
La visite du pape Léon X en France suscite un fort engouement. Des centaines de milliers de Français sont attendus sur son passage. Comment expliquer une telle mobilisation ? Le christianisme serait-il en train de renaître ?
Pour y voir clair, il est utile de contextualiser l’événement et d’observer l’évolution du monde chrétien : qui sont les chrétiens au 21e siècle ? Le christianisme est-il en déclin ou en recrudescence ? Que sait-on des catholiques français ?
• Qui sont chrétiens du 21e siècle ?
Les chrétiens sont environ 2,3 milliards dans le monde 1, ce qui fait du christianisme la première religion devant l’islam (2 milliards), l’hindouisme (1,2 milliard) et le bouddhisme (environ 450 millions). Cela dit, les chrétiens ne forment pas une religion homogène : ils se divisent en trois composantes principales. Les catholiques représentent la moitié ; les protestants, un peu moins de 40 %, qui se divisent en plusieurs courants : protestants « historiques » (luthériens, anglicans, pentecôtistes) et évangéliques (qui représentent la branche la plus dynamique, 600 à 700 millions) ; les orthodoxes (environ 10 %) qui vivent surtout en Russie et dans les Balkans. Il faut y ajouter aussi de petites minorités comme les mormons, les témoins de Jéhovah. La localisation des chrétiens reflète bien la dynamique de développement des trois christianismes.
Si l’Europe a été pendant plus d’un millénaire le berceau du christianisme, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Europe ne regroupe plus que 20 % des chrétiens. Sans compter que la moitié des Européens se déclarent incroyants.
À l’heure actuelle, un tiers des chrétiens vivent sur le continent américain (Amérique du Nord et Amérique latine, 34 %) et un autre tiers en Afrique subsaharienne. Le fait que le pape Léon XIV est américain et son prédécesseur François argentin n’est pas un hasard. L’Amérique et l’Afrique sont aujourd’hui les deux principaux centres de gravité du monde chrétien.
À noter que 10 % des chrétiens sont asiatiques (aux Philippines, il y a 100 millions de chrétiens, 90 % de la population). En Chine, les chrétiens sont une petite minorité, persécutée mais tout de même estimée entre 60 et 80 millions (cf Liao Yiwu, Dieu est rouge, 2011). Ajouter à cela 30 millions de chrétiens en Inde et 15 millions en Corée, cela fait du monde : environ 230 millions de chrétiens !
• Que veut dire être chrétien ?
Définir quelqu’un comme « chrétien » (ou « musulman » ou « bouddhiste »), c’est enfermer les gens dans une étiquette figée. En fait, il y a cent façons de vivre une religion. En France par exemple, une immense majorité des chrétiens ont un degré de croyance ou d’adhésion très faible. C’est le cas de gens (comme ma sœur) qui déclarent croire en Dieu, et peut-être en une vie après la mort, mais sans que cela ait une implication dans leur vie quotidienne : ils ne prient pas, ne vont pas à la messe (sauf lors des baptêmes, mariages ou funérailles). Les sociologues parlent de « religion d’atmosphère » ou « d’imprégnation » pour qualifier cette adhésion de surface 2.
À l’opposé, il est des gens pour qui être chrétien représente une implication totale. Une forme d’engagement radical est celle des moines du mont Athos par exemple, qui consacrent leur vie à la prière dans une communauté fermée sur elle-même.
Entre ces pôles extrêmes, il existe tout un spectre dans les degrés d’adhésion religieuse : on peut être catholique traditionaliste, pentecôtiste illuminé, chrétiens de gauche, etc. Les sociologues parlent de « religion à la carte » pour désigner la variété des expériences religieuses contemporaines.
• Le christianisme est-il en déclin ou en recrudescence ?
Les deux tendances existent. Laquelle est la plus forte ? Pour le savoir, il faut les examiner tour à tour.
