L’impuissance des puissants

En 2001, le gouvernement américain a mené une guerre punitive contre l’Afghanistan, accusé de protéger Oussama ben Laden – commanditaire des attentats du 11 septembre 2001. Rapidement les talibans furent délogés du pouvoir. Vingt ans plus tard, l’armée américaine a dû opérer un retrait humiliant et les talibans ont aussitôt repris les commandes du pays.

En 2003, les États-Unis s’en étaient pris également au régime irakien de Saddam Hussein, accusé – à tort – d’abriter des terroristes et de détenir des armes de destruction massive. On sait ce qu’il est advenu. L’intervention américaine déclencha un foyer de résistance, terrain d’élection pour les islamistes de Daech. Aujourd’hui, l’État irakien ressemble moins à la démocratie attendue qu’à un État failli.

Quelques décennies plus tôt, l’armée américaine avait déjà connu un revers au Vietnam, mais n’avait manifestement pas retenu cette leçon de l’Histoire.

Les États-Unis ne furent pas la seule grande puissance à échouer devant plus petit que soi. La Russie (alors URSS) avait aussi connu un cinglant revers en Afghanistan. En 1978, les troupes soviétiques avaient pris possession de Kaboul et comptaient mater rapidement la résistance islamiste. Mais dix ans plus tard, l’armée rouge faisait piteusement retraite.

Fort de ces succès récents en Syrie, en Crimée, en Géorgie, Vladimir Poutine, décidait en février 2022 d’envahir l’Ukraine. L’opération éclair a échoué, et quatre mois plus tard, au moment où ces lignes sont écrites, la Russie est enlisée et fait face à une résistance qu’elle n’imaginait pas.

Les dirigeants des grandes puissances ont tendance à se croire invincibles. L’« hubris » (« le délire de la puissance » selon les Grecs) les amène à s’engager dans des conflits dévastateurs qui finissent par se retourner contre eux.

Le piège de Thucydide

Les historiens grecs avaient déjà alerté des dangers de l’hubris. Hérodote (485-425 av. J.-C.) dans son Histoire raconte la guerre qui opposa Athènes au grand Empire perse durant plus de dix ans (de 490 à 479 av. J.-C.). Le grand roi perse Darius se croyait invincible. Mais à la bataille de Marathon (en 490 av. J.-C.), son armée fut défaite. Plus tard, la flotte de Xerxès, fils de Darius, fut décimée par celle des Athéniens pourtant bien moins nombreuse.

Hérodote, qui a raconté ces guerres médiques dans le détail, a cherché à en comprendre les causes. Les premiers chapitres de son Histoire racontent d’abord l’ascension de l’Empire perse, les succès et ambitions de ses souverains, les conquêtes de Cyrus et de Darius. Le récit se termine sur la déroute finale de Xerxès. L’historien en tire une leçon mi-historique, mi-morale : les dieux punissent toujours ceux qui, par orgueil, veulent aller trop loin. Une grande armée peut succomber devant un faible contingent d’hommes animés de plus de volonté et d’intelligence. C’est la faiblesse des empires : à vouloir s’étendre à l’infini, ils finissent par se perdre.

Quelques décennies plus tard, Athènes va connaître à son tour, le sort de l’empire qui vacille sous le poids de ses ambitions. Thucydide (460-396 av. J.-C.), l’autre grand historien grec, a consacré son œuvre majeure, La Guerre du Péloponnèse, au conflit qui opposa entre elles les cités grecques, particulièrement Athènes et Sparte, pendant trente ans (de 431 à 404 av. J.-C.). Au début de la guerre, Athènes était en situation hégémonique. Elle possédait une puissante armée, des ressources importantes, et dominait un large territoire. En principe, elle devait très vite triompher des cités rivales.

Cependant, l’affaire ne se déroula pas ainsi. Tout d’abord, la résistance des cités insurgées fut plus forte que prévu. Puis, une épidémie de peste décima une partie de la population athénienne.

Après la mort de Périclès, le grand stratège grec, victime de l’épidémie, la cité athénienne conduite par Alcibiade s’engagea dans une entreprise aventureuse de conquête de la Sicile. Ses armées connurent une grave défaite à Syracuse. Sparte reprit alors les hostilités contre Athènes, qui affamée et affaiblie, dut s’incliner. Sparte imposa à Athènes une paix humiliante.

Pour Thucydide, la guerre du Péloponnèse s’explique par une cause unique : l’impérialisme d’Athènes. Son hégémonie explique les craintes des autres cités, son impopularité, l’abandon de ses alliés, et finalement la défaite face à sa rivale Sparte. Athènes dut, dans une reddition cruelle, abandonner sa flotte et son empire.

Le « piège de Thucydide » est une notion de géopolitique (forgée par le politiste américain Graham Allison)(1). Il décrit de nombreux cas historiques où une puissance dominante, se sentant menacé par un rival, plus petit mais dangereux, décide de lui régler son compte. Souvent, bien mal lui en prend car il arrive que le grand Goliath, se croyant invincible, se tende lui-même un piège et soit au final défait par le petit David. •

(((1) G. Allison, Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le Piège de Thucydide ? Odile Jacob, 2019.))

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