Qu’est-ce qui rend les humains si uniques ?

Plusieurs théories récentes tentent d’expliquer les capacités cognitives propres aux humains : celle du « cerveau social », du « partage d’intention » et du « cerveau imaginatif ». Revue des arguments en présence.

Les humains sont des animaux étranges. Au regard de la grande famille des primates dont ils ne sont qu’un rameau singulier, les humains font figure de curieuse exception : une bizarrerie de l’évolution. Apparus quelque part dans la savane africaine, entre deux et trois millions d’années 1, les premiers représentants du genre Homo se sont mis à fabriquer des outils de toutes sortes : d’abord des galets tranchants 2, puis des outils et des armes aux formes plus affinées ; ils se lancèrent ensuite dans la construction de huttes avant d’apprendre à domestiquer le feu. Plus tard, leurs descendants Homo sapiens inventèrent les outils en os, la poterie, l’agriculture et la métallurgie. Et plus tard encore, l’écriture, les bateaux, des édifices, les machines à vapeur, l’électricité, l’ordinateur…

Créateur d’armes et d’outils, l’animal humain semblait doué aussi pour la création artistique : il s’est mis à chanter, à danser, à se peindre le corps, à se parer de bracelets et colliers de perles, puis un jour à peindre sur les parois rocheuses au fond des grottes.

Une autre capacité extraordinaire le distinguait des autres animaux : le langage. Les mots lui ont servi à désigner des objets et, en les combinant d’une certaine façon, à transmettre des messages, à donner des ordres, à nouer des alliances, à raconter des histoires et des fictions de toutes sortes.

Au fil du temps, alors que son langage se complexifiait et son imagination se débridait, l’étrange animal s’est mis à enterrer ses morts, à dessiner des animaux et des signes sur les parois des grottes. Il se livrait aussi à d’étonnants rituels : on le voyait danser en groupe en invoquant des personnages invisibles, des divinités, des esprits protecteurs, des anges et des démons, des forces des ténèbres et des ancêtres mythiques. Ces esprits, il s’est mis à les vénérer, à leur demander aide et protection, à leur offrir même des sacrifices en signe de soumission.

Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer ces étranges comportements qui ont rendu les humains si différents des autres primates ?

À la recherche du propre de l’homme

Pour établir une ligne de séparation nette entre les hommes et le reste du monde animal, les philosophes ont longtemps invoqué de grandes abstractions : l’« âme », la « raison », la « conscience », la « liberté ». Mais ces concepts étaient trop vagues et trop larges pour rendre compte des aptitudes cognitives comparées des humains et des autres animaux. Avec l’essor des sciences humaines au 20e siècle, de nouvelles réponses sont apparues. « L’homme, c’est la culture », « L’homme, c’est le langage », « L’homme, c’est l’outil », « L’homme, c’est l’apprentissage », etc. Mais chaque terme renvoyait à son tour à un nœud de problèmes.

Comment expliquer la diversité des définitions de l’homme ? Quels mécanismes cognitifs se cachent derrière ces notions si générales et imprécises : la culture, le langage, la technique ? Comment faire coïncider les théories du « propre de l’homme » avec les données empiriques ?

Depuis deux décennies, l’apport combiné de l’éthologie, des sciences cognitives, de la psychologie évolutionniste et de l’archéologie a permis de forger de toutes nouvelles hypothèses sur les origines de l’esprit humain. En particulier, les études sur la cognition animale ont contraint les chercheurs à repenser les frontières très nettes que l’on avait établies entre les humains et les autres espèces. Il est désormais clairement attesté que nombre d’espèces d’oiseaux ou de mammifères peuvent apprendre, mémoriser, catégoriser, résoudre des problèmes, forger des représentations mentales et même résoudre des problèmes de calcul élémentaire ! On sait également que les chimpanzés ou les dauphins développent des formes de conscience de soi et possèdent des formes de « cultures » qu’ils se transmettent d’une génération à l’autre. Enfin, en trente ans d’expériences d’enseignement du langage à des gorilles, des chimpanzés ou des bonobos, il est apparu que la frontière linguistique et symbolique entre les animaux et les hommes était moins nette qu’il n’y paraissait.

Ces découvertes n’abolissent pas les différences entre cognition animale et humaine, mais elles obligent à les repenser totalement.

À partir de la fin des années 1990, plusieurs théories visant à expliquer l’émergence de l’esprit humain ont vu le jour. Parmi elles trois groupes de théories se détachent du lot :

1. La théorie du cerveau social,

2. La théorie de l’attention partagée,

3. La théorie du cerveau imaginatif.

Ce sont ces trois théories que nous allons exposer ici.

1- La théorie du cerveau social

Le langage et la culture dérivent du nombre d’interactions au sein de groupes de plus en plus larges.

• L’un des principaux artisans de la théorie du cerveau social est le primatologue britannique Robin Dunbar. Son idée de base : l’intelligence naît du nombre et de la richesse des interactions sociales. En comparant les espèces de primates, il a constaté une corrélation entre le volume du cerveau et la taille des groupes : plus une espèce est communicative, plus son cerveau est gros. La vie de groupe implique de multiples contacts, des capacités de reconnaissance des individus et des compétences nécessaires à la coopération. Les gorilles vivent en petits groupes très restreints (des harems de quelques individus) ; leur cerveau est proportionnellement plus petit que celui des chimpanzés qui vivent en communautés plus grandes (de 20 à 60 individus). Par comparaison, les sociétés humaines de chasseurs-cueilleurs sont constituées de clans d’au moins 150 personnes environ. « 150 » est désormais admis comme le « nombre de Dunbar » : pour gérer les relations sociales dans un tel groupe, il faut un gros cerveau et une intelligence correspondante. Le langage se serait donc développé en lien avec l’augmentation des contacts sociaux. La théorie du cerveau social de R. Dunbar a connu un grand succès au-delà des cercles des théoriciens de l’évolution.

• La théorie, pour séduisante qu’elle est, se heurte néanmoins à plusieurs objections. Dans le monde animal, la taille des groupes n’est pas toujours proportionnelle à la richesse des relations qui s’y nouent. Les loups ou les chacals forment des meutes de petite taille mais où les relations sociales sont très riches et complexes : ils coopèrent à la chasse, pour s’occuper des petits, ont des sentinelles qui surveillent leur territoire et préviennent le groupe du danger. Les groupes de chimpanzés sont de plus grande taille mais la coopération y est faible. La relation entre « gros cerveau » et « vie sociale » est tout sauf évidente quand on quitte le monde des primates : les suricates ont une vie sociale très intense. Pourtant la taille de leur cerveau n’est pas plus grosse que celle des autres mammifères. Inversement, les corbeaux ont un tout petit cerveau : ils entretiennent pourtant des formes d’interactions sociales plus riches que celle des chimpanzés. Chez les humains, la taille du cerveau diminue depuis 30 000 ans alors que la taille des groupes humains ne cesse de grossir !

À LIRE

➛ Robin Dunbar, Human Evolution, A Pelican Introduction, 2014.

➛ David Shankland et Robin Dunbar, Dunbar Number, 2019.

[/enacdré]

2- La théorie du partage d’intention

La capacité à partager des intentions est la source commune du langage et des cultures.

• Michael Tomasello est le directeur du département de psychologie du développement et psychologie comparée de l’institut Max-Planck (Leipzig, Allemagne). Ses recherches portent sur les capacités comparées des enfants et des grands singes. Jusqu’à l’âge de 10 mois, les chimpanzés et les humains ne se différencient guère dans leur développement cognitif. Mais vers l’âge d’1 an, les petits humains se mettent à communiquer activement avec les autres en cherchant à attirer leur attention, notamment en leur montrant du doigt ce qui les intéresse (un chien, une auto, un jouet, etc.). M. Tomasello qualifie cette capacité d’« attention conjointe ». Elle serait un élément clé qui permet aux humains de communiquer puis de coopérer. Pour coopérer (porter un objet à deux, ce que ne font jamais les chimpanzés), il faut partager un même but. Les humains se distingueraient des chimpanzés par cette capacité à partager une même intention.

Un autre facteur aurait, selon M. Tomasello, joué un rôle essentiel dans l’apparition des cultures humaines : l’imitation. Parvenus à un certain âge, les enfants adorent imiter leurs parents. Et une imitation fidèle serait indispensable pour transmettre des connaissances et les stabiliser dans un groupe. Un cuisinier ou un tailleur de silex, avant d’innover, doit reproduire fidèlement ce qu’on lui a appris. Les humains étant de bons imitateurs, ils perpétuent ainsi les savoir-faire.

Attention conjointe et imitation sont donc, selon M. Tomasello, les deux piliers d’une « culture cumulative » qui serait au fondement des cultures humaines.

