Quand les hommes souffraient du froid

Il a fait très froid à Paris en janvier 1709. Durant plusieurs semaines, la Seine fut couverte de glace. Élisabeth de Bavière, duchesse d’Orléans, écrit que 24 000 personnes sont mortes à Paris du fait de ces températures glaciales. On estime qu’en France 600 000 personnes périrent du froid et de ses conséquences : la famine (les cultures furent dévastées) et les maladies ont décimé les populations. Ce phénomène extrême a concerné toute l’Europe.

De tels épisodes de grands froids, l’hémisphère nord, dans son ensemble, en a connu d’autres durant cette période (notamment en 1720, 1740,1740 et 1770). Des pics qui s’inscrivent dans une période de refroidissement que les historiens désignent comme le « petit âge glaciaire ». Il a duré plus de cinq siècles, de 1300 à 1850 environ.

Le climat a-t-il changé le cours de l’histoire ?

Le climat s’impose de plus en plus chez les historiens comme un des facteurs agissant de l’histoire. Timothy Brook, spécialiste de la Chine, soutient que le petit âge glaciaire a été un facteur décisif des grandes crises sociales et politiques (1). Celle des années 1270 a vu les troupes mongoles déferler sur la Chine, fuyant les steppes stérilisées par la sécheresse et les rigueurs de l’hiver. Les guerriers nomades ont fait chuter l’empereur en place et instauré leur propre dynastie : celle des Yuan.

Dans les années 1640, une nouvelle vague de froid a été accompagnée d’épidémies et de famines qui ont décimé les populations. La crise sociale qui a suivi a provoqué à son tour la chute de la dynastie Yuan et l’installation de la dynastie Ming (1368-1644).

Faut-il en conclure que le climat a « fait » l’histoire de la Chine ? T. Brook ne va pas jusque-là. Les aléas climatiques conduisent certes à des crises économiques et sociales, mais les sociétés peuvent y réagir différemment. Ainsi, T. Brooks note qu’au Japon, sous la dynastie des shoguns Tokugawa, la crise climatique du 16e siècle a provoqué une crise sociale majeure au début du 17e siècle, mais l’État unifié, la faible densité de population et l’absence d’envahisseurs extérieurs, ont permis au régime en place de se maintenir. En France, l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, référence incontournable en matière d’étude du climat (2), récuse l’idée d’un déterminisme

climatique sur les plans économique, sociaux et politique. Selon lui, le climat est un facteur parmi d’autres du déclenchement des révolutions. Il peut agir dans un contexte donné comme l’étincelle qui met le feu aux poudres. Ce qu’il nomme « l’effet gâchette » 3). Les cinq siècles du petit âge glaciaire ont provoqué des crises sociales à répétition, mais cette période fut aussi celle du décollage économique, de la constitution des États-nation et d’une transformation culturelle sans précédent.

Philipp Blom, journaliste et historien allemand, tire de cet événement des conclusions inattendues. Les aléas du climat et les crises à répétition auraient conduit les sociétés à se transformer en profondeur pour faire face aux rigueurs de la nature. L’essor des sciences, des techniques et l’avènement d’une nouvelle vision du monde (l’homme voulant se rendre « maître et possesseur de la nature ») seraient donc les conséquences du petit âge glaciaire. Aujourd’hui, c’est le risque inverse qui nous guetterait. L’argument est moyennement convaincant : il relève plus de la leçon de morale que de l’analyse historique.

(1) T. Brook, Le Léopard de Kubilai Khan. Une Histoire mondiale de la Chine, Payot, 2019.

(2) E. Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil (2 tomes), Flammarion, 1967.

(3) E. Le Roy Ladurie, « Révolutions, le déclic climatique », Grands Dossier des Sciences Humaines n° 25, 2011.

L’âge glaciaire

Le pléistocène (anciennement ère tertiaire) qui s’étend sur 2,5 millions d’années fut globalement un âge glaciaire. À l’époque, la calotte glaciaire couvre l’hémisphère nord jusqu’à la Belgique. Les glaciers des Alpes avancent jusqu’à Lyon. Le niveau des eaux (emprisonnées dans les glaces) est plus bas de 100 mètres, ce qui fait qu’on peut aller à pied de l’Europe continentale à l’Angleterre.

Cette période glaciaire est divisée en quatre phases de glaciation (1). Le dernier âge glaciaire, d’une durée de 100 000 ans environ, débute vers -110 000 et s’achève vers 12 000 av. J.-C. C’est un moment déterminant dans l’histoire humaine : à cette époque Homo sapiens quitte l’Afrique et s’installe sur plusieurs continents (au Moyen-Orient, vers -90 000 en Asie, et vers -60 000, en Australie et en Europe).

En Europe, Sapiens va rencontrer Néandertal, un lointain cousin présent sur le continent depuis 500 000 ans. Néandertal s’était adapté à l’âge glaciaire, développant un mode de vie proche de celui des Inuits. Son alimentation était essentiellement carnée (en l’absence de légumes et de fruits) et il savait coudre des vêtements chauds, ce qui dénote une indéniable manifestation d’intelligence.

(1) Dans les Alpes, on les appelle Günz, Mindel, Riss, Wurm. Ces phases sont entrecoupées de périodes interglaciaires.

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