Qu’est-ce qu’un animal ?

À la différence de la plante, les animaux sont incapables de fabriquer leurs propres constituants organiques. Pour vivre, ils doivent se nourrir d’autres êtres vivants. De là découlent quelques conséquences fondamentales sur notre façon de vivre, à nous autres, animaux.

Vous et moi sommes des animaux, comme les poules, les poulpes, les alligators et les scarabées. Chaque embranchement du règne animal possède ses singularités (ce qui explique pourquoi on se sent moins proche des escargots ou des autruches que des autres mammifères) mais nous faisons tous partie du même règne.

Quel est donc le point commun de tous les animaux ? L’étymologie nous donne un indice: l’animal est « animé ». C’est la première distinction entre l’animal et le végétal : les plantes sont figées dans le sol alors que les animaux se déplacent. D’où vient cette différence et quelles sont ses conséquences? Les plantes sont des êtres autonomes (dit « autotrophes »), capables de produire leurs propres constituants organiques à partir de matériaux non organiques. La première touffe d’herbe ou mousse venue sait régénérer son corps à partir d’eau, de lumière et de sels minéraux. Grâce à la photosynthèse, une plante fabrique du glucose, la réserve d’énergie nécessaire au métabolisme de toute vie. Les racines puisent de l’eau et les sels minéraux dans le sol ; les feuilles sont des capteurs solaires tournés vers la lumière. De l’eau, de la lumière et quelques sels minéraux : cela suffit à une plante pour vivre et se développer. Les animaux sont incapables de faire cela. L’animal est un parasite. Pour se nourrir, les animaux ont besoin de prélever de la matière organique sur d’autres êtres vivants: il leur faut donc manger des végétaux ou d’autres animaux et y puiser les nutriments (lipides, protides, sucres) nécessaires à leur survie (1). Et de là découlent quelques conséquences fondamentales.

L’animal théorique de Paul Bert

À Auxerre (Bourgogne) sur le pont qui franchit l’Yonne, trône la statue de Paul Bert, (1833-1886), une des principales personnalités locales. Paul Bert, qui fut un temps ministre de l’Éducation de Jules ferry, a d’abord fait une carrière de médecin physiologiste. Dans un de ses livres, se trouve le plan d’un « animal théorique ».
Ce schéma résume les principaux organes présents chez l’animal : un système respiratoire, un système digestif, un appareil circulatoire, et un système nerveux. Il est curieux que le savant ait omis un appareil de reproduction ! De même, il n’y a pas de moyen de locomotion ou de perception. Malgré ces curieux oublis, le concept d’« animal théorique » de Paul Bert mérite notre attention. En effet, cette matrice commune à tout animal n’est pas observable directement, mais constitue néanmoins l’architecture commune de tout le règne animal.

Pour se procurer des ressources alimentaires, l’animal a d’abord besoin d’un système digestif plus ou moins sophistiqué: celui du ver est un simple tube avec une bouche et un anus. Celui de la vache possède quatre compartiments (2). Mais pour atteindre ses aliments, l’animal doit se mouvoir (3). Et se déplacer suppose des organes de locomotion: des nageoires, des pattes ou des ailes. Qui dit déplacement et repérage des aliments, dit aussi des sens: perception, ouïe, odorat, toucher, goût, ou quelques autres dispositifs que les humains ignorent (comme l’écholocation ou l’électrosensibilité). Enfin, les organes de locomotion et de perception sont reliés à un cerveau (ou du moins à un système nerveux) qui rapporte les messages en provenance du corps et transmet les commandements aux différents membres.

Voilà, à grands traits, ce qu’est un animal : un être vivant qui doit se nourrir et qui, pour cela, doit se mettre en mouvement, se procurer des aliments et les digérer. À partir de ce schéma basique, l’évolution a produit une extrême diversité d’organismes: des vers, des mollusques, des insectes, des crustacés, des reptiles, des poissons, des oiseaux, des mammifères, humains compris. La diversité des formes animales semble infinie: mais les principes de construction restent toujours les mêmes. Au fil de l’évolution, la vie animale s’est déployée dans de nombreuses directions. Pour se nourrir, certaines espèces sont devenues herbivores, d’autres carnivores, d’autres frugivores ou insectivores. D’autres encore, comme les mouches, sont coprophages et nécrophages: elles adorent les crottes et les cadavres, (ce qui est bien utile pour éliminer les déchets).