• Le déclin. Le reflux de la religion chrétienne ne date pas d’hier. C’est une tendance séculaire 3. En France, depuis quelques années a eu lieu le grand basculement : désormais, moins d’un Français sur deux (49 %) se dit croyant (selon l’Insee 4). En 2011, les croyants étaient encore 56 %, en 1950, ils étaient 66 %. Le recul séculaire se poursuit donc. À noter une nette fracture générationnelle : 68 % des personnes âgées croient encore en Dieu, contre juste 48 % des 18-24 ans. Ce déclin n’est pas spécifiquement français. L’Europe de l’Ouest est devenue, avec la Chine et le Japon, la région du monde la moins croyante 5. Le déclin se traduit par la désertion des églises. Aux États-Unis aussi, le déclin est spectaculaire dans un pays où on pensait que la religion restait très ancrée. L’institut Gallup (qui mesure l’appartenance religieuse depuis 1937) a observé un taux relativement stable de 70 % de chrétiens jusqu’à la fin des années 1990. Puis l’adhésion religieuse a commencé à décrocher : à la fin des années 2000, le taux est passé à 62 %, puis à 50 % en 2019. L’activisme religieux des chrétiens américains (évangéliques, pentecôtistes ou catholiques traditionnels), très présent dans la politique américaine, cache en partie une désaffectation de fond.
En Amérique latine. La situation est plus contrastée : il y a un basculement net ces deux dernières décennies du catholicisme vers l’évangélisme dans des pays comme le Brésil ou l’Argentine où la croyance reste très élevée.
• La recrudescence. À ce déclin global, on peut tout de même opposer quelques tendances inverses.
L’Afrique est un contre-exemple. Contrairement à l’Europe et à l’Amérique, en Afrique subsaharienne, le nombre de chrétiens augmente : en raison de la vitalité démographique et d’un fort recrutement des églises évangéliques.
L’essor du mouvement évangélique est le fait le plus impressionnant. Les églises évangéliques, avec le phénomène des « megachurches » – de grandes messes qui rassemblent des centaines ou des milliers de personnes –, leur prosélytisme, sont en ascension sur tous les continents. Il est aujourd’hui la principale force motrice du christianisme 6.
Le catholicisme connaît aussi quelques signes de frémissement. En France par exemple, si le nombre de baptêmes des enfants continue de s’effondrer, le baptême d’adultes, donc de convertis récents, est en nette augmentation (plus de 21 000 baptêmes en 2026 contre la moitié il y a dix ans). Il faudrait aussi évoquer l’essor des pèlerinages ou des retraites spirituelles dans les monastères. Mais il n’est pas sûr que ces éléments soient à mettre au compte d’un vrai renouveau religieux. Au final, les signes de renaissance existent mais ne concernent que des minorités actives. Cela ne suffit pas à contrebalancer pas la tendance de fond : celle du déclin.
• Comment expliquer alors la forte mobilisation à l’occasion de la venue du pape Léon XIV (plus de 600 000 personnes attendues) ?
C’est effectivement un paradoxe qu’il faut analyser.
D’abord, il faut remarquer la forte capacité de mobilisation des catholiques français. Dans les années 1980, la mobilisation pour l’école libre avait été présentée comme la plus grande manifestation de l’histoire française. On se souvient aussi de la Manif pour tous (contre le mariage homosexuel) qui, en 2012-2013, avait mis des centaines de milliers de personnes dans la rue. Ces fortes manifestations attestent d’une capacité d’organisation des associations catholiques. Même si la France catholique diminue en volume, il reste un noyau militant très actif.
En ce qui concerne la venue du pape Léon XIV, l’événement est beaucoup moins politisé. Ce pape, comme son prédécesseur François, présente un visage plus œcuménique, sympathique et fédérateur. Certains non-croyants vont se déplacer juste pour « voir le pape », par simple curiosité, comme un événement à ne pas rater. Les médias couvrent très largement l’événement, ce qui contribue à lui donner un caractère exceptionnel.
