
Après avoir régné pendant des millénaires, le système patriarcal a commencé à se désagréger en Europe à partir du 19e siècle. Cette histoire est généralement racontée à travers l’épopée des luttes féministes : combat pour le droit de vote, pour le droit à disposer de son corps (contraception et avortement), lutte pour l’égalité professionnelle et contre les préjugés et violences sexistes. Trois ou quatre vagues de luttes féministes se sont ainsi succédé depuis 150 ans.
Mais une autre histoire, plus discrète, s’est jouée à l’ombre des familles. La libération des femmes – plus exactement des jeunes filles – s’est faite en deux siècles en s’émancipant tour à tour de trois entraves : celle des pères, des maris et aujourd’hui des enfants.
Partie 1. La fuite plutôt que la révolte
Pour comprendre comment les femmes se sont progressivement libérées des entraves du patriarcat, il faut d’abord en comprendre la nature, pourquoi il s’est maintenu si longtemps et pourquoi il a commencé à perdre son emprise à partir du 19e siècle. Tout d’abord, il importe de comprendre que le patriarcat familial ne se résume pas simplement à la consécration du père comme chef de famille. Dans l’économie préindustrielle, l’essentiel de la vie se déroule dans les fermes, les ateliers, les boutiques ou les grands domaines. La famille n’est pas qu’un foyer, elle est aussi une unité de production associée à des terres qu’on cultive, à des ateliers d’artisans (le forgeron, le boulanger, le tailleur…), à des boutiques ou à des charges (notaire, receveurs, etc.). Elle en tire ses revenus et il lui faut les transmettre à la génération suivante. Même certaines fonctions ecclésiastiques se transmettent de père en fils. Le père de Jane Austen a transmis son poste de pasteur (et le presbytère où logeait la famille) à son fils aîné. La famille patriarcale est aussi une famille patrimoniale.
Dans ce système patriarcal, chacun a une place bien définie et un destin assigné.
- Le père de famille est donc le propriétaire exclusif des biens du foyer. C’est lui qui possède la ferme, le domaine, la boutique ou la charge (notaire). Il est le « padre padrone », à la fois le père et le patron. Il règne sur la famille. Celle-ci se limite parfois à un foyer restreint (dite encore « famille nucléaire »), mais peut aussi s’étendre aux fils mariés, belles-filles, petits-enfants et domestiques.
- Le fils aîné (éventuellement les cadets selon les modalités de l’héritage) est destiné à reprendre la place du père. En attendant, il vit sous sa coupe. Même adulte, marié et père de famille, un fils de paysan ou de notaire reste sous la dépendance de son père. Tous les pères ne sont donc pas des patriarches. Et le patriarcat ne s’exerce pas que sur les femmes, mais également sur les autres hommes de la maisonnée.
- L’épouse du patriarche tient une place particulière dans ce système et ce n’est pas forcément celle de la femme soumise. En se mariant, une jeune fille change de statut, elle devient la « maîtresse de maison ». Il lui incombe désormais de diriger la vie domestique (que les hommes lui délèguent volontiers). À ce titre, elle n’est pas simplement responsable des tâches domestiques (qu’elle assume seule ou confie à des employés de maison dans les familles aisées), mais aussi de l’éducation des enfants. Or, les mères se sont toujours acquittées de cette tâche en respectant fidèlement le modèle patriarcal : en élevant leurs filles dans le but d’en faire des épouses modèles, en favorisant l’ascension des garçons, en essayant de contrôler leurs mariages. Souvent aussi, en tyrannisant la belle-fille qui vit sous son toit.
- La littérature et les biographies abondent en récits sur la façon dont ces « maîtresses femmes » ont régenté la vie domestique. Si elles ont joué le rôle de gardienne du temple patriarcal, ce n’était pas uniquement par l’effet d’un « habitus » inconscient (comme l’explique Pierre Bourdieu), mais pour des raisons stratégiques. L’épouse du propriétaire (si elle ne possédait pas les biens familiaux en propre) avait tout intérêt à faire prospérer les affaires de son mari. Car sa réussite devenait la sienne1. Elle avait également intérêt à ce que ses enfants, et en particulier ses fils, fissent de bons mariages et ses filles trouvassent un « bon parti ». Avoir un fils était plus avantageux qu’une fille : c’est lui qui était destiné à reprendre la ferme, la boutique, l’atelier ou le domaine et donc à héberger sa mère, assurer sa subsistance et en prendre soin plus tard. Alors qu’une fille était destinée à quitter le foyer et aller servir une autre famille. Voilà pourquoi les garçons étaient plus souvent préférés et chouchoutés par leur mère. Quant à la belle-fille, elle était sa rivale. L’important était de garder le plus longtemps l’ascendant sur elle. Il faut l’admettre, dans le système patriarcal, les mères ne jouent pas dans le même camp que leurs filles. L’un des piliers du système patriarcal et de sa reproduction réside dans ce « matriarcat domestique » qui, loin d’être un contre-pouvoir au patriarcat, en a été un des rouages2.
