour les adultes, c’est trois fois plus qu’il y a dix ans, et les 18-25 ans forment le premier contingent. On parle de « quête de sens », de « besoin de croire » dans un monde qui n’aurait plus d’idéal à offrir.

Pour l’Église, l’affaire est entendue : « Le désir de Dieu est inscrit dans le cœur de l’homme », dit le catéchisme. Pourtant,, plus de la moitié des Français se déclarent aujourd’hui sans religion. Si le besoin de croire était si ancré en nous, pourquoi tant de gens s’en passeraient-ils ? Et s’il n’existe pas, pourquoi le fait croire fait autant de bien à Clara ?

I. Pourquoi croit-on en Dieu ? Ce qu’en disent les psychologues

Depuis plus d’un siècle, la psychologie s’est penchée sur le cas des croyants. On peut ranger ses réponses en trois grandes familles.

La croyance comme consolation

La première voit dans la religion un remède à la détresse. Après Marx et Feurerbach qui voyaient dans la religion « le soupir de la créature opprimée » ou « l’opium du peuple » Sigmund Freud soutenait dans L’Avenir d’une illusion, (1927), que cherche un remède à ses angoisses. Le croyant est un adulte qui retrouve la position du petit enfant face aux épreuves de la vie : démuni, il en appelle à un Père tout-puissant et protecteur. Le philosophe allemand Rudolf Otto, expliquait la religion qu’il appelait  » le sacré » (le « numineux ») par le sentiment d’ une présence à la fois merveilleuses et terrifiante derrière les phénomènes naturel: le soleil qui réchauffe, l’orage qui se déclenche.

Ces théories sonnent justes et sans doute une part de vérité, mais elles ont un point faible. Elles expliquent pourquoi la croyance est désirable mais mais pourquoi on accepte d’y adhérer. J’aimerais bien que les licornes ou les fées existent, mais cela ne suffit pas pour accepter le fait. Devenus adultes, les gens ne sont plus censé croire au Père Noël passé l’âge de la crédulité.

La croyance comme expérience

La deuxième famille de théories pense les croyance porte moins sur les motivations à croire que sur l’expérience des croyants. En 1902, William James publie La Variété de l’expérience religieuse. Il y distingue les croyants « routiniers », qui suivent la religion de leurs parents, et les « nés deux fois » (born again) : ce sont des âmes tourmentées, qui trouve dans la religion, un armement moral et un réarmement moral. Chez eux la conversion prend la forme d’une révélation. Ma nièce Clara aurait pu figurer dans son livre. Pour James, la religion n’est ni vraie ni fausse : elle est d’abord utile. Elle aide à traverser les épreuves.

La croyance programmée dans le cerveau.

La troisième famille, plus récente, vient des sciences cognitives. Elle cherche moins à comprendre pourquoi on croit que de répondre à la question : comment peut-on croire à des choses pareilles ? Des êtres invisiibles, un dieu créateur, des événement miraculeux ou l’efficacité de la prière ? Pour Pascal Boyer par exemple (Et l’homme créa les dieux, 2001) croire aux esprits n’a rien d’étrange : notre cerveau est équipé pour détecter des « agents intentionnels » partout. Vous entendez un bruit dans la nuit ? Vous suspecter une présence. La croyances en des entités invisibiles (des fantômes ou des divinités n’est qu’un dérivé de cette tendance naturelle. Des neuroscientifiques ont même cherché a localiser le sentiment religieux dans le cerveau. Selon le types d’expérience – le sentiment d’un précence ou le sentiment « océanique » () l’impression de se fondre dans le grand tout correspondent à des activiations précises de certaines zones cérébrales.

Darwin avait eu l’intuition de tout cela en observant son chien. Un jour d’été, un parasol ouvert bougeait sous l’effet du vent ; à chaque mouvement, le vieux chien grognait et aboyait. Il supposait, pensait Darwin, qu’un agent invisible était à l’œuvre. Ajoutez à cela la dévotion du chien pour son maître, et vous avez les deux ingrédients d’une religion : le sens d’une présence invisible et l’amour d’un être supérieur. (le chien de Darwin croyaitil en Dieu ?

Des pièces du puzzle

Chacune de ces théories éclaire une pièce du puzzle : la recherche du réconfort, l’expérience d’une présence invisible, le penchant naturel de l’esprit à attribuer des causes cachées à toute choses.

Mais ces théories générale ont du mal à expliquer pourquoi certains s’y engagent corps et âme quand d’autres, avec le même cerveau et les mêmes angoisses, s’en passent très bien.

Persxonnellement, je crois qu’il y a une autre façon d’envisager les choses.

