Si Dieu ne sert plus à rien, comme l’affirment certains croisés de l’athéisme, pourquoi Dieu a-t-il survécu à l’âge de la science, de l’ordinateur et de l’ego triomphant ?Confession d’un incroyant
Commençons par une confession : je ne suis pas croyant. Ni Jésus, ni Allah, ni Bouddha et encore moins Shiva ou Vishnou ne m’attirent ni ne me subjuguent. En revanche, j’avoue un faible pour les petites divinités shintoïstes (vous savez : le petit chat porte-bonheur qui lève la patte ou le renard à bavette). Il m’arrive même de saluer avec respect Ganesha, le dieu à tête d’éléphant dont la statue est en bonne place sur mon bureau.
Je ne crois pas en Dieu mais j’ai un esprit religieux. Comment ne pas l’admettre quand on vit branché sur une forme de transcendance ? Car le sacré n’est pas une spécificité de la religion. Une forme de la transcendance peut se repérer dans la musique (Mozart ou John Coltrane nous le font parfois ressentir). Certaines personnes sont prêtes à se prosterner devant les mathématiques et la science, et on ne peut nier qu’il y a une dimension religieuse dans les engagements politiques. D’autres personnes pensent (et j’en fais partie) que la vérité est une valeur supérieure et universelle. Dès lors, la recherche du vrai s’apparente à une quête spirituelle : elle a son idéal (le Savoir absolu), sa mystique (l’Eureka comme extase mystique), sa « mission » (faire progresser le savoir). La discipline de vie d’un chercheur de vérité ressemble beaucoup à une vie monastique (chasteté exceptée) avec ses règles, ses horaires, sa vie en partie cloîtrée. Celui qui pense avoir une mission se transforme aussi aisément en prédicateur (l’intellectuel, le chercheur, et le professeur prêchent aussi la bonne parole). La certitude de détenir certaines vérités vous donne même parfois le sentiment d’être un « élu » ! Oui, il y a quelque chose de religieux dans la quête du savoir.
Par contre, concernant Dieu, j’ai arrêté d’y croire vers l’âge de 15 ans.
Récit d’une déconversion
Ma déconversion n’a rien d’exceptionnel. Au départ, mes sœurs, mon frère et moi avions reçu une éducation chrétienne comme beaucoup de petits Français de l’époque (les années 1960). On nous envoyait au catéchisme pour y apprendre la vulgate : Dieu existe, il se divise en trois, le Père (Dieu), le Fils (Jésus) et le Saint-Esprit (un personnage moins évident à cerner : un ange ?). Dieu a créé le monde – le soleil, la terre, les océans, les montagnes, les plantes, les animaux, etc. -, puis vint le tour d’Adam puis d’Ève, les deux premiers humains. Nos deux ancêtres avaient désobéi : on ne savait pas trop quel avait été leur péché (le « fruit défendu » ?) mais c’était grave ! Pour cela, ils avaient été chassés du paradis. Que toute leur descendance, jusqu’à nous, ait été punie à cause du péché originel nous semblait injuste et le prêtre qui nous enseignait le catéchisme n’avait pas vraiment d’explication convaincante à nous fournir. Dieu, nous disait-on, a ses raisons que la raison ne connaît pas. À la séance suivante, on apprenait que Dieu, fâché par les hommes, avait provoqué un grand déluge, mais épargné in extremis Noé, sa famille et un couple de chaque espèce animale. Plus tard encore, Dieu avait noué une alliance avec un « peuple élu » : les Hébreux (on évitait de dire les « Juifs »). Dieu les avait aidé à fuir d’Égypte, où ils étaient mis en esclavage, en ouvrant devant eux les eaux de la mer Rouge. Après avoir dicté à Moïse, leur chef, les « Tables de la loi », il les avait conduits sur la terre d’Israël. La suite de l’histoire était difficile à retenir, à part quelques clichés frappants : les trompettes de Jéricho, la victoire du petit berger David contre le puissant roi Salomon.
Le prêtre ne s’attardait d’ailleurs pas trop sur l’histoire d’Israël, – les 12 tribus, la destruction du Temple, etc. L’essentiel venait ensuite : le Nouveau Testament. Commençait alors le récit de la vie de Jésus, déclinée en quelques scènes édifiantes : sa naissance (un jour de Noël, dans une crèche, entouré d’animaux de la ferme), sa prédication (« il faut aimer son prochain, tendre l’autre joue, repousser le démon »), ses miracles (l’eau changée en vin, les guérisons, la multiplication des pains, la marche sur l’eau), puis la fin dramatique. Le rite du dernier repas avec les apôtres (« Prenez et mangez, ceci est mon corps. Buvez, ceci est mon sang ») me paraissait bizarre, mais bon… Venait ensuite la trahison de Judas (quelle ordure, celui-là !), les Juifs qui réclamaient la mort de Jésus (ah, les salauds !), Ponce Pilate qui se lavait les mains (le lâche !), la crucifixion (ça doit vraiment faire mal !), la mort puis la résurrection du troisième jour (quel incroyable happy end !).
