
En Occident, l’idée du mariage entre cousins provoque un malaise, entre gêne sociale et crainte médicale. Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, du sud de l’Inde à la Turquie, le mariage entre cousins n’est pas seulement permis, il est privilégié. Le mariage entre cousins a même été dominant durant l’histoire !
Fin septembre 2025, le NHS anglais (service de santé public) a publié un document qui a déclenché une polémique dans le pays. Le texte minimisait les risques pour la santé des enfants issus d’une union consanguine et insistait au contraire sur « les systèmes de soutien renforcés de la part de la famille élargie » et « les avantages économiques » de ces mariages. Le document a été retiré presque aussitôt, mais l’incident a relancé un vieux débat. Le député conservateur Richard Holden a déposé une proposition de loi pour interdire ces mariages, dénonçant la « complaisance » des autorités sanitaires. En face, le député travailliste d’origine pakistanaise Iqbal Mohamed a défendu cette pratique à la Chambre des communes, la qualifiant d’« élément culturel significatif pour beaucoup de familles ». Car derrière ce débat se cache une réalité démographique : la ville de Bradford, dans le nord de l’Angleterre, abrite une des plus grandes communautés pakistanaises du pays (25,5 % de la population), et environ 55 % des Britanniques d’origine pakistanaise épousent leurs cousins germains. Une étude publiée dans The Lancet en 2013, portant sur près de 14 000 naissances, a révélé que près de 20 % des bébés étaient issus d’unions entre cousins germains, principalement dans la communauté pakistanaise. Le taux d’anomalies congénitales y est près du double de la moyenne nationale britannique.
Une tradition ancrée dans les structures familiales
Dans la plupart des pays européens – dont la France –, le mariage entre cousins germains est légal, mais réprouvé. Il évoque l’inceste et surtout est suspecté d’entraîner des maladies liées à la consanguinité. Pourtant, dans de nombreuses sociétés traditionnelles, ce mariage entre cousins est valorisé par les familles. Pour le comprendre, il faut se pencher sur la façon dont les sociétés ont mis en place leurs systèmes familiaux.
Les anthropologues ont classé les différents systèmes de parenté en six catégories : dravidien, esquimo, soudanais (ou arabe), australien, crow et crow-omaha. Ainsi, le système occidental qui privilégie l’exogamie (c’est-à-dire le mariage avec des personnes étrangères à la famille proche) appartient au modèle dit « eskimo ». Ce modèle de mariage, qui tend aujourd’hui à devenir la norme internationale (il n’est pas normal de se marier en famille !), a longtemps été minoritaire à l’échelle de la planète. Selon Maurice Godelier, environ 70 % des sociétés ont adopté des systèmes où les mariages arrangés entre cousins sont courants (systèmes iroquois, arabe, dravidien, australien), contre seulement 30 % qui pratiquent le modèle occidental indifférencié (Métamorphose de la parenté, 2004).
Voyons ce qu’il en est des modèles endogamiques où le mariage entre cousins est prescrit.
Le modèle arabe : garder le patrimoine
Dans le modèle dit « soudanais » (ou arabe), le mariage privilégié est celui ou deux frères marient ensemble leurs enfants. Ces cousins sont dits « parallèles ». L’avantage est que les propriétés, terres et troupeaux, restent dans la famille. Au Pakistan, 70 % des mariages se font encore entre cousins germains. C’est le cas de 45 % au Moyen-Orient, et de 25 à 30 % en Turquie. Une jeune femme pakistanaise de 19 ans témoignait en 2023 : « Ma grand-mère avait arrangé mon mariage avec mon cousin à ma naissance. Nous sommes une famille élargie, nous avons grandi dans la même maison… Il a neuf ans de plus que moi. Lorsqu’il a terminé l’école, mon beau-père a ouvert une petite épicerie pour lui. Il avait 23 ans et moi 14 quand nous nous sommes mariés. » (« Child marriage in Pakistan. Insights from three development programmes », en ligne).

