Avant d’être un film culte, La Guerre des boutons, d’Yves Robert (1962), fut un roman très célèbre, publié en 1912 par Louis Pergaud. L’écrivain y racontait la rivalité entre deux bandes de gamins.
Tout commence par un grave affront. Les deux frères Gibus ont été agressés sur le chemin de l’école par la bande des Velrans, du village voisin. Les deux garçons ont été traités de « couilles molles ». Le chef de bande est informé : on décide d’une riposte. Le lendemain, sur la porte de l’église on découvre cette inscription : « Tou les Velran çon dé paigne Ku ». La guerre est déclarée !
Une bataille rangée a lieu entre les deux petites troupes. Elle se réduit à une salve d’insultes, quelques bousculades et jets de pierre. Mais une embuscade permet aux gars de Longevernes de capturer un petit. « Mique la lune » est attaché et on menace de lui « couper le zizi ». Le gamin est terrorisé. Finalement, tous les boutons de sa blouse et du pantalon seront coupés et il est relâché. La suite du roman est une histoire de ripostes et de représailles, complots, querelles intestines, fanfaronnades, construction d’une cabane, quelques larcins et des brimades contre les « poules mouillées ». Le succès de La Guerre des boutons tient à ce qu’il met en scène sans tabou, ni mièvrerie une réalité du monde de l’enfance : la constitution de petits clans rivaux avec ses petits caïds et ses souffre-douleur, ses insultes et ses bousculades, ses actes de cruauté ordinaire et ses terreurs enfantines.
Des bandes aux gangs
Quels liens existent-ils entre les jeux d’enfants et leur petite rivalité clanique et les conflits entre « bandes des cités » qui défraient la chronique ? Les petites guerres enfantines contiennent-elles, en germe, une violence qui peut se déchaîner plus tard sous forme de « guerres des gangs » ? Les jeux d’enfants ne seraient-ils pas une forme embryonnaire de guerre, amenée à se transformer plus tard en conflit de territoires entre gangs ?
Une première réponse saute à l’esprit. Il n’y a heureusement pas de passage obligé de l’un à l’autre. Tous les enfants ont connu des histoires de petits clans rivaux dans les cours d’école ou dans les jeux de vacances, mais très peu sont devenus des délinquants notoires. Néanmoins, l’analogie est intéressante. Car elle oblige à cerner les traits communs et les différences entre les différents groupes de jeunes. Trois types de bandes sont à distinguer.
• Les groupes de pairs.
Le regroupement des jeunes en petits groupes, clans, clubs fermés sur eux-mêmes est un phénomène assez universel. Des bandes de jeunes, il en existe dans les villages africains comme dans les bourgs de provinces, en France, au Chili ou en Indonésie. Dans les cités comme dans les beaux quartiers. Il en existait au temps de Platon comme au Moyen Âge. Le phénomène s’est généralisé au 20e siècle avec l’avènement de la jeunesse comme groupe social autonome. L’enfance et l’adolescence sont le « temps des copains » où l’on se regroupe en équipes, clans, clubs, bandes et groupes de pairs. Ces groupes de pairs se retrouvent dans les cours d’écoles, de la primaire à l’université. Ils forment des petits noyaux de sociabilité où l’on parle, on rit, on se moque, on se bouscule et on flirte avec les interdits.
• Les bandes délinquantes
Les « bandes », tels que l’entendent les sociologues relèvent d’un phénomène plus spécifique. Ce sont des groupes de jeunes adolescents et adultes, très majoritairement des garçons, qui « traînent » dans les caves d’immeuble et les cages d’escalier. Ces bandes délinquantes sont apparues sur un terrain social précis : dans les milieux défavorisés en rupture avec l’école, le travail, la famille. Dans les années 1960, on parlait des « blousons noirs », puis des « loubars ». Sont ensuite venus les skinheads.
Dans les années 1990, est apparue, en région parisienne, toute une série de « bandes des cités » : les Criminals boys, les Clica Una (Paris nord) les Fight Boys (Corbeil), les Street boys (Aulnay) etc.
La bande n’est plus simplement un petit îlot de socialisation à l’écart du monde des adultes. La délinquance – sous forme de vols, trafics, dégradations – y est monnaie courante. Les bandes arborent des sigles, occupent un territoire et développent une idéologie communautaire forte : avec culte de la virilité, de la fierté, et du respect. Les conflits de territoire et les bagarres entre groupes sont fréquents.
• Les gangs
Avec le gang, on bascule dans un autre univers : celui du crime organisé. Il s’agit d’une structure mafieuse : une économie parallèle se met en place avec vols, braquages, rackets, trafics de drogue. L’argent coule à flots et les armes à feu font leur apparition. Un ordre hiérarchique est institué : des caïds, leurs lieutenants et une cascade de sous-fifres.
À la fin des années 1980, une guerre des gangs s’est déclenchée à Los Angeles entre le gang des creeps et celui des bloods. Elle fit des centaines de morts. Elle est comparable aux guerres entre mafias qu’ont connues la Camorra ou la Cosa nostra. Aujourd’hui, en Amérique centrale, les gangs des Maras se livrent aussi à une guerre sans merci.
Qu’est-ce qu’une bande ?
L’avantage du mot « bande » est de pointer le regard sur un phénomène très général : la tendance des jeunes à se regrouper en clans qui échappent un temps au monde des adultes. Ces petits clubs aiment flirter avec les interdits : cela fait partie de la conquête de l’autonomie. Saint Augustin confie ainsi que lorsqu’il avait 16 ans, lui et ses potes, ont saccagé le poirier d’un voisin uniquement pour le plaisir de détruire… Cela se passait en Algérie romaine, au 4e siècle après J.-C.
Les bandes représentent un phénomène plus spécifique : celui de groupes de jeunes, délinquants et déviants, qui cultivent une marginalité et une forte agressivité. Enfin, le gang est une dérive très particulière, très rare et hyper-violente qui n’existe qu’au sein de quelques quartiers des grandes métropoles. •
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