Durant les séances de catéchisme, on nous parlait aussi de l’Enfer et du Paradis. L’enfer ressemblait à un grand brasier où les méchants allaient atterrir : ils y seront persécutés par le diable avec des cornes et une queue. Au Paradis, par contre, on pouvait s’attendre à un bonheur éternel aux côtés de Jésus, des anges et de nos chers disparus. Pour en arriver là, il fallait bien sûr se conduire en bon chrétien : ne pas commettre de péchés (les moins graves pouvaient être pardonnés moyennant une confession et quelques prières : le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie » appris par cœur comme une poésie de La Fontaine). Le dimanche matin, avec mon frère et mes sœurs, on nous envoyait à la messe. Nos parents n’étaient pas présents. Papa allait jouer aux boules avec ses copains pendant que maman préparait le repas. Sur le chemin de l’église, on dépensait les pièces destinées à l’aumône pour acheter des bonbons à la boulangerie.
Vers 12 ans, notre formation de chrétiens se terminait par la communion solennelle. La première étape était un voyage de deux jours à Ars, patrie du curé d’Ars, le grand saint local. Durant le voyage en car, j’ai beaucoup vomi. Arrivé sur place, on allait visiter une église, ainsi que la chambre du curé. On nous parlait aussi de ce miracle : le curé d’Ars n’était pas un saint pour rien. Durant la prière, il était capable de léviter ! Durant les nuits suivantes, j’ai essayé aussi de prier très fort en espérant quitter le sol, mais ça n’a pas marché.
De la communion, j’ai le souvenir du défilé dans l’église. Mon frère et moi portions notre premier costume (cousu par mémé Rose). Le moment clé de la cérémonie était celui où les communiants défilaient dans la nef, un grand cierge à la main, sous les yeux des parents. Le moment était solennel : la flamme des cierges, le son de l’orgue, les odeurs d’encens… J’étais ému aux larmes ; je me souviens m’être juré une fidélité éternelle au Seigneur.
La cérémonie terminée, on nous prenait en photo (mains jointes et regards pieux levés vers le ciel). Tonton Léon (mon parrain) m’a offert ma première montre. Puis, venait le moment de la fête : un grand gueuleton familial, à vrai dire plus gaulois que chrétien.
Deux ou trois ans plus tard, ma vie de bon chrétien a pris fin. À l’adolescence, l’esprit d’indépendance, le scepticisme et la révolte contre l’autorité ont fait leur effet. Cette révolte était renforcée par ce scandale moral : la télévision nous montrait des images d’enfants mourant de faim en Afrique, de guerres ou de catastrophes qui s’abattaient sur des populations innocentes. Mais comment un Dieu d’amour et de miséricorde pouvait-il accepter cela ? Et, question subsidiaire, comment les gens peuvent-ils s’en remettre à un Dieu qui leur inflige de tels fléaux ?
Mon processus de déconversion a suivi des étapes assez classiques 1 : tout commence par des questions, suivies de doutes, puis de moments de scepticisme qui précèdent une phase de crise et d’effondrement des croyances. Vers 16 ans, je n’étais pas vraiment athée, j’étais plutôt en colère contre Dieu. Je refusais d’obéir à une autorité que je trouvais injuste : pas question pour moi de me mettre à genoux devant Lui. À l’époque, je ne niais pas l’existence de Dieu, je refusais de me soumettre. L’incroyance est venue plus tard.
Avec le temps, ma colère s’est dissipée et a cédé la place à l’indifférence et au détachement. À 18 ans, je ne me préoccupais plus de critiquer ou de réfuter Dieu : il était tout simplement sorti de ma vie. La religion m’était devenue étrangère. Comment comprendre que des gens puissent encore croire à ces histoires de miracles (les apparitions de la Vierge et le pèlerinage à Lourdes) ? Quel sens avaient ces rituels irrationnels de la messe (l’eau bénite, l’hostie qui représente le corps du Christ !), l’accoutrement du pape avec sa tiare, sa robe et ses grosses bagues ? Tout cela sentait le piège à gogo. La crédulité des croyants m’était devenue plus une source d’étonnement que d’énervement.
Dieu ne sert plus à rien ?
En mai 2020, est parue la traduction française du livre de Richard Dawkins, Dieu ne sert plus à rien.