Fuir ou subir, l’émancipation des filles
Les filles sont les principales victimes du système patriarcal/patrimonial. La jeune fille est toujours défavorisée lors de l’héritage (quand elle n’en est pas complètement écartée comme dans le système anglais)3. Elle est élevée dans le but de devenir épouse et mère servile. En se mariant, elle passe de la coupe du père à celui du mari (ce qui peut s’avérer un moyen de s’élever dans la société comme on vient de le voir). Jane Austen a parfaitement conscience qu’en refusant de se marier, les jeunes femmes – dépourvu d’héritages – risquaient de sombrer dans la pauvreté. Elle le dit avec sa malice habituelle : « Les femmes célibataires ont une épouvantable propension à être pauvres, ce qui est un argument très sérieux en faveur du mariage. »

Dans les familles modestes, l’héritage ou les alliances familiales étaient faibles, voire inexistants. Dès lors, le contrôle parental sur le mariage était beaucoup plus faible que dans les milieux bourgeois ou aristocratiques. Les filles pouvaient choisir plus librement leur époux. De plus, les jeunes des classes populaires se côtoyaient au travail (dans les champs, les ateliers, sur les marchés) et lors des fêtes villageoises. Ces rencontres facilitaient les flirts alors que dans les familles aisées, les filles étaient plus surveillées.
Cette liberté restait bien sûr toute relative. Car une fois mariée, il fallait assurer la survie de la famille. Il n’était pas rare que les ouvriers agricoles partent de longs mois pour travailler comme saisonniers. Parfois, c’étaient les femmes qui partaient se faire embaucher comme nourrices afin de ramener de l’argent à la maison.
Pour elles, la véritable prison n’était pas le patriarcat, mais la pauvreté.
Sources : Jean-Louis Flandrin, Les amours paysannes (16e-19e siècle), Gallimard, 1975, ou Michelle Perrot et Georges Duby (dir.), Histoire des femmes en Occident (notamment l’article de Lawrence Stone), Plon, 1990.
Le témoignagne des romancières
Dans un système qui leur est aussi défavorable, les jeunes filles n’ont d’autres moyens que de se soumettre ou de chercher à fuir. Mais pour aller où ? Durant des siècles, en l’absence d’alternative, les jeunes filles de bonnes familles n’avaient guère le choix… à part le couvent ou le célibat. À partir du 19e siècle, de nouvelles perspectives commencent à s’ouvrir à elles. Pourquoi ?
Écoutons ce que nous disent les romancières, ce sont elles qui le racontent le mieux. L’émancipation des filles représente le thème dominant de la littérature féminine du 19e siècle. Qu’il s’agisse de Jane Austen (Raison et sentiments, 1811), Charlotte Brontë (Jane Eyre, 1847) ou Louisa Alcott (Les Quatre Filles du docteur March, 1868), toutes racontent l’histoire de jeunes femmes en quête d’émancipation.
Pour l’essentiel, leurs romans ont pour héroïne des jeunes filles qui tentent d’échapper à un destin tracé d’avance (voir encadré). Pour s’échapper, elles n’ont d’autre choix que d’exercer un métier. Or, l’avènement de la société industrielle est en train de changer la donne. De nouvelles opportunités apparaissent : le travail salarié, les professions indépendantes s’offrent aux jeunes filles comme aux garçons. Une jeune fille cultivée peut rêver de devenir institutrice, voire ouvrir une école (comme Jo, une des quatre filles du docteur March, qui n’est autre que le double de l’autrice Louisa Alcott). Et pourquoi pas devenir journaliste ou écrivaine (c’est ainsi que Jane Austen a réussi à conquérir son indépendance). D’autres, moins bien éduquées, peuvent rêver de travailler dans un commerce, d’être employées à l’usine. Notons que beaucoup de fils sont aussi dans le même cas et refusent d’entrer dans le moule paternel.
La révolution industrielle a donc contribué à la dislocation de la famille patriarcale/patrimoniale. Non par une contestation frontale, mais par la fuite des filles et garçons qui en étaient les victimes. L’industrialisation s’accompagne d’un exode rural massif vers les villes, de la création d’usines, de centres urbains avec commerces et d’administrations, de l’essor de nouvelles classes sociales (ouvriers, employés, instituteurs, comptables, vendeuses). Ce nouveau monde sape les fondements de la famille traditionnelle organisée autour de la ferme, du village, de l’église et du château.
De nouvelles perspectives s’ouvrent alors pour les jeunes gens : quitter le foyer familial, rejoindre la ville, mener leur propre vie. Les garçons aussi commencent à refuser de se plier dans le moule familial et aspirent à mener leur propre vie. Des filles se mettent à rêver d’un autre destin que celui de trouver un bon parti.
