Si la religion sert à fonder l’ordre social, comment expliquer qu’elle ait été si souvent associée aux guerres et impliquée dans tant de conflits.
Le mot « religion » ne provient pas, comme on l’écrit souvent, du latin religare qui veut dire « relier ». Cette étymologie, proposée par l’auteur chrétien Lactance (250-325), suggère que la religion relie les humains entre eux. Autrement dit, elle créerait du lien. Mais Cicéron, trois siècles avant Lactance, avait proposé une autre étymologie. Pour lui, le mot « religion » vient plutôt de religerer qui veut « relire », et non « relier ».
À vrai dire, le débat sur l’origine du mot n’est pas vraiment tranché 1. Si l’assimilation religion = relier a fait fortune, c’est en raison de cette idée reçue : la religion est un pilier de l’ordre social. Sans elle, pas de morale, rien de sacré, rien de transcendant. Un monde sans dieu serait un monde livré aux passions charnelles, aux intérêts matériels et au chacun pour soi. Un monde apparemment invivable.
Même des penseurs athées se sont ralliés à cette idée, au point de vouloir remplacer des cultes en place par des religions de substitution, créées de toutes pièces. Pendant la Révolution française, Robespierre proposa un « Culte de l’être suprême », destiné à souder le peuple autour d’idéaux communs. Un demi-siècle plus tard, Auguste Comte, le père de la sociologie – qui voyait dans « l’âge théologique » un stade dépassé de l’histoire – s’est résolu à créer de toutes pièces « une religion de l’humanité » avec la science pour valeur sacrée, les savants comme prêtres… et Clotilde de Vaux (la femme de sa vie) comme déesse tutélaire ! Quant à Émile Durkheim, il pensait que la République – avec ses idéaux et sa morale – devait prendre la place de la religion pour souder les individus entre eux autour de valeurs sacrées. 2
Bien que largement répandue, la théorie de la religion comme ciment du lien social se heurte pourtant à quelques simples objections. La première vient d’un sombre constat : au cours de l’histoire, les religions ont été autant impliquées dans des guerres et conflits que dans le maintien de la cohésion sociale. Le christianisme, religion de paix et d’amour ? Ses opposants ont beau jeu de rappeler les croisades, l’Inquisition et les guerres de religion. Le judaïsme est né d’une épopée guerrière racontée dans l’Ancien Testament : le peuple hébreu ayant conquis la terre d’Israël par les armes, avec le renfort d’un Dieu brutal, clanique et territorial. Quant à l’Islam, il comporte aussi une dimension guerrière – le jihad – clairement assumée lors de la conquête musulmane du premier siècle (632-750). 3
La violence religieuse serait-elle une exclusivité des monothéismes ? À l’encontre de cette idée reçue, il faut rappeler ce que fut la violence polythéiste. Les Romains ont persécuté les Chrétiens, les Juifs ou les Manichéens qui refusaient de se plier à la religion civique 4. Dans la Grèce polythéiste, il existait un « crime pour impiété » : ce fut d’ailleurs un des motifs qui conduisit à la condamnation à mort de Socrate. En Asie, l’hindouisme et le bouddhisme sont réputés être des religions non violentes. Or le brahmanisme (ancêtre de l’hindouisme) fut associé aux conquêtes de l’Inde par les Aryens avant d’être une idéologie de maintien de l’ordre. Quant au bouddhisme, rappelons qu’il fut un temps où les monastères bouddhistes abritaient des moines guerriers 5. En ce début de 21e siècle, une brutale « chasse aux musulmans » a lieu en Inde au nom de l’hindouisme, et en Birmanie au nom du bouddhisme.
En fait, l’histoire apporte autant d’éléments en faveur du rôle pacificateur des religions que de son implication dans la violence et le désordre social. Pour comprendre quels liens unissent religion et société, il va nous falloir remonter loin dans le cours de l’histoire.
Retour aux religions premières
Partons d’abord à la rencontre des religions dites « premières » 6. Des générations d’anthropologues ont décortiqué patiemment les rites et les mythes des Aborigènes, des Inuits, des Amérindiens ou des différents peuples d’Afrique 7. Ces religions ont été tantôt décrites comme « animistes », tantôt comme « totémistes » ou « chamaniques ». Elles ont été aussi découpées en une myriade de cultes et de croyances spécifiques. Si toutes les mythologies, divinités et rituels sont singuliers, tous se ressemblent étrangement. Regardez le panthéon des divinités africaines (celles des Bambara, des Baoulés, ou des Fang), comparez-les aux divinités des îles polynésiennes ou encore aux divinités totémiques des Indiens d’Amérique. Bien que séparées par des océans et n’ayant jamais été en contact, toutes semblent provenir d’une matrice unique. Les noms des divinités changent, les rites ont chacun leurs couleurs locales, mais ils ont tous un « air de famille ».
