Mort. Les philosophes iront-ils au paradis ?

«Philosopher, c’est apprendre à mourir », la fameuse formule de Montaigne, mille fois citée 1, est devenue un des mantras de l’« art de vivre » philosophique. Mais Montaigne n’a fait que reformuler une vieille tradition stoïcienne qui remonte à 2 500 ans.

Il existe plusieurs interprétations possibles de la formule. L’idée de base est qu’il ne sert à rien d’avoir peur de la mort, elle n’est rien d’autre que d’éteindre une chandelle. Nul ne sait ce qui nous attend ensuite 2. Inutile donc de chercher à se projeter dans un avenir inaccessible à la pensée. Seul compte le moment présent : Carpe diem. Aujourd’hui, la majorité des philosophes qui s’approprient sa formule font profession de foi d’athéisme et de matérialisme. Après la mort, il n’y a rien. Ce qui donne plus de prix encore à la vie.

Il y a d’autres façons d’envisager les choses. Arthur Schopenhauer – grand pessimiste et dépressif devant l’éternel – considérait que la vie n’était qu’une longue suite d’épreuves et de souffrances ; pour lui, la mort était donc une délivrance. Martin Heidegger, quant à lui, a proposé une version héroïque des choses : l’être humain ayant cette capacité à se projeter dans l’avenir, il ne peut qu’envisager sa propre mort, d’où une angoisse existentielle que les humains ordinaires vont s’employer à refouler. L’homme libre, lui, ose regarder la mort en face : il assume sa condition de mortel et, en se libérant des illusions, peut mener une vie authentique, digne d’être vécue.

Socrate et Platon croyaient au salut de leur âme

Philosopher, c’est apprendre à mourir ? La vieille sagesse antique ne fut pourtant pas partagée par tous les philosophes. Loin s’en faut. Certains, et non des moindres, ont vraiment cru à un au-delà post-mortem. Pour Socrate ou Platon, la mort est une porte d’entrée vers un paradis des philosophes. Un ticket d’entrée spécial leur est réservé.

On sait que Socrate a accueilli sa condamnation à mort avec sérénité et a bu la ciguë avec dignité. Quelques amis et disciples avaient monté un plan pour le faire s’évader de prison, mais Socrate a refusé. Non seulement il ne voulait pas échapper à la sentence, mais il se réjouissait au contraire d’avoir bientôt accès à une forme de paradis. Dans ce lieu idyllique, son âme allait, c’est sûr, retrouver les grands et purs esprits. Avec eux, ils pourraient débattre toute la journée de questions abstraites. C’était une perspective attrayante qui découlait d’une vision particulière des relations entre l’âme et le corps, le monde matériel et celui des idées. À 70 ans passés, Socrate ne tenait plus à traîner sa vilaine carcasse ici-bas (il était réputé pour sa laideur). Personne n’allait vraiment lui manquer, et certainement pas sa femme, Xanthippe, une vraie mégère. Encore moins le peuple athénien : il méprisait la masse démocratique.

La vie sur terre était devenue un fardeau. En revanche, il était persuadé que quelque chose d’extraordinaire l’attendait là-haut. Socrate croyait en l’immortalité de l’âme, comme il l’affirme dans le Phédon. Celle-ci va se détacher d’un corps qui l’emprisonne (« Le corps est le tombeau de l’âme ») et l’empêche d’accéder aux vérités éternelles. Le corps ne connaît que par les sens, qui sont faillibles, et subit les passions, qui le détournent de la vérité.

Platon, qui fut son disciple, va reprendre la question des rapports entre l’âme et le corps, et la développer dans plusieurs de ses livres 3.

Que devient l’âme après la mort ? On sait que Platon croit en l’existence d’un monde des idées pures et abstraites, éternelles. Les vérités mathématiques comme les lois de la justice ne sont pas de ce monde. Elles appartiennent à une sphère céleste dont seuls les philosophes peuvent se faire une idée.