Pour les déplacements, la nature a inventé plusieurs moyens de locomotion: pattes, ailes ou nageoires. Parmi les animaux dotés d’ailes, certains en ont deux (comme les mouches et les moustiques, les oiseaux et les chauves-souris), d’autres en ont quatre ( comme les papillons, les abeilles ou les libellules), d’autres protègent leurs ailes d’un fourreau protecteur (les coléoptères). Chez les animaux à pattes, certains en utilisent deux (comme les humains et les autruches), quatre (les mammifères ou les lézards et crocodiles), six (les insectes), huit (les araignées et scorpions), dix (les crabes et autres crustacés), des dizaines (les myriapodes qu’on appelle « mille pattes »)(4). Pour se reproduire, certains animaux adoptent la stratégie de la dissémination (produire un très grand nombre d’œufs, livrés à eux-mêmes), c’est le cas de nombreux poissons, de serpents ou d’insectes. D’autres produisent un petit nombre de descendants mais dont les parents (un seul ou les deux) s’occupent avec soin. Ce qui suppose l’existence de comportements parentaux présents chez les oiseaux et les mammifères. Certaines espèces ont développé la vie en société tandis que d’autres sont restées solitaires.

Que veulent les animaux ? 
Les animaux sont donc tous bâtis sur une même matrice: un organisme composé de différentes structures dont chacune a une fonction spécialisée: des organes locomoteurs, des organes de perception, un système digestif, un système respiratoire, un système reproducteur, etc. Faut-il en déduire que les animaux sont des machines de survie, construites autour de quelques fonctions élémentaires: se nourrir, se reproduire et se défendre? « Food-Fight-Fornication », pour le dire plus crûment. La vie se réduirait pour certains animaux à ces motivations sommaires. Ainsi, la jolie libellule est un redoutable prédateur qui passe son temps à chasser ses proies ou les rivaux de son territoire. Le mâle pourchasse aussi de ses assiduités les femelles de passage. Ces dernières pondent leurs petits et les laissent ensuite à l’abandon: ils se développeront tout seuls et recommenceront le cycle.

Pour d’autres espèces, la vie s’est singulièrement complexifiée. Pour un prédateur comme le tigre, la chasse suppose d’abord un certain apprentissage (l’instinct ne fait pas tout: il faut l’éveiller et l’éduquer par l’observation, le jeu, les expériences d’essais et d’échecs). Puis, l’autonomie venue, la chasse quotidienne suppose de passer beaucoup de temps en exploration, (ce qui implique une « curiosité », caractéristique des espèces exploratrices). Pour trouver leur repas quotidien, d’autres animaux travaillent afin de stocker la nourriture pour l’hiver, comme le font les écureuils. Les chimpanzés passent du temps à casser des noix ou à pêcher les termites. Les fourmis explorent beaucoup puis transportent la nourriture. Certaines d’entre elles pratiquent l’agriculture de champignons, d’autres l’élevage de pucerons. Le travail n’est donc pas une invention humaine. Le sexe est l’un des pivots de la vie animale mais trouver un partenaire est loin d’être une simple affaire de rencontres et de copulation.

Chez les oiseaux par exemple, il faut à la fois séduire et éliminer les rivaux. Pour séduire, certains mâles arborent un beau plumage, chantent dès le matin (ce qui a pour fonction d’attirer et de prévenir les rivaux que la place est prise), mais il faut aussi se livrer à des parades endiablées, faire des petits cadeaux, la plupart du temps construire un beau nid que les femelles viendront inspecter avant de choisir le prétendant. Puis, vient la naissance des petits, et pour les parents, une nouvelle vie commence, consacrée à nourrir, surveiller, défendre et apprendre la vie aux petits. C’est le cas pour toutes les espèces parentales. Pour assumer toutes ces fonctions, certains animaux ont opté pour la vie en société. C’est le cas de certains insectes (fourmis, abeilles, termites), de la grande majorité des oiseaux qui vivent en nichées familiales, et d’une partie des mammifères dont la vie sociale est plus ou moins soudée (elle est très clanique chez nombre d’espèces comme les hyènes, les loups, les suricates et les éléphants).

La vie sociale implique de nouveaux centres d’intérêt et de nouvelles préoccupations. Il faut établir des règles de vie commune: autour d’un mâle dominant (gorilles, cerfs, éléphants de mer), parfois d’une femelle (hyènes ou éléphants), ou d’un couple dominant (loups). La hiérarchie est souvent contestée par des jeunes prétendants, défiée par des déviants et les querelles de pouvoir sont monnaie courante: elles alimentent la vie des babouins comme celle des suricates. La vie sociale repose aussi sur l’entraide. Elle prend la forme chez les oiseaux et les mammifères sociaux de liens d’attachement qui s’entretiennent notamment par des séances d’épouillages, de câlins et de caresses. Qui dit vie sociale dit aussi système de communication, faits de postures, de cris, de mimiques et de regards croisés. Car chez les espèces sociales, on passe beaucoup de temps à s’observer du coin de l’œil. En fin de journée, tout le monde est fatigué, les animaux diurnes s’endorment… d’un seul œil car il faut rester vigilant.

La vie animale est beaucoup plus riche qu’on le croit. Pour tous, il faut se nourrir, se battre, se défendre, et se reproduire. Pour certains, il faut bâtir un logis (ce qui suppose l’entretien d’un nid ou d’un terrier pour les uns mais parfois de grands travaux comme pour les castors, ou les termites). Il existe aussi des animaux joueurs (les chats et les corbeaux), et d’autres migrateurs. La plupart des animaux sont propres et passent beaucoup de temps à se nettoyer les plumes ou les poils et à s’épouiller.