Le modèle dravidien : tisser des alliances
Dans le modèle dit « dravidien », c’est le mariage entre « cousins croisés » qui est favorisé. Ce ne sont pas les enfants de deux frères qui se marient ensemble, mais ceux d’un frère et d’une sœur. Ce système était la norme dans le sud de l’Inde (d’où son nom), mais également en Amazonie (chez les Yanomamis). Ce modèle a la vertu de favoriser les alliances entre clans : au lieu de concentrer les mariages au sein d’une même lignée, il crée des ponts entre deux lignées et tisse ainsi un réseau d’obligations réciproques. Épouser sa cousine croisée, c’est honorer une dette. Comme le soulignait l’anthropologue Louis Dumont, dans ce système, l’alliance est une valeur héritée au même titre que le sang.
Les modèles iroquois et australiens sont des variantes des modèles précédents. Tous ont en commun de privilégier des mariages avec des proches, des membres de la famille ou des alliés afin de rester entre soi, de maintenir une forte cohésion et de ne pas disperser l’héritage. Dans tous les cas, ces mariages entre cousins sont « arrangés » par les familles : ce sont les parents qui se concertent entre eux pour décider du sort de leurs enfants.
La résistance des jeunes générations
Les choses changent à grande vitesse. Avec l’urbanisation, le salariat et l’éducation, les jeunes générations s’émancipent de plus en plus des anciens modèles familiaux. Le salaire individuel rend les jeunes moins dépendants de l’oncle maternel ou du chef de clan.
En Inde, les histoires de résistance se multiplient. Le mariage d’amour (love marriage) gagne du terrain sur le mariage prescrit. Pour garder la face, le « love-arranged marriage » est à la mode. Les jeunes gens se choisissent librement, mais les familles se rencontrent ensuite pour arranger le mariage, ce qui le rend socialement acceptable. En Grande-Bretagne, dans la communauté pakistanaise aussi, les mariages arrangés s’avèrent en net recul. À Bradford, où a été menée une grande étude, « Born in Bradford », le taux de mariages consanguins chez les Pakistanais était encore majoritaire en 2010 (60 %), il ne l’est plus aujourd’hui (environ 40 % en 2020). En résumé, le mariage entre cousins a été dans l’histoire un bon moyen pour resserrer les rangs et former des clans soudés, au détriment de la liberté de choix des conjoints. Désormais un peu partout, l’amour tend à primer sur les affaires familiales. Cousins et cousines peuvent se rencontrer sans qu’on les force à s’unir… ce qui rend tout de même les cousinades plus détendues.
Quels risques pour la santé ?
Quel danger fait peser le mariage endogamique sur la santé ? La question a longtemps été tenue pour évidente : la consanguinité serait délétère pour la descendance, car toute anomalie génétique se propage plus facilement lors des unions entre parents. Statistiquement, le coefficient de parenté entre cousins germains est de 12,5 %. Le risque de maladies récessives graves est multiplié par deux.
Mais l’anthropologie note un paradoxe : dans les populations pratiquant l’endogamie depuis des siècles, un phénomène de « nettoyage génétique » (purging) peut s’opérer. Les gènes défaillants sont éliminés naturellement par la sélection au fil des générations. C’est ce qu’observent les chercheurs en Norvège, où la proportion de mariages consanguins dans la communauté pakistanaise a rapidement diminué avec l’intégration.
Voilà pourquoi le rapport du NHS minimise les dangers. Ce qu’il ne dit pas, c’est que si les risques sont faibles pour une union isolée, ils deviennent considérables lorsque la pratique se répète sur plusieurs générations dans une communauté fermée. Ce que ne dit pas non plus l’avis strictement médical, c’est que ces mariages sont souvent des mariages subis.
Sur le sujet voir cette intéressante vidéo : de dirty biology :
La consanguinité, une méthode pour dominer le monde
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