Le système patriarcal ne s’est pas effondré sur lui-même, il n’a pas été miné de l’intérieur par des contractions internes. Tant que pères et mères en tenaient bien les rênes et que les enfants n’avaient pas d’alternative, ces derniers, d’abord soumis à l’ordre familial, devenaient donc à leur tour des parents gardiens d’un ordre séculaire. C’est quand de nouvelles opportunités sont arrivées que les filles ont fuit. Qu’est ce qui les attendaient vraiment. La libération de la tutelle parternelle allait-elle mettre fin à leur asservissement ?
C’est ce que nous verrons dans le prochain épisode.

• Jane Austen raconte dans Raison et sentiments (1811) l’histoire de deux sœurs tiraillées entre la voix de la raison, un mariage de convention avec un homme installé et qui assure la sécurité, et le mariage d’amour avec un homme dont la situation est précaire. C’est la transposition romancée de sa propre histoire. Jane est tombée amoureuse d’un jeune Irlandais, mais les familles se sont opposées à leur union. Plus tard, elle a reçu une proposition d’un homme fortuné qu’elle n’aimait pas. Elle a d’abord accepté pour sauver sa famille de la pauvreté, puis s’est rétractée. Elle ne s’est jamais mariée.

• La famille de Louisa May Alcott, autrice des Quatre Filles du docteur March (1868), ressemble beaucoup à celle de son héroïne principale. Joséphine, dite Jo, copie conforme de Louisa Alcott, est une jeune femme indépendante et anticonformiste qui rêve de liberté, de voyages et d’une carrière littéraire. Jo rejette la demande en mariage de son ami d’enfance, Laurie, craignant que ce mariage entrave son indépendance. Pour gagner sa vie, elle vend ses histoires dans un journal de New York. À la fin de l’histoire, elle se marie avec le professeur Bhaer, tout en réalisant son ambition d’écrivaine et d’éducatrice. Ce happy end assez conformiste a été réécrit par Louisa Alcott à la demande de l’éditeur et de ses lecteurs qui trouvaient le refus du mariage de son héroïne trop radical.
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Dans Jane Eyre (1847), Charlotte Brontë raconte l’histoire d’une orpheline qui rejette la soumission qui lui est imposée, d’abord par sa méchante tante, puis par les strictes conditions du pensionnat de Lowood. Elle rejoint la ville où elle obtient un poste de gouvernante chez M. Rochester, un homme seul. Elle trouve l’amour auprès de cet homme. Cependant, elle découvre qu’il est déjà marié. Sa femme qui est folle est séquestrée dans une partie de la maison. Jane choisit de fuir plutôt que de maintenir une situation déshonorante. Après des mois d’errance, elle hérite providentiellement d’un oncle éloigné. Jane retourne volontairement auprès de Rochester, son premier amour, qui est désormais seul et blessé. Jane décide alors de partager sa vie avec lui. Devenue indépendante financièrement, elle peut vivre son amour sur un pied d’égalité.
- Un peu comme un manager a intérêt à faire prospérer une entreprise même s’il n’en est pas le propriétaire. Ses revenus dépendent de la réussite de l’entreprise qu’il pilote. ↩︎
- Voir « Matrones. L’histoire méconnue des maîtresses femmes », dans L’Humanologue (en ligne). ↩︎
- La dot avait pour but de compenser en partie le défaut d’héritage. Il permettait à une fille de posséder un petit bien au moment de s’installer dans un foyer. Une fois mariée, la dot restait sa propriété personnelle. Dans les familles riches, la dot pouvait être élevée, ce qui attirait la convoitise des coureurs de dot… ↩︎
À lire aussi dans ce dossier
Quand les mères soumettaient leurs filles
Le temps des patriarches




Ze grand sujet du moment, où s’expriment beaucoup de refoulements ! On a un peu marre (dire que cela nous fait un peu chier maintenant serait impoli, ooooh ). RIEN à voir avec le système romain, ancré dans le subconscient et qui est toujours la référence. En fait je n’en ai rien à faire, que chacun prenne sa place dans la société comme il le désire, mais alors il faudra aussi admettre enfin que le sexe féminin doit aussi revendiquer ce qui est moins plaisant, les métiers dits manuels ou « cols bleus », où leur déficit de représentation crève les yeux, sans qu’il soit question de puissance physique qui l’explique: chauffeuses, boulangères/pâtissières, électriciennes et tant d’autres. Un peu d’honnêteté s’il vous plait.
Bonjour, nous les femmes avons et sommes encore assez enfermées dans un univers patriarcal qui ne demande qu,à continuer son parcours pour son profit. Il est tellement facile de se faire obéir sans penser à nous. Réfléchissez avec votre ❤. Vous en avez un. Ne le gaspillez pas, il peut vous faire réfléchir pour votre bonheur et le nôtre.
On trouve la même chose dans ces métiers dits féminins : femmes de ménage, petites mains, auxiliaires de vie, aide soignantes, infirmières, caissières, etc …