Qui se souviendra de nous ?

• Tout d’abord, merci pour vos contributions. Vos réponses aux questions de l’humanologue sont souvent pertinentes, inspirantes et variées. Elles m’ouvrent des voies nouvelles et me rappellent aussi qu’il faut se méfier des idées préconçues et des chemins balisés par les sciences humaines. La condition humaine ne se laisse pas facilement enfermer dans un moule.

• Je prépare un prochain numéro sur nos vies post-mortem et précisément sur ce que l’on voudrait laisser derrière soi. La magnifique chanson de Jennifer (« Qui se souviendra de moi ? » (https://soundcloud.com/jennifer-el-gammal/qui-se-souviendra-de-moi-3) m’a suggéré cette idée : mettre à l’honneur une personne disparue. Elle n’est plus là mais elle a compté pour nous. Et elle continue à nous hanter, bien après sa disparition. Elle est ce fantôme dont le souvenir va s’effacer progressivement . C’est dommage et c’est injuste.

Et si on reconnaît un peu de vie à l’un de nos chers disparus. Comment ?

En écrivant un mot, un paragraphe ou plus, consacré à une personne qui nous est chère. Simplement prendre la  plume pour redonner vie et fixer sur le papier une personne qui a compté pour nous. Personnellement, je pense à ma grand-mère Rose. (J’en ai dit quelques mots dans le prochain numéro de L’Humanologue.) Rose est née au début du 20ème siècle. Italienne, elle a migré en France avec son mari. Sa vie avait été entièrement consacrée au travail (elle était couturière), ses trois enfants (dont ma mère) et son mari (en fait, un quatrième enfant… ). Quand il est mort, je suis allé vivre chez elle. Je me souviens l’avoir accompagnée au cimetière (tous les jours les premiers temps). On mangeait en tête à tête (et on riait beaucoup). J’ai réussi à lui faire raconter ses années d’enfance, dans l’Italie du nord. Sa venue en France. Mais elle n’avait pas grand-chose à raconter. Elle se levait tôt pour commencer son travail (faire les ourlets de pantalon pour le magasin de vêtements d’à côté) et finissait tard le soir en regardant ensemble la télévision (à l’époque de l’ORTF). Je l’aidais à faire des bobines de laine. Rose : je ne sais pas pourquoi, mais elle revient souvent dans mes pensées en ce moment. 

• Et vous, à qui pensez-vous ? 

12 réactions sur “Qui se souviendra de nous ?

  1. Issu d’une famille italienne de bergers ou journaliers des Abruzzes, j’ai voulu prolonger le souvenir et leur mémoire pour nos enfants nés en France et leur rappeler ce qu’ont vécu leurs grands parents en venant travailler dans la sidérurgie française florissante des années 1920/30 .Une autre partie de ma famille restée en Italie a connu le fascisme et toutes les vicissitudes de ce siècle troublé par 2 guerres mondiales, le fascisme…
    J’ai eu comme première intention d’écriture, de retracer à travers le parcours de ma famille sur trois générations, les péripéties historiques, guerrières et économiques du XXe siècle, et le bouleversement des destins individuels qui s’en est suivi.
    Pendant les deux années de recherche et d’écriture du livre autopublié (Partir pour un Ailleurs chronique d’une famille italienne dans les tourments du XXème siècle), j’ai eu le sentiment de faire revivre mes grands parents et parents ballotés au gré des évènements politiques, économiques, sociaux et humains et de comprendre leurs joies, souffrances et espérances. Je leur rends avec ce livre autopublié un hommage posthume et fait revivre toute une époque.
    Pour compléter cet hommage, j’ai également traduit le livre en italien qui sera publié à l’automne prochain en Italie.
    Le partage avec des lecteurs va à son tour donner une vie différente au texte proposé, c’est tout le pouvoir de suggestion de la chose écrite et ainsi faire vivre la mémoire de ces disparus.

  2. Merci l’Humanolgue… pour Rose
    « je ne sais pas pourquoi, mais elle revient souvent dans mes pensées en ce moment.  »
    peut être parce que :
    « (et on riait beaucoup). »
    Un tel trésor pour « résister » aujourd’hui ?

  3. Ils et elles se souviennent d’eux…
    Librement je vous propose ce partage, faire leur connaissance et se souvenir d’eux…

    C’est un tour du monde à travers des témoignages sur des grands-parents, voyage, que j’ai « mis en route » dans le cadre d’un salon du livre, partant d’amis, d’amis des amis, des connaissances de connaissances, pour mieux comprendre ce qu’ils ont vécu, traversé et transmis, ce qui a constitué, pour eux, les divers évènements de l’histoire récente dans différents pays…
    https://www.salondulivrealencon.fr/le-salon-cest-aussi/un-tour-du-monde-80-grands-parents

  4. Qui se souviendra de nous ?

    Seul le vent se souviendra de nous
    Qui ne sommes « que fantômes et ombres légères »
    Lui qui a tant voyagé,
    Grands et petits voyages,
    Du Sahara à l’Amazonie,
    De Tonnerre à Auxerre,
    Qui a pu mesurer la grandeur et la misère des hommes,
    Leur soif de grandeur meurtrière,
    Et de ce regard être caressant ou dévastateur..
    Oui le vent se souviendra de nous.
    Il nous a enveloppé toute notre vie,
    Il est tous ceux que nous avons aimés
    Et nous ne savons pas l’écouter.

    Tonton (pseudo)

  5. Bonjour, Je souhaite évoquer ce que Gregory Bateson a écrit à ce sujet c’est que l’on ne meurt pas totalement tant qu’une personne évoque ce nom. Donc c’est prolonger encore un peu plus les traces de ce qu’il a apporté particulièrement en étant le principal support du Mental Research Institut de Palo-Alto.

    Dans la foulée j’ai bien apprécié la demande d’apport d »idées et donc encore plus surpris de n’avoir pas de feed-back de mes messages antérieurs !

  6. Aisha.
    C’était un matin pendant les moussons de 2012 à l’Alliance Française de Bangalore (en Inde) que je l’ai vue pour la première fois, passant d’une salle de cours à l’autre, animant deux cours en même temps car toute une classe se trouvait sans professeur ce jour-là.
    Tel était son amour pour l’enseignement et pour ses élèves.
    Un autre jour je l’ai vue passer par l’entrée du campus très tôt le matin, portant un hijab noir et un sac rouge en bandoulière, mais avant d’aller vers les salles de cours, elle s’est arrêtée, a pris un petit paquet de son sac et a offert aux chiens de garde quelques morceaux de pain.
    Tel était son amour pour les animaux.
    Plus tard, quand elle est devenue ma collègue, elle m’a raconté un jour, comment elle s’était presque évanouie en voyant un petit écolier se coincer son doigt dans la porte.
    Tel était son amour pour les enfants.
    Pendant les mauvais quarts d’heure de la vie, c’était elle qui m’a dit « On essaie tant de nous façonner et de façonner notre vie qu’on oublie que rien n’est dans notre contrôle. A la fin, c’est cette résignation à la volonté du Dieu qui m’a donné la paix. »
    Elle est devenue plus qu’une amie, elle est devenue ma sœur.
    Un jour elle s’est évanouie pour de vrai. C’était le cancer du cerveau… un cerveau d’un génie qui assimilait non seulement les notions scientifiques mais analysait aussi avec précision les nuances des sciences humaines.
    Elle disait souvent qu’elle voulait devenir enseignante dans une école pour les enfants défavorisés quand elle se guérirait…
    Tel était son amour pour la vie… sa vie…
    Dépourvue de toute force, s’allongeant sur son lit après une séance de radiothérapie, elle m’a montré ses dessins. De beaux dessins de ce qui se passait aux profondeurs de son âme… l’un d’eux était intitulé ‘Le paradis’ qui montrait une balançoire flanquée de deux arbres….
    Elle était prête pour la fin de sa vie… sa vie courte de 29 ans…
    Mais ce n’est pas toujours la fin d’Aisha dont la mémoire reste toujours dans mes pensées…
    Telle était sa douceur ….
    Et telle était la puissance de son amour pour tout ce qui existe.