2 Pour R. Dawkins, si Dieu ne sert plus à rien, c’est d’abord parce que la religion a perdu son pouvoir explicatif. Pour rendre compte de l’existence de l’univers et la vie, la science a apporté des théories plus crédibles (le big bang et la théorie de l’évolution) que le mythe d’un Dieu créateur. Les prières ont perdu leur pouvoir magique face aux progrès de la médecine.
La religion n’est pas seulement fausse : elle est inutile. On peut être quelqu’un de bien – respectable et bon –, sans être croyant. R. Dawkins en veut pour preuve que nombre d’athées sont des gens honnêtes et généreux : il n’y a pas plus de délinquants chez les incroyants que les croyants. R. Dawkins, bien qu’athée militant, est d’ailleurs aussi le créateur d’une fondation caritative.
Pour lui, les religions n’ont d’ailleurs pas de leçons à donner à quiconque sur le plan moral. Loin d’apporter la paix et l’amour, elles ont été une des sources d’oppression et de guerre. En témoignent les guerres de religions, les croisades et le djihad contemporain.
Fausse, inutile et nuisible : voilà donc pour R. Dawkins, la religion mise à nue.
Reste à comprendre comment – si elle est le plus grand mensonge de l’histoire – elle peut encore convaincre les foules.
R. Dawkins, théoricien de l’évolution, répond à la question en invoquant des mécanismes darwiniens. Même fausse, la religion a trouvé un terrain d’élection dans un cerveau en quête d’explication du monde et de moyens pour le maîtriser. La croyance religieuse n’est qu’une façon de dompter l’inconnu. Les mythologies sont une façon d’expliquer le monde, la prière une façon d’agir sur lui. Sauf qu’avec l’avènement de la science, de la médecine et des techniques, la religion n’a plus de raison d’être. D’où ce verdict implacable : « Dieu ne sert plus à rien ». Si la religion survit et peuple encore certains esprits, c’est « par le stupéfiant pouvoir d’un endoctrinement infligé durant l’enfance ». À cela s’ajoute le fait que la religion, comme les rumeurs, la croyance aux extraterrestres ou aux fantômes et les fake news, constitue une « bonne histoire » : ce type de récit captivant dont le cerveau humain est friand.
Bien que percutante, cette explication de R. Dawkins me paraît tout de même un peu courte. Le Père Noël est aussi une histoire merveilleuse qui se transmet des parents aux enfants au fil des générations. Mais dès l’âge de 5 ou 6 ans, les enfants commencent à flairer la supercherie, puis la prennent pour ce qu’elle est : un conte pour enfants. Les illusions tombent alors. Pourquoi la religion ne connaîtrait pas le même sort une fois la science enseignée ? Quant à l’influence culturelle (on naît chrétien ou musulman ou hindou et on le reste), cet argument solide se heurte à un autre, tout aussi robuste : aujourd’hui, la religion qui connaît la plus forte expansion dans le monde est l’évangélisme. Or, l’immense majorité des 660 millions d’évangéliques actuels sont des convertis récents. D’ailleurs dans l’évangélisme, on ne baptise pas les enfants. En Asie par exemple, où l’essor est foudroyant (80 millions de membres en Chine, en Corée), les parents des nouveaux convertis n’avaient jamais entendu parler de Jésus et du Saint-Esprit.
Enquête sur Dieu et ceux qui y croient
Voilà l’énigme de départ : pourquoi Dieu n’est pas mort contrairement à ce qu’a prétendu Nietzsche ? Pourquoi des centaines de millions de gens (les quatre cinquièmes de l’humanité)
3 continuent à croire à ces histoires aussi improbables que fascinantes : un Dieu créateur, Jésus ressuscité, la vie après la mort, l’enfer et le paradis, les dieux qui punissent et récompensent ?
À cette question, deux grands types de réponse ont été apportés : la première est de nature psychologique. Elle présuppose l’existence d’un « besoin de croire » profondément ancré dans le psychisme humain. Cette croyance serait motivée par l’émerveillement devant la nature, l’immensité du cosmos ou encore par la peur de la mort (qui pousse à espérer un au-delà). L’approche évolutionniste, défendue notamment par R. Dawkins
(4), considère la religion comme le produit d’un cerveau programmé pour trouver des réponses à tout. Freud pensait que la religion était « une illusion », née du besoin de protection, de chaleur affective et de réconfort. Pour William James, les croyances religieuses ne peuvent s’expliquer par une motivation unique mais une variété d’expériences : de l’expérience mystique à la bigoterie. Les recherches actuelles sur les croyances en explorent les raisons émotionnelles, thérapeutiques, existentielles et cognitives. Il est même des neuroscientifiques qui recherchent dans le cerveau humain le « centre de dieu » (➛ on explorera ces différentes hypothèses dans l’article suivant).
