Paradis ou enfer ? Si le salut chrétien se résumait à cette alternative, les choses seraient simples et on saurait à quoi s’en tenir. Mais dès qu’on veut en savoir un peu plus sur ce qui nous attend après… les choses se compliquent.
Tout d’abord, le catéchisme officiel de l’Église nous rappelle qu’entre le paradis et l’enfer se trouve le purgatoire, un lieu intermédiaire où il est encore possible de « purifier » son âme. Mais admettons que nous soyons parvenus à la bonne destination et que notre âme se retrouve aux côtés de Dieu (et en bonne compagnie des anges, des saints et de nos chers disparus) … l’histoire n’est pourtant pas terminée. Car après le paradis (ou l’enfer) doit avoir lieu le « jugement dernier ». Il s’agit d’une sorte de « grand soir » où, Dieu ayant jugé les uns et les autres une dernière fois, il procédera à la « résurrection des corps ». Cette résurrection (à ne pas confondre avec la réincarnation) est la réunification de l’âme avec son enveloppe charnelle. Dans quel état sera le corps à ce moment ? La question mérite d’être posée. Est-ce que les personnes handicapées vont retrouver leur fauteuil ? Les vieillards perclus de rhumatismes devront-ils réintégrer leur vieille carcasse ou retrouveront-ils l’éclat de leur jeunesse ? Supposons que Dieu fasse bien les choses et que chacun regagne un corps en bon état de conservation et en bonne santé !
La voie mystique ou l’accès direct à Dieu
Pour ceux qui sont pressés de voir Dieu sans passer par toutes ces étapes, il existe une voie de salut plus directe : la voie mystique. À force d’ascèse et de prières, une petite élite serait déjà parvenue – selon leurs témoignages – à rencontrer Dieu. Sainte Thérèse d’Avila raconte avoir parcouru les sept demeures de son « château intérieur » avant d’atteindre l’extase du « pur amour ».
Pour ceux qui ne sont pas versés dans la mystique, la voie de la prière reste à la portée de tous : elle peut apporter la guérison ou tout simplement la « joie » ; une forme de salut plus modeste mais plus immédiate et qui n’implique pas de spéculer sur ce qui va se passer dans l’au-delà.
Paradis, enfer, purgatoire, jugement dernier, réincarnation, béatitude terrestre, etc. Force est d’admettre que les voies du salut sont nombreuses et assez labyrinthiques (voir encadré p. 58).
Mais ce n’est pas tout. Reste une autre énigme : à qui le salut s’adresse-t-il ? Uniquement aux chrétiens qui ont reçu les sacrements (on le pensait au Moyen Âge, et voilà pourquoi le baptême précoce des enfants et l’extrême-onction étaient si importants) ? Le salut est-il réservé à ceux qui se sont bien conduits de leur vivant ? Mais, dans ce cas, est-ce la foi ou les bonnes actions qui comptent ? À moins que le salut ne soit réservé à un petit lot de gens prédestinés, comme le veut la doctrine calviniste 1. Toutes ces questions ont fait l’objet d’interminables disputes théologiques loin d’être terminées.
Comment donc expliquer que le salut chrétien, qui est quand même le but ultime de toute existence individuelle et collective, soit aussi difficile à cerner ? Qu’il ait fait l’objet d’autant de reformulations et de débats ?
À moins de considérer que Dieu ait volontairement voulu brouiller les pistes (ce qui serait taquin de sa part) ou diversifier les voies d’accès (ce qui est plus magnanime), il est une autre réponse : celle de l’histoire. La multiplication des théories du salut est en fait le produit d’une superposition de strates qui se sont accumulées au fil du temps. En deux millénaires de christianisme, la doctrine de l’Église, les attentes des chrétiens, les débats entre les différentes obédiences chrétiennes n’ont cessé de remanier et réinterpréter la vision du salut.
Pour s’y retrouver dans ce dédale, il faut reprendre les choses étape par étape.
À l’origine, rappelons-le, le christianisme était une secte juive 2. Jésus annonçait le retour prochain (c’est-à-dire imminent) du royaume d’Israël. Pour les Juifs de l’époque, cela avait une signification précise : le pays étant sous occupation romaine, Jésus ne promet pas le paradis dans l’au-delà mais la réinstauration d’un régime juif authentique et fondé sur la loi de Moïse. Toutefois, les foules qui le suivaient étaient aussi intéressées par les talents de guérisseur hors pair de Jésus – les Évangiles rapportent des dizaines de miracles : aveugles recouvrant la vue, lépreux et paralysés guéris, morts ressuscités.
Après la mort de Jésus, et dans les trois siècles qui vont suivre, la perspective imminente d’un retour du Christ et de l’instauration du Royaume (annoncé dans l’Apocalypse de Jean) semble s’éloigner et être repoussé à une date indéterminée.
Au Moyen Âge, le christianisme devient religion d’État. La religion ayant pour but de « gouverner les âmes », la question de la discipline morale devient centrale. Dans ce cadre, le paradis (comme récompense suprême) et l’enfer (comme punition éternelle) deviennent l’horizon principal du salut. Le Jugement dernier est repoussé aux calendes grecques.
Le purgatoire a été inventé vers le milieu du Moyen Âge 3. Il est considéré comme un refuge provisoire pour les âmes qui n’ont commis que des péchés véniels : elles peuvent être purifiées pour accéder au paradis grâce à l’intercession des fidèles. Comment ? En faisant donner des messes pour les défunts. Une occasion de plus pour les prêtres et les moines d’offrir un service supplémentaire et s’enrichir.