Ainsi chez les Baoulés de Côte d’Ivoire, on vénère les esprits amuins. Parmi eux, il y a Nyame, le dieu créateur. Asié, la déesse-mère, est la divinité de la Terre à qui on demande de faire pousser les récoltes et d’avoir des enfants. C’est elle aussi qui protège le village du malheur, et le mercredi, jour de repos, lui est consacré. Les autres divinités amuin (qui signifie quelque chose comme « puissance ») sont représentées avec des masques, des autels ou des statuettes. On leur voue des cultes spécifiques. Les amuins sont convoqués lors des d’initiations ou pour conjurer les sorts.
Chez les Indiens Pueblos, les esprits sont appelés kachinas : ils apparaissent lors des cérémonies agraires. Les hommes du village revêtent leur apparence. Ils dansent et chantent sur la place vêtus de leurs magnifiques parures : visages peints, coiffes à plume, tuniques aux couleurs vives. Il y a des dizaines d’esprits kachinas, – esprits du feu, du serpent, de la pluie, esprit de l’ours ou du loup. Des poupées kachinas sont offertes aux enfants. C’est ainsi que les petits apprennent leurs noms et mémorisent leurs apparences.
Des religions premières, on peut dégager un schéma commun composé d’au moins quatre éléments :
1– Des croyances similaires en l’existence d’un monde invisible peuplé de divinités (esprits animaux, esprits de la forêt, esprits des ancêtres, héros fondateur, dieux créateurs etc.).
2– Ces esprits/divinités interviennent ici-bas : on craint leur colère et on cherche leur protection. Voilà pourquoi ils sont convoqués lors de divers rituels (initiation, mariages, funérailles, cérémonies claniques, rituels de chasse, de récoltes, de guerre, de guérisons) qui scandent la vie des communautés.
3– Les mythes et les rites sont organiquement liés au maintien d’un ordre social. Chez les Aborigènes (Australie), les Papous (Nouvelle-Guinée), les Pygmées (Afrique centrale) et les Indiens d’Amérique, l’initiation des garçons fixe pour chaque âge un statut et un rôle précis. Ainsi, devenir chasseur, c’est obtenir progressivement le droit de porter des armes (interdites aux femmes), de chasser sur un territoire donné (réservé aux hommes du clan), le devoir de partager son gibier (selon des règles de répartition précises) et maintenir l’ordre dans la communauté. Le statut des femmes, les alliances entre les clans, la possession d’un territoire clanique, la chasse, la guérison… : tout doit être soumis à l’approbation des êtres de l’au-delà.
4– Les croyances et les rituels sont véhiculés, transmis à des responsables du sacré : des chamanes, ou des « initiés ». Ce sont eux qui officient lors des cérémonies, qui se transmettent les mythes et sont chargés de faire appliquer la loi sacrée.
Il faut enfin noter que les religions premières ne sont pas des religions de salut personnel. Elles n’offrent ni Paradis ni Enfer. Leur but est l’intégration de l’individu. Les sanctions et les récompenses sont terrestres : favoriser la chasse, la pêche, ou la fécondité des femmes, guérir les maladies qui échappent aux traitements courants, rejeter les mauvais sorts et aider à vaincre les ennemis.
Les sociétés se transforment, les cultes se métamorphosent
Avec le passage de sociétés de chasseurs-cueilleurs et de paysans à des sociétés urbaines et étatiques, les religions se sont métamorphosées. De nouvelles divinités ont d’abord émergé. Aux divinités animales et hybrides est venue s’ajouter la grande déesse de la fertilité, typique des sociétés agraires. À l’âge de bronze, où les seigneurs de guerre régnaient en maîtres, les dieux sont devenus guerriers. L’apparition des États et des empires a produit des panthéons hiérarchisés avec à leur tête un « Dieu des dieux » (Amon, Râ, Brahma, Zeus, Jupiter…). Il dominait une myriade de divinités locales et de dieux spécialisés (des forgerons, des potiers, des commerçants, des vignerons…).
Au fur et à mesure que la société s’est complexifiée – avec des villes, des États, des hiérarchies, des classes sociales et des communautés variés – les religions se sont diversifiées : on a vu apparaître de grandes Églises avec leurs temples dirigés par des castes de grands prêtres. Les cultes se sont spécialisés : les doctrines ont été fractionnées en courants de pensée. Sont apparus alors des théologiens, des prophètes, des moines et des mystiques.