  7. Je pourrais parler de mes parents disparus il y a longtemps maintenant mais auxquels je pense de nombreuses fois. Je souhaiterais parler de mon frère adoré et perdu dans sa 41 unième année qui me manque mais surtout mes regrets de ne pas avoir su profiter de nos moments d’insouciance. Mon manque de maturité à l’époque m’a orienté vers un tout ou rien et de fait je me suis retrouvée sans rien par fierté mal placée… un simple appel téléphonique aurait pu changer la donne mais je ne l’ai pas fait. Alors aujourd’hui, je repense à nos moments de partage et de complicité et pas seulement au fait de t’avoir revu dans un lit d’hôpital où ta vie s’est arrêtée en ce début de journée du 4 novembre 2004. J’ai espéré, prié, souhaité que nous puissions à nouveau nous retrouver et parcourir les Pyrénées ensemble avec nos enfants respectifs qui s’étaient également perdus….ce n’était pas encore le temps des réseaux sociaux. Souviens toi de nos sorties avec nos amis respectifs, ces moments de fou rire dans la 2 CV de maman alors que nous rentrions de boîte de nuit. Nos paris avec les copains pour traverser la rivière alors que nous avions vu le film les Dents de la mer….oh cette peur bleue de se faire attaquer par un requin ! Nous étions tous tremblants mais prêt au défi du jour. Quelle chance de pouvoir habiter en bord de mer et d’avoir cette liberté, sans aucune crainte de quoi ce soit.
    Nos balades dans les bois pour construire une cabane, en ayant emprunté discrètement les outils de papa ! On jouait à se faire peur avec les branchages qui bougeaient et que nous pensions envahis par des BÊTES ! on criait tous comme dans la guerre des boutons tellement nous étions persuadés qu’un type malfamé ou qu’un monstre allait nous kidnapper ! On avait tous entre 10 et 15 ans et nos rencontres étaient toujours pleine d’émotions de joie. Nous n’avions pas connaissance des soucis que nos parents pouvaient avoir, ils ne relataient rien qui puisse nous envahir l’esprit. Cette protection n’existe plus beaucoup de nos jours, c’est peut être pour ça que les jeunes gens aujourd’hui on plus de mal à vivre cette insouciance que nous avions !
    Ton échappatoire préférée la lecture des BD ! Comme disait Maman, il plane ! Ce mode d’expression ne la dérangeait pas plus que ça car elle ne finançait pas cet achat et en plus elle endentait tes rires car tu vivais ces moments à fond . Merci à ton meilleur ami de l’époque de te les avoir prêté. Ta passion des BD agaçait notre sœur aînée car ce n’était pas digne d’une lecture intellectuelle ! quelle connerie !
    Tous ces petits évènements de la vie sont inscrits dans ma mémoire et cela me fait énormément de bien de pouvoir les retranscrire. Enfin tu revis un peu plus aujourd’hui car je repense à notre Bonheur fraternel d’avoir eu autant de si BEAUX moments.
    Cet espoir de pouvoir rire, sourire et être heureuse avec nos familles j’y ai cru chaque mercredi où je suis venue te rendre visite. J’étais optimiste jusqu’au jour ou cette infirmière m’a dit « il n’y a plus d’espoir… » mon cœur s’est emballé mais pas un son n’est sorti de ma bouche.
    Tu me manques chaque jour mais surtout tu manques à tes enfants avec lesquels tu étais en osmose. Aujourd’hui tu serais fier d’eux car ils construisent leur vie et tu serai comme une balle d’être Papi.