L’autre type d’explication de la religion relève de la sociologie. La religion y est vue comme un ciment des sociétés, un moyen d’agréger les individus autour de valeurs communes et « sacrées », transmises d’une génération à l’autre. Vu sous cet angle, il faut voir les rituels, les communautés religieuses (Églises, sectes) comme des dispositifs intégrateurs.
L’explication par des penchants psychologiques ou par ses fonctions sociales apporte des éléments de réponse à l’énigme de la religion. Ces explications ne sont d’ailleurs pas exclusives. Une synthèse des théories qui combinerait ces approches est même envisageable. On peut imaginer qu’un penchant psychologique universel (combinant désir d’immortalité, besoin d’explication, recherche de sens, désir de protection) soit exploité par des Églises et des communautés religieuses qui en font le fondement d’un ordre social avec ses commandements, ses lois, ses rites, ses interdits et ses devoirs. La religion serait donc la rencontre entre une demande (psychologique) et une offre (sociale).
Pourquoi certains individus croient et d’autres non ?
D’un côté, les humains ont soif d’aide et de réponses à leurs questions ; de l’autre, des producteurs de sacré leur en fournissent : chamanes, prophètes, prêtres, ou gourous, etc.
J’avoue avoir été longtemps tenté par ce bricolage prenant l’allure d’une belle synthèse. Mais une bonne théorie doit répondre à des critères plus rigoureux. Pour avancer dans la résolution de l’intrigue (pourquoi Dieu existe encore ?), il va nous falloir entrer plus dans le détail des théories en présence pour les confronter au réel. Et discuter de leur pertinence : si le besoin de croire était ancré dans le psychisme humain, pourquoi certains individus sont croyants et d’autres non ? Si les religions sont un pilier de l’ordre social, comment expliquer qu’elles soient autant mêlées aux disputes humaines et qu’il y ait tant de guerres de religion ? Une bonne théorie de la religion doit répondre à plusieurs défis : expliquer à la fois pourquoi les religions existent et ont existé partout, pourquoi elles ont tendance à décliner (en Suède et en Chine, 70 % des gens se déclarent aujourd’hui incroyants) et pourquoi, ailleurs, elles semblent renaître (l’évangélisme se développe aujourd’hui sur tous les continents) ? En somme, il faut essayer de comprendre non seulement pourquoi Dieu existe aux yeux des uns, mais aussi pourquoi il disparaît ou renaît dans le cœur des autres. •
Notes
- La déconversion communiste suit à peu près le même schéma. [↩]
- Pas de chance pour son auteur (et son éditeur, H&O) cette « Lettre ouverte aux nouvelles générations sur la religion et la science » avait peu de chance d’atteindre le public français : toutes les librairies françaises étaient fermées au moment de la sortie du livre. À ce moment précis, la moitié de l’humanité était confinée à domicile. [↩]
- Selon le <I>Pew Center Resarch</I>. [↩]
À lire aussi dans ce dossier
Questions sur Dieu et les raisons d’y croire (ou de ne pas !)
Dieu : l’éternel retour




J’ai eu aussi une déconversion un peu comme vous, mais plus brutale. À 15 ans je me suis dit qu’il fallait trancher : s’il existait une vie après la mort, je devrais soit entrer dans les ordres, soit perdre la foi. J’ai fait un pari de Pascal inversé. La religion semblait avoir une utilité sociale. On pouvait expliquer son existence par sélection naturelle, mais pas sa véracité. Le choix de Blaise Pascal était biaisé par la peur de l’enfer. Cette crainte n’aurait plus lieu aujourd’hui. Je respecte autant que possible les règles morales de mon éducation, mais sans en attendre de récompense dans l’au-delà. Si je me trompe, je ne vois pas ce je risque puisque j’aurais été plus vertueux qu’un croyant parce que moins intéressé ! Ce choix a décuplé ma curiosité concernant les questions “que sommes nous” et “d’où venons-nous.” Avec le savoir d’aujourd’hui on devait pouvoir formuler des hypothèses plus solides qu’à l’origine des religions. J’ai fini par échafauder une théorie basée sur le fait que nous serions dotés d’un instinct qui nous pousse à émettre de l’information, à transmettre du sens. Ceci à la différence des autres animaux dont la culture ne passe pratiquement que par l’imitation. Ce comportement, moteur de notre imagination, a une forte composante altruiste et nous laisse l’impression d’être au service de quelque chose. C’est notre besoin de transcendance. À mon sens, ce serait la première cause de l’apparition et du maintient du sentiment religieux. Ce serait trop long de développer dans ce commentaire. Et puis j’aimerais d’abord en discuter avec vous. Votre avis (et peut-être votre aide) d’humanologue m’intéresse au plus haut point.
Bonjour Bruno. Merci de votre témoigagne. tout fait d’accord pour discuter sur le sujet des sources de la religion