La délivrance: le but ultime des hindous

Chez les Hindous, comme chez les bouddhistes, la mort est suivit d’une réincarnation. Vous n’avez pas droit qu’à une seule vie, mais à des centaines, des milliers de fois. Ces renaissances succéssive en sont pas forcément vue comme une bénédiction car pour les Indiens, la vie a longtemps été vu pour la plupart des gens comme un lourd fardeau à porter: la misère, la maladie, la souffrance étant le lot commun. Le seul moyen d’échapper à ce cycle sans fin, samsara — ou  » cycle des renaissances « — est de parvenir à un état final qu’il l’appellent le moksha. De quoi s’agit-il au juste ?

Nous allons le voir, mais avant de le découvrir, il faut d’abord prendre le bon chemin.

La tradition hindoue propose trois voies pour atteindre le Moksha.

• La voie des acteskarma marga — est la plus longue, et sans doute la plus familière à nos oreilles occidentales. L’idée est simple : chaque action laisse une trace, qui va avoir des conséquences sur la suite. Faites le bien, accumulez du bon karma, et votre prochaine existence sera meilleure. Continuez ainsi, de vie en vie, et vous finirez par atteindre l’issue finale, comme dans le jeu de l’oie. Mais attention: si vous faite le mal vous pouvez reculer de plusieurs cases. Le brave paysan pourra rêver de se réincarner en riche marchand, le marchand en brahmane, le brahmane en saint… Faite le mal et vous pourriez vous retrouver dans la peau d’un introuchable, ce gens impurs (dont intouchable) des hors castes qui sont condamné à faire les basses besognes de la société. Pire, il est possible de se réincarner en cochon ou en serpent… Le chemin vers la délivrance est encore long. Mais il existe peu être un raccourci…

• La voie de la connaissancejnana marga — est plus exigeante et plus radicale. C’est la voie des mystiques, des ascètes, de ceux qui choisissent de tout quitter pour regarder l’existence en face. L’idée centrale est que notre vie ordinaire vient d’une illusion : nous croyons être des individus séparés, distincts du reste du monde. La méditation profonde — parfois au terme d’années de pratique austère — permet de percer cette illusion. On réalise alors que le moi n’existe pas vraiment, que l’âme individuelle (atman) n’est qu’une vague provisoire sur un océan infini. Cette connaissance n’est pas intellectuelle : elle est vécue, ressentie dans la chair et dans le silence. Elle peut, dit-on, conduire au moksha dès cette vie — sans attendre la prochaine.

La voie de la dévotionbhakti marga — est promue par les adorateurs de Krishna: elle est plus simple et plus directe, et la plus désarmante : il suffit d’aimer. Aimer son dieu de toutes ses forces, avec une intensité qui déborde de la vie ordinaire. La Bhagavad-Gita est explicite là-dessus — Krishna dit à Arjuna, en substance : viens à moi, non par tes mérites ni par ta sagesse, mais par ton amour. Cette voie de l’amour est ouverte à tous. Pas besoin d’être brahmane, érudit ou ascète. Le berger, la femme du peuple, l’illettré — tous peuvent aimer. La dévotion démocratise l’accès au divin, et c’est sans doute pourquoi le bhakti a connu une popularité immense, notamment au Moyen Âge indien, dans des mouvements qui rappellent les grandes effusions mystiques chrétiennes de la même époque.

Voilà pour les voies pour la délivrance. Mais quel est le but, au juste ? À quoi ressemble le moksha une fois atteint ?

A ce stade, les les choses deviennent beaucoup moins claire. Car les sages – spécialistes du sacré – ne s’accordent pas sur la réponse. Il existe plusieurs grandes visions du moksha, et elles ne disent pas du tout la même chose.

Pour Shankara, le grand philosophe du IXe siècle et maître à penser de l’Advaïta Vedanta, le moksha est la non-dualité : la dissolution de l’âme individuelle dans le Brahman, le principe universel. Ce n’est pas une mort, ni une fusion au sens émotionnel du terme — c’est plutôt la réalisation que la séparation n’a jamais existé. La goutte d’eau ne rejoint pas l’océan : elle comprend qu’elle a toujours été l’océan. Cette vision est belle, mais elle est aussi radicale : elle implique la disparition de toute individualité, de tout moi.

D’autres traditions envisagent une version plus théiste du moksha — une communion éternelle avec le dieu personnel, dans laquelle l’âme conserve une certaine identité. Ce n’est plus la fusion totale, mais une proximité intime, une présence permanente auprès du divin. Ramanuja, philosophe du XIe siècle et grand adversaire de Shankara, défendait cette vision : l’âme et Dieu restent distincts, même dans la libération.

Il y a enfin une lecture plus sombre, plus proche du bouddhisme : le moksha comme extinction pure. La vie est souffrance (dukkha), l’existence est un fardeau, et le meilleur qu’on puisse espérer est d’en finir pour de bon. Non pas le néant angoissant d’un nihiliste occidental, mais quelque chose de plus serein — un lâcher-prise absolu, la cessation de tout désir et de toute douleur.

Le problème est donc que personne ne peut trancher. Et pour cause : personne ne peut témoigner du moksha. Celui qui l’a atteint au terme de ses réincarnations ne revient pas nous raconter. Et les sages qui prétendent y avoir eu accès par la méditation sont unanimes sur un point : c’est indicible, cela échappe aux mots et aux concepts. Celui qui prétend avoir connu cet était vous dira qu’il est impossible d’expliquer la couleur rouge à un aveugle de naissance.

Nous voilà donc face à un idéal absolu dont personne ne sait exactement ce que c’est !

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