Un don pour un pardon…
Grâce au commerce des « indulgences » (qui vient s’ajouter à la dîme, à l’exploitation de ses domaines et à celle de l’exploitation des reliques des saints), l’Église s’est beaucoup enrichie au Moyen Âge. D’où la colère des protestants, qui refusent que le clergé autorise le « rachat » des péchés en espèce sonnante et trébuchante. Pour Luther ou Calvin, ce n’est pas aux prêtres ou aux évêques d’accorder le pardon. En matière de salut, Dieu seul décide ! Et les voies du seigneur sont impénétrables. Il n’est pas impossible qu’Il ait choisi d’avance ses élus (comme le veut la doctrine de la prédestination) et qu’importent les prières, les mérites, les mortifications, et les dons à l’Église pour se racheter de ses fautes.
L’essor des grands courants mystiques de la fin du Moyen Âge, au 17e siècle, va susciter aussi une nouvelle vision du salut. Une nouvelle spiritualité, plus individuelle et plus intime, apparaît au sein des ordres religieux (franciscains, dominicains, cisterciens, augustins, jésuites) et parmi les laïcs. Le Christ devient un personnage plus proche, que l’on peut fréquenter de son vivant : une union intime avec Dieu serait possible ici-bas. Elle prend même la forme d’« extase », que l’on appelle le « mariage mystique* », qui est au spirituel ce que l’orgasme est au rapport conjugal.
À partir du 19e siècle, l’histoire du christianisme entre dans une nouvelle phase. Les doctrines du salut prennent alors des directions multiples. Au sein du catholicisme et du protestantisme, de nouvelles théologies voient le jour. Certains théologiens considèrent par exemple le salut non comme une délivrance individuelle mais comme un processus de rédemption collective et historique qui implique la mobilisation des chrétiens.
Les conceptions du salut s’étant finalement dispersées en une grande variété de formules, elles ont fait l’objet d’une science à part : la sotériologie*. On y débat de questions difficiles et hautement spéculatives : le salut suit-il une voie descendante (de Dieu vers les humains) ou ascendante (des humains vers Dieu) ? faut-il comprendre le salut dans une perspective temporelle (vie ➔ mort ➔ au-delà ➔ résurrection) ou dans une perspective spatiale et ontologique (vie matérielle versus vie spirituelle) ? l’enfer existe-t-il ?
La plupart de ces questions sont en vérité bien éloignées des préoccupations ordinaires des chrétiens. La plupart s’occupent aujourd’hui plus de leur bonheur ici-bas et des valeurs que leur religion peut apporter pour transformer le monde que de savoir s’ils vont brûler en enfer ou passer l’éternité à la droite de Dieu. •
Le salut chrétien : un parcours à choix multiple
Les saluts chrétiens prennent plusieurs visages :
Le salut chrétien ne se résume pas à l’alternative paradis/enfer après la mort.
Il existe un état intermédiaire (le purgatoire).
La vie de l’âme après la mort n’est pas le terme de l’histoire puisqu’il y aura un « jugement dernier » où le corps et l’âme seront réunifiés.
Il existe enfin des formes de salut ici-bas : les protections et guérisons accordées par la grâce divine ou une communion directe avec Dieu, la voie mystique.
Mots-clés
• Mariage mystique
Thérèse d’Avila était amoureuse du Christ. Elle parle de Jésus comme de son « fiancé » puis son « époux » et décrit ces moments d’extase où elle « s’unit » à son Dieu dans des termes souvent équivoques – Le Château de l’âme.
Le « mariage mystique » est le terme consacré par plusieurs mystiques chrétiennes (Catherine de Sienne, Thérèse de Lisieux et d’autres) pour décrire leur relation passionnelle avec le Christ. François d’Assise ou Jean de la Croix ont également décrit l’union de leur âme à Dieu comme un « mariage mystique ».
« De même que, dans la consommation du mariage naturel, les époux sont dans une seule chair (…), une fois le mariage spirituel consommé entre Dieu et l’âme, il y a deux natures fondues dans un même esprit et un même amour », Jean de la Croix, Cantique spirituel.
• Sotériologie
Science du salut de l’âme, la sotériologie chrétienne est une discipline théologique qui discute de connaître les conditions de la rédemption : peut-on racheter ses fautes et comment ? qui est concerné ? à quoi ressemble le paradis ou l’enfer ? Le salut est-il personnel ou collectif, terrestre, céleste, situé dans le temps (dans l’avenir ou dans le présent) ?
Notes
- Selon la doctrine calviniste dite de la prédestination, il ne sert à rien de vouloir acheter son salut (par les prières ou par les bonnes actions) car Dieu a décidé d’avance qui sera sauvé. Et les personnes concernées sont dans l’ignorance de ce choix préalable. Un croyant ne doit pas faire le bien pour être sauvé ou dans la crainte d’être puni, mais parce que le péché entraîne la culpabilité et donc la souffrance. Faire le bien, c’est donc se faire du bien.[↩]
- Voir « Le christianisme, une histoire en trois temps », L’Humanologue n° 3.[↩]
- Jacques le Goff, La Naissance du Purgatoire, Gallimard, 1981.[↩]
À lire aussi dans ce dossier
Histoire du christianisme (1) : De la secte à la religion d’État
Histoire du christianisme (2). L’empire chrétien : un millénaire de domination