Quel genre d’animaux sommes-nous ? 
Les humains s’imaginent volontiers comme des êtres sophistiqués, bien différents des autres animaux. Ce qui est, en partie, vrai. Nos parades amoureuses sont-elles si différentes de celles des oiseaux ? Les réseaux sociaux auraient-ils un tel succès si nous n’étions pas aussi des mammifères sociaux avides de contacts? Les conflits de pouvoir et de statuts dans les organisations humaines sont-ils si différents de ceux qui se jouent dans les communautés de chimpanzés? En définitive, nous avons en nous plus d’animalité que nous le croyons. De la même façon, les animaux sont bien plus humains qu’on l’imagine. •

Notes
1) En termes biologiques, on dit que les végétaux sont « autotrophes » et les animaux « hétérotrophes ».
2) La panse, le bonnet, le feuillet et la caillette.
3) À l’exception des huîtres, moules et autres mollusques accrochés à leurs rochers, ce sont les courants marins qui transportent jusqu’à eux leurs nutriments microscopiques.
4) Essentiellement les « arthropodes » et les tétrapodes. Les « arthropodes » regroupent les insectes, araignées, crustacés jusqu’aux mille pattes. Tous les « tétrapodes » (animaux à quatre pattes) sont des vertébrés qui possèdent une colonne vertébrale sur laquelle sont greffés quatre membres: c’est le cas des amphibiens, des reptiles, des oiseaux et des mammifères. Parmi les tétrapodes, certains ont transformé leurs pattes avant en ailes (les oiseaux, les chauves-souris), d’autres ont transformé leurs membres en nageoires (les dauphins, les baleines), d’autres encore, comme les humains, ont transformé leurs membres inférieurs en bras.

Jeux, sexe et drogue : les animaux débridés

Des chercheurs hollandais se sont livrés à une petite expérience consistant à placer dans la nature une roue de souris, celle qu’on l’on place habituellement dans les cages pour permettre à l’animal de faire de l’exercice. Bientôt, des souris libres et sauvages s’y sont aventurées et ont visiblement trouvé le jeu très amusant. Preuve que le jeu de la roue ne vient pas du besoin d’exercices réservé aux souris enfermées en cage: elles font cela aussi pour le plaisir. (1)
Les écureuils, quant à eux, se livrent parfois à d’autres passe-temps. On en voit se masturber contre les troncs d’arbre, preuve que la sexualité n’est pas strictement liée aux besoins de la reproduction. D’ailleurs, il existe des canards qui vivent en couple homosexuel, des dauphins qui pratiquent la fellation et il arrive même qu’un éléphant se mette en couple avec un rhinocéros (2).
Tout n’est pas parfaitement ajusté dans les conduites animales. Il est connu, par exemple, que certains animaux aiment s’enivrer.

Les fruits fermentés produisent de l’alcool dont certains se délectent au-delà du raisonnable. Les observateurs ont déjà vu des singes, des merles ou des éléphants se saouler littéralement et repartir en titubant. Certains sombrent dans l’alcool par désespoir. L’expérience a été faite par des chercheurs israéliens: les mouches drosophiles privées de partenaire sexuel ont tendance à aller s’abreuver d’eau alcoolisée plus que les autres (3).
Les fourmis, réputées travailleuses infatigables (c’est faux, la moitié d’entre elles tourne en rond sans rien faire), perdent tout sens du devoir communautaire quand se présente leur dealer : le lomechuse. Ce coléoptère a trouvé un truc pour pénétrer en intrus dans la fourmilière. Il sécrète un suc très attractif, dont les fourmis se délectent et deviennent vite accros. Certaines finissent par délaisser leur travail de fourmis – chercher de la nourriture, s’occuper des larves, nettoyer les galeries, s’attaquer aux intrus, bichonner la reine – et ne pensent plus qu’à une chose: se shooter. Une fois complètement défoncées, les fourmis laissent la lomechuse se repaître de leurs larves. C’est d’ailleurs son but : manger les larves de fourmis. Sa méthode: les droguer. Tout ne tourne donc pas rond chez l‘animal. La psychiatrie animale nous a appris que les animaux peuvent souffrir de dépression, de TOC, de boulimie ou d’autisme. Des chercheurs ont même détecté des signes de schizophrénie chez les souris.

(1) Johanna H. Meijer and Yuri Robbers,Wheel running in the wild J, Proc. R. Soc. B 2014 281, (en ligne)
(2) J.-F. Dortier, « À quoi sert la sexualité? » Sciences humaines 278, 2016.
(3) G. Shohat-Ophir et al., « Sexual deprivation increases ethanol intake in Drosophila” Science. 2012 May 4; vol. 336 (6081).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *