Pourquoi les religions ? Besoin de croire ou norme sociale ?

Au début des années 60, l’anthropologue Edward E. Evans-Prichard proposait de classer les théories du phénomène religieux en deux catégories : les théories psychologiques et les théories sociologiques1

– Les théories psychologiques se répartissent elles-mêmes en deux :

1 – Les théories affectives qui partent des émotions des hommes : le besoin de croire naît de la souffrance et d’un besoin de consolation qui en résulte. Karl Marx voyait dans la religion « le soupir de la créature opprimée », un « bonheur illusoire », en bref « l’opium du peuple » 2. Dans Totem et Tabou, Sigmund Freud défend que la religion provient du sentiment de culpabilité.

2 – Les théories intellectualistes expliquent la religion par une formation particulière de l’esprit. L’anthropologue anglais E.B. Tylor, par exemple, expliquait l’animisme par la projection sur les créatures naturelles de la notion d’âme (que l’homme primitif éprouvait en lui). Les Allemands comme Max Müller ou R. Otto rendaient compte de l’émotion religieuse par un sentiment mêlé de surprise, de crainte et d’émerveillement face à la nature.

Ce type d’explications a été par la suite délaissé : E.E. Evans-Prichard fait justement remarquer que ces théories sont de pures spéculations sur la pensée des primitifs, qu’elles ne peuvent être ni confirmées ni infirmées.

Récemment pourtant, l’anthropologie cognitive a remis sur le devant de la scène ce type d’explication psychologique. Pascal Boyer avec Et l’homme créa les dieux et Scott Atran avec In God We Trust avancent une théorie similaire 3. La croyance dans les esprits est universelle. Elle provient d’une mobilisation de modules mentaux inscrits de façon innée dans le cerveau humain. C’est l’activation de modules innés qui nous permet d’attribuer un esprit aux humains (même quand ils sont morts), qui nous fait appeler à l’aide en cas de besoin, et qui nous pousse à nous purifier pour éviter les contaminations 13.

– L’autre grande voie d’explication des religions est la théorie sociologique. Alexis de Tocqueville ou Auguste Comte l’avaient déjà noté en leur temps : la religion contribue au « ciment moral » des sociétés. Elle soude les communautés. Sa raison d’être est donc à chercher du côté de l’ordre social. Emile Durkheim, dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), propose une analyse globale de la naissance des sociétés humaines à partir de la religion. S’appuyant sur le cas australien, il voit dans le totémisme le prototype de la religion primitive. Religion d’un clan, le totem fournit un emblème, crée des solidarités entre les membres d’un groupe. C’est au cours de cérémonies collectives que le groupe prend conscience de lui, renforce ses liens. Les représentations collectives se traduisent par une émotion commune qui subjugue le groupe. E. Durkheim pense ici incontestablement aux grandes manifestations politiques de son époque qui mobilisent les foules.

Cette idée selon laquelle l’idéal commun est constitutif des groupes humains se retrouvera par la suite chez de nombreux sociologues. Tocqueville avait déjà bien perçu le rôle de la religion dans l’unité du peuple américain. Ce que l’on nomme la religion civile aux Etats-Unis, étudiée par le sociologue Robert Bellah, a pour but de décrire la façon dont la société américaine sacralise son être collectif, comme une communauté unie autour de valeurs communes. Cette idée est même devenue une idée courante. On la retrouve par exemple dans le dernier ouvrage de Régis Debray (Le Feu sacré, Gallimard, 2003).

Mais par quel mécanisme précis le lien entre religion et société opère-t-il ? L’idéal commun suffit-il à créer du lien social ? Sont-ce la morale, les rituels, l’organisation de l’Eglise qui jouent le rôle de ciment communautaire ? Arrivé à ce stade de la réflexion, les théories générales sur les liens entre religion, société, croyance, n’y suffisaient plus : il fallait aller voir de plus près par quels mécanismes précis les religions agissent sur le monde.

Notes

  1. E.E. Evans-Prichard, Des théories sur la religion des primitifs []
  2. K. Marx et F. Engels, « Sur la religion », cité d’après D. Hervieu-léger et J.-P. Willaime, Sociologies et religion, Puf, 2001.[]
  3. P. Boyer, Et l’homme créa les dieux, Robert Laffont, 2001 ; S. Atran, In Gods We Trust: The evolutionary landscape of religion, Oxford University Press, 2002.[]

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