En se diversifiant et se complexifiant, les religions ont toujours assuré une multitude de fonctions : politique, morale, juridique, sociale, éducative, administrative, thérapeutique, et même festive (dans la Grèce antique, les dieux de l’Olympe présidaient les jeux du stade, d’où vient le nom de « Jeux olympiques »). Voyons cela plus en détail.
Des royautés sacrées aux idéologies émancipatrices
Dans toute l’histoire des sociétés, religion et politique ont eu partie liée. Des cités-États de Mésopotamie, à l’empire Maya, de la Chine aux royautés africaines, les dieux ont été mobilisés pour « sacraliser » – et donc légitimer – le pouvoir en place. Quoi de plus impressionnant pour un roi ou un empereur que de se présenter comme le fils de Dieu ou Dieu lui-même ? À Rome, les Césars voulaient se faire diviniser 8. En Chine, l’empereur recevait un mandat céleste. Au Japon, l’empereur était considéré comme un dieu vivant. En 1946, l’empereur Hirohito a dû renoncer à son statut de « divinité incarnée » à la demande des forces d’occupation américaines 9. Depuis, l’empereur est toujours considéré comme descendant d’une lignée divine, mais n’a plus le statut de dieu vivant. (lire l’encadré p. 77).
Qui dit pouvoir, dit aussi contre-pouvoir. Si le pouvoir en place recherche la légitimité dans l’au-delà, ses opposants le contestent au nom des dieux. Au royaume d’Israël, au début de notre ère, la caste des grands prêtres (sadducéens) était les « gardiens du temple ». Ils furent contestés par d’autres sectes religieuses : les pharisiens (une faction conservatrice prêchant le retour d’une orthodoxie), les zélotes (des révolutionnaires qui voulaient renverser le pouvoir en place, accusés de complicité avec Rome), les esséniens (des marginaux qui voulaient vivre à l’écart du monde). La secte dirigée par Jésus appartenait sans aucun doute au camp des contestataires. Des siècles plus tard, devenue religion d’État et pilier de l’ordre impérial, l’Église a dû faire face aux critiques venues d’en bas : celles des hérétiques puis des « protestants » qui retournaient contre les puissants leurs propres valeurs de pauvreté et d’humilité. En Chine, au premier siècle de notre ère, le taoïsme fut mobilisé par l’empereur Han comme religion d’État. Un peu plus tard, les opposants au régime, membres du mouvement des « Turbans jaunes », mobilisaient les dieux taoïstes au service de la révolte. L’histoire ne se répète jamais, mais elle se ressemble souvent…
La religion comme morale
La politique n’est qu’une façon de maintenir – ou de contester – l’ordre social. La morale en est une autre. Les religions ont toujours été porteuses de ce que Max Weber appelait des « éthiques de vie » 10. Aujourd’hui, on réduit volontiers les religions à des croyances ou des spiritualités découplées des normes et des règles imposées par les Églises. C’est oublier que durant l’essentiel de leur histoire, chaque religion a véhiculé une discipline de vie et des normes morales strictes et impérieuses. Toute grande religion fixe des règles relatives à la sexualité (chasteté ou abstinence sexuelle, condamnation de l’adultère, voile pudique posé sur le corps…) ; des interdits alimentaires (le porc chez les uns, la vache sacrée chez les autres, le végétarisme chez un troisième) ; des périodes de jeûnes ; des règlements ; des lois ; un devoir d’assistance à autrui (aumône, charité, fraternité). La liste des interdits et des prescriptions recoupe en fait tous les sujets « sensibles » d’une vie en société : la sexualité, le partage de nourriture, la gestion de la violence, et la solidarité.
Comme en politique, il arrive que les mêmes valeurs soient mobilisées tantôt pour le maintien de l’ordre, tantôt pour sa contestation. Les valeurs de pauvreté, vantées par le christianisme des origines, se sont retournées contre l’Église qui a acquis une puissance matérielle considérable.
Qui fait quoi ?
Il serait tentant de distinguer les types de religions selon leur fonction propre : les « religions civiques », légitimant les pouvoirs en place, les « religions de guérison », tournées vers les miracles et le soutien moral, les « religions de salut », tournées vers le salut éternel, les « religions communautaires », soudant les solidarités claniques. Mais cette typologie ne rendrait pas compte de ce fait majeur : chaque religion assure toujours une diversité de fonctions.