Après la mort, l’âme se libère du corps ; elle suit alors la trajectoire qu’a pris l’individu au cours de son existence. Ceux qui ont mené une mauvaise vie, se sont laissés posséder par les démons – appétits matériels, vaine gloire, intérêts égoïstes – auront une âme alourdie, incapable de s’élever aux cieux. Elles vont donc sombrer du côté du Tartare (équivalent pour les Grecs de l’enfer) où elles resteront dix mille ans 4. Ceux qui ont atteint un équilibre (entre les tentations de la chair et une vie plus digne et morale) seront dirigés vers l’Achéron : un lieu où leur âme sera purifiée. Enfin, les âmes les plus nobles et pures – celle des philosophes, donc – iront rejoindre les dieux et les accompagneront pour l’éternité dans leur voyage céleste.

On peut se demander d’où Socrate et Platon tiennent leurs connaissances si précises sur le destin des âmes. Dans ses Dialogues, Platon s’emploie à argumenter, discuter, démontrer et critiquer les thèses adverses. En aucun cas ses vues ne sont présentées comme des mythes. Pourtant, les historiens de la philosophie ont repéré une claire filiation avec une tradition de pensée « orphique » : un courant mystique et religieux en provenance d’Égypte que Platon s’est approprié à sa manière 5.

Apprendre à mourir ou apprendre à vivre ?

Philosopher, c’est apprendre à mourir ? En fait, dès l’Antiquité, une grande diversité d’avis s’opposaient sur le sujet : il y avait des croyants, des sceptiques, des matérialistes, des adeptes de la bonne vie terrestre (comme les épicuriens) et des aspirants à l’au-delà (comme Socrate).

Par la suite, la diversité des positions a continué à s’exprimer. Blaise Pascal, en bon chrétien, d’obédience janséniste (un catholique encore plus austère qu’un protestant), proposait de renoncer aux plaisirs de ce bas monde pour espérer trouver une félicité dans l’au-delà. Le paradis ? Il fallait le concevoir comme un pari. Un pari risqué mais qui valait quand même le coup – Pascal fut l’un des fondateurs du calcul des probabilités. À la même époque, Descartes espérait prolonger son existence grâce aux connaissances médicales qu’il se proposait d’acquérir rapidement. Il aurait même confié à son ami l’abbé Picot que, grâce à ses découvertes, il comptait vivre jusqu’à 500 ans ! 6

Spinoza avait une autre vision. Pour lui, le but de la vie étant de « persévérer dans son être », « l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort » et « sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie ». Autrement dit, pour l’auteur de L’Éthique, philosopher consistait à apprendre à vivre plutôt qu’à mourir.

Aujourd’hui, les philosophes restent très partagés sur la question de l’au-delà. Il est encore des philosophes chrétiens qui croient en la vie éternelle et la résurrection des corps 7. Mais, dans l’ensemble, les philosophes sont peu nombreux à afficher leur foi dans la vie éternelle. La plupart font profession d’athéisme, de matérialisme ou d’agnosticisme. La grande majorité ne s’intéresse pas au sujet, le salut éternel n’étant pas l’objet principal de leurs investigations.

Philosopher, c’est apprendre à mourir ? Avec le recul, il apparaît que les philosophes ont souvent seulement reflété les idées de leur temps, ne se distinguant guère en cela du commun des mortels•

Notes

  1. « Que philosopher est apprendre à mourir » est le titre du 20e chapitre des Essais (première partie).[]
  2. Nul ne sait si Montaigne était chrétien, athée ou agnostique. La question divise les spécialistes.[]
  3. Dans Phédon, Phèdre, Timée, en modifiant à chaque fois un peu le scénario, ce qui complique la tâche des exégètes.[]
  4. Voir Platon, Phèdre.[]
  5. Voir Alberto Bernabé, « L’âme après la mort : modèles orphiques et transposition platonicienne », Études platoniciennes, n° 4/2007, en ligne, et Mathieu Labadie, « Le symbole ésotérique de la traversée du fleuve chez Platon », Revue de l’histoire des religions, n° 3/2015, en ligne.[]
  6. Mirko Grmek, « Les idées de Descartes sur le prolongement de la vie et le mécanisme du vieillissement », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, tome 21/4, 1968, en ligne.[]
  7. Denis Moreau, Mort, où est ta victoire ?, Bayard, 2017.[]

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