• La théorie de M. Tomasello connaît un grand succès depuis le début des années 2000, mais rencontre aussi des limites. Est-il vrai que les chimpanzés, comme le prétend M. Tomasello, ne sont pas capables « d’attention partagée » ? Le partage d’attention est censé reposer sur l’existence d’une « théorie de l’esprit » (la capacité à deviner les pensées d’autrui) qui serait spécifique aux humains (au moins dans ses formes les plus élaborées). Ce que contestent nombre de primatologues (Christophe Boech, Frans de Wall). Après quarante ans de recherches et de débats sur le sujet, les chercheurs spécialistes de la « théorie de l’esprit » ne sont pas parvenus à des conclusions concordantes. Par ailleurs, le modèle du partage d’intention peut expliquer l’essor du langage et de la communication interhumaine, mais elle ne rend pas compte d’autres aptitudes, comme la créativité artistique ou l’anticipation.

[encadré]

À LIRE

➛ Michael Tomasello, Pourquoi nous coopérons, PU Rennes, 2015.

➛ M. Tomasello, Becoming Human, Belknap Press, 2019.

3- La théorie du cerveau imaginatif

Les humains sont capables de produire des images mentales. Elles sont la source commune d’une explosion créative : pensées intérieures, langage, techniques, art et cultures.

Les multiples compétences humaines (langage, créativité artistique et technique, capacité d’anticipation, pensées intérieures) dépendraient d’une aptitude cognitive unique à forger des « représentations mentales » (qu’on appelle couramment des « idées »). Cette capacité à imaginer – des objets, des situations, des buts – est un puissant levier pour l’action car elle permet de penser avant d’agir. Penser, c’est la capacité à produire des « expériences de pensée », élaborer des scénarios, se projeter dans le futur et le possible. Cette capacité à produire des images du monde serait la source à la fois des pensées intérieures, du langage, de l’anticipation, de l’essor des techniques et des représentations collectives.

La théorie du cerveau imaginatif possède plusieurs versions : Mark Turner (The Origin of Ideas : Blending, Creativity, and the Human Spark, 2014), Peter Gardenfors (Quand Homo est devenu sapiens, 2007), Jean-François Dortier (L’Homme, cet étrange animal, 2004), Thomas Suddendorf (The Gap, The Science Of What Separates Us From Other Animals, 2013)

• Le point fort de cette théorie est d’expliquer la variété des « propres de l’homme » (le langage, la technique, l’art, les croyances, les projets collectifs, et les règles communes qui régissent la vie en société) par une aptitude unique. Ce modèle est compatible avec les données neurobiologiques (le rôle du cortex préfrontal comme centre de production des idées), les données psychologiques (essor combiné de l’image mentale, du langage et de l’anticipation chez l’enfant) ; avec les hypothèses des linguistiques cognitives (qui font du langage un dérivé des capacités cognitives sous-jacentes). Elle présuppose une évolution combinée des techniques, du langage et de nouvelles formes d’organisation sociale au cours de la préhistoire. Mais cela reste à démontrer car comme toute théorie, elle n’est qu’une hypothèse qui attend son lot de preuves empiriques.

À LIRE

➛ Jean-François Dortier L’Homme, cet étrange animal, Aux origines du langage, de la culture et de la pensée, Sciences Humaines, 2004, 2e éd, 2012.

➛ Mark Turner, The Origin of Ideas: Blending, Creativity, and the Human Spark, Oxford University Press, 2014.

Notes

  1. La découverte en mars 2015, sur le site de Ledi-Geraru (Éthiopie) par l’équipe de Brian Willmoare (Université du Névada) d’une mandibule d’hominidés ayant à la fois des caractères d’Australopithèque et d’Homo a fait reculer l’apparition des premiers représentants du genre Homo à 2,8 millions d’années. Voir Révolution dans nos origines, sous la dir. Jean-François Dortier, éd. Sciences Humaines. []
  2. Une découverte faite en 2015 au Kenya, et datée de 3,4 millions d’années, par l’équipe de Sonia Harmand suggère que les premiers fabricants d’outils de pierre étaient des Australopithèques.[]

À lire aussi dans ce dossier

Portrait de l’humain en animal imaginatif

Portrait de l’humain en animal imaginatif

Deux mots pourraient suffire à définir l’être humain : un « animal imaginatif ». Définition que l’on peut traduire en une formule : H = A*I où – H = être humain (mot que je préfère à "Homme" car les femmes aussi…
Lire la suite

Laisser un commentaire

Copy link