II. L’imagination comme fabrique de l’au-delà

Que l’on croit ou non à l’existence d’une divinité, force est d’admettre qu’elle se défausse la plupart du temps à l’observation directe: pour entrer en contact avec elle, il faut faire appel à son imagination. L’imagination est celle capacité humaine extraordinaire qui nous permet de quitter le présent et pour nous transporter ailleurs: dans le passé, dans le futur, ou ailleurs, dans un autre lieu. Je suis ici et là et je peux en penser me transporter en pensées allongé sur au bord d’une la plage, confortablement installé à l’ombre d’un palmier : ce petit est un expérience en miniature de ce que pourrait être un vrai et grand paradis. Je peux aussi imaginer le pire, un accident, ma maison en flammes : c’est alors une expérience mentale de enfer. Je peux penser à mes proches et me demander ce qu’ils font à cet instant. Je peux aussi penser à mes parents disparus et les faire revivre un instant. C’est le même processus mental, l’imagination, qui est a l’oeuvre

On peut considérer chacun de ces mondes imaginaires comme des « au-delà », au sens premier du terme : un monde qui se situe au-delà de celui que je perçois, que je vis au présent. Cette machine à s’extraire du présent, est mise en marche, rien ne l’arrête a priori. Elle peut fabriquer une vie après la vie, un monde parallèle peuplé d’esprits, un paradis promis aux justes et un enfer promis aux méchants. Selon les reconstitutions du mythologue Julien d’Huy, certains récits de l’au-delà remonteraient au Paléolithique (L’Aube des mythes. Quand les premiers Sapiens parlaient de l’au-delà (2023), )

Croire, c’est d’abord et avant tout habiter un monde imaginaire, s’y installer, y revenir chaque jour : par différents procédé, l’invocation, la prière, les rites, les récits.

Les transcendances multiples

Cette capacité à produire de l’idéal ne s’investit pas seulement dans la religion. Si l’on appelle « transcendance » le fait de s’engager pour quelque chose qui vous dépasse et vous élève au-dessus de votre condition ordinaire, alors il en existe bien des formes.

La quète du de la vérité peut conduire à une forme de transcendance. De nombreux philosophes, des mathématiciens, ou scienfifiques vivent leur quête de savoir comme une quête quasi mystique. Alexandre Grothendieck, l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, a fini sa vie en ermite dans un village des Pyrénées. Grigori Perelman a refusé la médaille Fields et le million de dollars qui accompagnait sa démonstration.

Il y a la transcendance du beau. La chanteuse Patti Smith raconte qu’enfant, son père l’emmena au musée ; elle en ressortit transformée, avec une certitude : elle serait artiste. Qui n’a jamais eu, en écoutant Bach, le sentiment de toucher à quelque chose de plus grand que soi ?

La politique crée aussi de l’idéal et de la transcendance : la Révolution, la Patrie, la Liberté autant d’idéaux qui peuvent prendre une forme religieuses. Raymond Aron parlait de « religion séculière » pour désigner les idéologies totalitaire du 20ème siècle : le communisme, le facisme. On entend dire un peu partout que nous sommes entré dans la fin de idéologies mais l’écologiste ou l’action humanitaire peuvent aussi faire oeuvre d’idéal et donner aux militant de ces grandes causes, le sentiment de participer à un projet qui les dépasse.

On pourrait même trouver de la transcendance dans le sport. Certaines disciplines: comme l’alpinisme, la course de fond ou la plongée y prédispose. Un jour, j’ai demandé à un coureur d’ultra-trail pourquoi il s’infligeait de telles souffrances. Il m’a répondu : « Je ne sais pas, c’est mystique » (Après quoi tu cours, enquète sur la nature humaine, JF Dortier 2016)

Le philosophe Michel Hulin parlait de « mystique sauvage » pour ces expériences d’élévation vécues hors de toute religion. Personnellement, je ne crois pas en Dieu, mais je crois connaître une forme de transcendance. Et quand mes amis croyant me regardent avec une pointe de compassion, comme on regarderait un sourd privé a jamais d’écouter Mozart ou Bach, j’ai envie de leur dire que j’entends moi aussi une musique, mais ce n’est pas la même.

Le kit existentiel

La force des religions, par rapport à toutes les autres formes de transcendances possibles est peut-être offre un « kit existentiel » assez complet comprenant plusieurs éléments bien utile pour affronter l’existence

  • Un idéal, une mission : servir Dieu, suivre le Christ, respecter la Torah, se soumettre à Allah, accomplir son dharma, trouver une sens à vie.
  • Une morale : des interdits et des devoirs, des dix commandements aux préceptes de l’islam sur la charité ou le jeûne.
  • Une discipline de vie : prières quotidiennes, calendrier scandé de fêtes, jeûnes, règles de pureté. Ce que Pierre Hadot appelait, pour les philosophes antiques, des « exercices spirituels », et ce que saint Ignace a codifié pour les jésuites.
  • Un statut valorisant et des modèles : être un « bon chrétien », un « bon musulman », avoir sous les yeux le saint, le prophète, le martyr. Une image positive de soi, ce n’est pas rien. Cela donne des ailes.
  • Une espérance : que la vie ait un sens, que justice soit faite, que l’on retrouve un jour ceux qu’on a perdus.

Revenons à Clara. Qu’a-t-elle trouvé dans cette église ? Pas une théologie : elle serait bien en peine de m’expliquer la subtilité de la Sainte Trinité. Elle a trouvé des choses très précieuses : une identité (« je suis chrétienne »), une règle de conduite (« aimer son prochain ») et une discpline de vie scandée par des rites (la prière, la confession la messe). Elle a aussi trouvé une communauté d’accueil chaleureuse, souriante, festive. Les groupes miltants de tout bord savent créer des cocons affectifs.

Rien de tout cela n’est propre à la religion. Mais comme aujourd’hui aujourd’hui, les grands projets sont en panne, la religion offre à certain l’un des modèles de vie plus complet disponible sur le marché des idéaux.

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