Cette flexibilité permet d’ailleurs de comprendre pourquoi le religieux a tenu un si grand rôle dans les sociétés anciennes. Institution totale, elle pouvait s’infiltrer dans tous les pores du social 11. Cette omniprésence permet de comprendre pourquoi l’essor de la science, de la technique, de la médecine, des États laïques et de l’éducation civique, lui a fait perdre de son magistère sur la société et de son emprise sur les esprits 12.
Mais cette même capacité à assumer une multitude de fonctions permet de comprendre aussi pourquoi la religion peut resurgir là où on la croyait moribonde. Elle reprend en effet de la vigueur là où les sociétés contemporaines sont défaillantes. Comme nous allons la voir maintenant. •
La religion romaine, un conglomérat de cultes
La religion de la Rome antique se présente d’abord sous la forme d’une religion civique : chaque cité à ses dieux, et le devoir de chaque citoyen est de participer aux cérémonies collectives. Ce culte est souvent associé à un sacrifice animal. D’où l’expression « sacrifier aux cultes ».
Mais au côté de cette religion civique, coexistent d’autres cultes : le culte de l’empereur (depuis Auguste, les Césars aspirent à se faire diviniser), les cultes familiaux (dirigés par le chef de famille), les « cultes à mystères » (bacchisme, orphisme, autrefois cultes corporatifs qui se sont mués en religion de salut personnel). Enfin, sont apparues plus tardivement les nouvelles religions que furent le christianisme, le manichéisme ou le culte de Mithra venu de Perse.
Les royautés sacrées dans l’histoire
Rois et empereurs aiment s’attribuer une essence divine. L’histoire en donne de nombreux témoignages. Parfois, l’empereur se proclame « dieu vivant », comme ce fut le cas au Japon, en Chine, ou chez les Incas. Parfois, le monarque était tenu pour le fils de Dieu, comme chez les Aztèques ou les Pharaons. Des royautés sacrées sont apparues en Afrique : le royaume Ashanti (Ghana), le royaume du Kongo (Congo) le royaume Shilluk (Soudan) ou dans la région des Grands Lacs (Burundi, Rwanda, Ouganda). La divinisation du pouvoir politique n’a pas disparu avec la modernité. La sacralisation du pouvoir politique se maintient, sous des formes déguisées, dans certains régimes totalitaires ou populistes comme des religions séculières.
Notes
- Pour Émile Benveniste, « ligere » signifie « cueillir, ramener à soi », « religerer » veut dire « prendre soin de », et s’oppose à « negligere », origine de « négliger ». (Pouvoir, Droit, Religion. Le Vocabulaire des institutions européennes, 1969). [↩]
- Spinoza avait écrit « Dieu, c’est la nature ». Durkheim soutient que « Dieu, c’est la société ». Dans Les Formes élémentaires de la vie de la vie religieuse, il tente de montrer à partir du cas des religions aborigènes que la source de l’appartenance communautaire des clans provient du culte de dieux totémiques : à travers les cérémonies totémiques, le clan se soude et la société se forme. Autrement dit, la société produit le religieux, mais on peut dire inversement que le religieux produit la société. (Voir L’Humanologue n° 1, ainsi que « Le totem et l’ethnologue : histoire d’une illusion scientifique », par Jean-François Dortier dans La Culture. De l’universel au particulier. Éditions Sciences Humaines, 2002.[↩]
- Ce n’est que par la suite que le mot jihad a pris une autre connotation : celle du combat intérieur (contre ses propres démons).[↩]
- On ne leur demandait pas de croire aux dieux du temple, mais de participer aux cérémonies. [↩]
- Sohei au Japon médiéval, shaolin en Chine, dob-dob au Tibet.[↩]
- On appelle ainsi les religions des sociétés qu’on appelait naguère « sociétés primitives » : sociétés de chasseurs-cueilleurs, société d’éleveurs ou société agraire qui ont précédé l’apparition des États.[↩]
- Sur la religion des Aborigènes, voir L’Humanologue n° 1.[↩]
- Lucien Jerphagnon, Les Divins Césars, Hachette Pluriel, 2011.[↩]
- La Torah pour les Juifs, le « dharma » du brahmane, le mandat céleste en Chine…[↩]
- Il a consacré plusieurs de ses ouvrages sur la question.[↩]
- Soit sous forme d’Églises uniques et dominantes, soit sous forme de religions multiples, comme en Chine où les trois traditions (confucianisme, taoïsme et bouddhisme) ont coexisté, se sont affrontées, hybridées et superposées durant deux millénaires.[↩]
- Processus que Max Weber appelait « rationalisation ».[↩]
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