• Que sait-on des catholiques français ?
Parmi les catholiques, plusieurs profils se dégagent, dont quatre principaux.
• La grande masse des catholiques « de surface » ou « d’atmosphère ». Ils représentent ceux qui se définissent comme catholiques ou chrétiens car ils sont baptisés et continuent de croire en Dieu. Mais ils ne vont pas à la messe (seuls 8 % des catholiques français y vont régulièrement), ne prient pas, ne se confessent pas. Pour eux, leur croyance en Dieu n’a pas d’incidence sur leur vie quotidienne.
• Le pôle conservateur/identitaire. Certains sont des « conservateurs-traditionalistes » investis dans leur paroisse à travers des activités associatives diocésaines. Ce sont des croyants plutôt attachés à l’Église et à la famille traditionnelle. Depuis les années 2010, s’est développé un courant « identitaire »7 très actif lors de la Manif pour tous. Ces « identitaires » affichent des valeurs morales (contre les LGBT, contre l’avortement). Ils sont nationalistes et hostiles à l’islam. À noter que cette frange est très active et dynamique, y compris dans une fraction de la jeunesse urbaine bourgeoise (l’Ouest parisien, Lyon, Versailles), et très présente sur les réseaux sociaux (comme le très sympathique et très conservateur frère Paul-Adrien).
• Le pôle progressiste/de gauche. À l’opposé, les « cathos de gauche » se montrent soucieux de justice sociale, ouverts au dialogue et à la cohabitation interreligieuse ; ils se montrent aussi favorables à la démocratisation de l’Église (ouverture aux femmes ou au mariage des prêtres), ouverts à des sujets comme l’homosexualité, les migrants, l’écologie. Les sociologues parlent de « catholicisme d’ouverture » 8. Cette mouvance s’incarne dans des revues (Témoignage chrétien, La Vie), est très présente dans des organisations comme la Jeunesse agricole catholique, la Jeunesse ouvrière chrétienne, les syndicats (CFTC), mais se trouve aujourd’hui en perte de vitesse. Il existe aussi une mouvance qu’on pourrait appeler « catho-bobo-écolo », plus urbaine, intellectuelle, sensible à l’écologie, au « vivre-ensemble » et à la mixité.
• Le catholicisme paroissial « ordinaire » forme une minorité silencieuse,attachée à une paroisse, aux mouvements d’action catholique générale. Elle a une faible présence sur les réseaux sociaux, mais un fort ancrage local dans l’action caritative (Secours catholique) et le soin des autres (visites aux malades, etc.).
La France catholique forme donc une mosaïque composite.
- Selon le Pew Research Center (2025) « Christian population change ». ↩︎
- Par exemple Danièle Hervieu-Léger. ↩︎
- Voir Danièle Hervieu-Léger. Catholicisme, la fin d’un monde, Bayard, 2003 ↩︎
- Lucas Drouhot, Patrick Simon et Vincent Tiberj, « La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines », Insee Références, mars 2023. ↩︎
- Gallup International, enquête « Two decades of change ». Les sondages distinguent les religieux et les non-religieux qui ne sont pas forcément des athées. On appelle « non-religieux » , les gens qui ne se reconnaissent plus dans une religion précise (catholique, protestante, musulmane…). Toutefois, parmi les « non-religieux », certains peuvent être dans le doute, ne pas s’intéresser à la question sans pour autant se déclarer explicitement athées. ↩︎
- Voir Sébastien Fath Le nouveau pouvoir évangélique, Grasset, 2026. ↩︎
- Jérôme Fourquet, À la droite de Dieu. Le réveil identitaire des catholiques, Cerf, 2018, ↩︎
- Guillaume Cuchet, « Identité et ouverture dans le catholicisme français », Études, février 2017. ↩︎
À lire aussi dans ce dossier
Histoire du christianisme (1) : De la secte à la religion d’État
Histoire du christianisme (2). L’empire chrétien : un millénaire de domination