  8. Mon fils …Souviens toi mon fils de tout ce que je t’ai appris, pour que plus tard tu te souviendras de moi

  9. Pourquoi donc se pose t-on cette question? Ce qui nous hante serait-il de laisser une trace de vie au delà de notre mort, juste pour avoir encore et toujours le sentiment qu’après notre disparition nous existerons toujours et encore! Ne serait-il pas plus apaisant d’accepter que de nous il ne restera rien de rien, parce que la nature est faite ainsi et que notre vie s’inscrit dans cette nature tout simplement. Nous nous rappelons des morts que nous avons tant chéri(e)s, mais nous savons bien qu’ils s’effaceront des mémoires eux aussi. En fait se poser la question ne traduit qu’une angoisse inconsciente de ne plus être et le désir que l’on se souvienne de nous n’est que le fonds du tiroir de notre égos.
    J’espère ne rien laisser derrière moi, cela me semblerait être une totale absence d’humilité et s’il doit rester quelque chose, ce qui fera vivre ce quelque chose n’appartiendra essentiellement qu’à ceux qui éprouveront le désir de le faire vivre.

  10. Le 20 février 2020 à 4 heures du matin, le Japon imaginaire où nous aimions voyager, Marylou et moi depuis plusieurs années, en quête de sagesse, de sérénité, d’esthétique raffinée, de promenade entre le sacré et le profane, à l’ombre d’un tori aussi majestueux qu’accueillant, ce Japon qui colorait le rêve dans notre vie s’est effondré dans les abysses, après un tremblement de terre effroyable et d’une force inouïe. Toutes les roches du Fuji-Yama se sont écroulées sur mes épaules, et je suis resté là devant mon chevalet vide et muet, seul rescapé du désastre : Marylou venait de partir de l’autre côté du pays du soleil levant.

    De nous deux, j’étais le survivant et je venais d’entrer en enfer. L’enfer, c’est mourir de chagrin mais sans vraiment y parvenir totalement. Je pénétrais dans l’obscurité du monde, le silence de l’humanité, le désespoir des âmes mortes. Je ne voyais plus Marylou, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus, et pourtant mon cœur continuait de battre, rempli de l’amour que cette femme admirable a consacré sa vie à m’apporter. J’ai pris alors la mesure de l’importance et de la grandeur de cette formidable chance que Dieu m’avait accordée en la mettant sur mon chemin. 50 années de bonheur ont suivi cette rencontre, 50 années d’escalade, avec ses joies et ses fatigues vers le sommet du Fuji, la montagne sacrée, si belle et si blanche, vue de loin, et si périlleuse à grimper lorsqu’on aborde ses premiers contreforts. Plus on s’approche du sommet, et plus le soleil rouge grandit, irrigant notre cœur du sang de l’amour qui donne la vie, pour l’éternité. Mais pour traverser les brumes qui enveloppent parfois sa cime, il faut prendre le risque du passage, ce glissement de l’histoire vers l’inconnu et l’espérance de la lumière. Je ne vois plus Marylou parce que mes yeux ne sont pas capables de supporter cette éblouissante lumière dans laquelle l’amour que nous avons construit, elle et moi, comme une étincelle qui jaillit, a fusionné avec l’Amour divin. Comme un tsunami, la mort a emporté mon aimée, mais lorsque l’océan a retrouvé son calme, c’est l’amour qui est revenu faire danser les vagues près du rivage, d’où je contemple dans l’horizon son soleil qui se lève et qui se couche, qui se lève et qui se couche…L’amour est éternel. Le pays du soleil levant est dans mon cœur, dans mes yeux, et je me suis retrouvé devant mon chevalet à peindre le rouge du sang qui donne la vie et qui offre l’amour à ceux qui apprennent à voyager à deux.
    J’ai donc repris mon voyage, à travers ce Japon imaginaire, et ma main, qui prend la couleur rouge sur la palette, c’est celle de Marylou, mes yeux qui s’extasient devant l’éclat du soleil levant ou la blancheur des cerisiers en fleurs, c’est la beauté de Marylou qu’ils redécouvrent, et mon cœur qui s’étreint lorsqu’une jolie geisha dans son kimono en soie illumine le paysage qui abrite sa promenade, c’est le cœur de Marylou qui bat dans ma poitrine, et l’amour qui métamorphose la mort en une nouvelle naissance pour un merveilleux voyage : le voyage de Marylou.

    Michel VANDENBERGHE

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