La société n’est pas une invention humaine

Les humains peuvent se vanter d’avoir inventé beaucoup de choses, mais pas la vie en société. Les lions, les loups, les fourmis et les éléphants vivent aussi en société. La vie sociale est apparue dans différentes branches de la vie animale avec des formes très diversifiées.

Les lions vivent en bandes composées d’un ou deux mâles, de plusieurs femelles et de leurs petits. Ces derniers jouent ensemble, les lionnes assurent l’essentiel de la chasse. Une fois la proie à terre, c’est souvent le mâle qui vient se servir en premier. Sauf si le gibier est assez important pour nourrir tout le monde : dans ce cas, le festin se fait en commun. Comme un mâle s’approprie plusieurs femelles, les autres lions se retrouvent célibataires. Les jeunes mâles se regroupent alors à deux ou trois, et guettent le moment où ils pourront détrôner le mâle en place. Ce combat des mâles n’est pas propre aux lions : on le retrouve, presque à l’identique, chez les cerfs, les éléphants de mer, les chevaux sauvages ou les gorilles.

Chez les loups, il n’y a pas un « mâle alpha » comme l’ont cru les spécialistes : la meute est dominée par un couple entouré des petits des deux ou trois dernières années. Seul ce couple se reproduit ; les autres membres, souvent des aînés des louveteaux, participent à leur éducation. Vers deux ans, l’âge de la maturité sexuelle, les jeunes quittent la meute. Certains partent seuls, devenant ces fameux « loups solitaires » ; d’autres partent à plusieurs, mâles et femelles chacun de leur côté pour fonder de nouvelles meutes.

Les fourmis et les éléphants

Les fourmis ont opté pour le communisme. Chacun travaille pour le bien de la communauté. La « reine » n’a rien d’une monarque qui gouverne ses sujets. C’est une pondeuse exclusive. Autour d’elle s’affairent les fourmis qui, en fonction de leur âge, deviennent tour à tour nourrices (des larves), puis bâtisseuses, collecteuses ou gardiennes. Il n’y a pas de plan, pas de chef, et pourtant il y a de l’ordre. Chaque fourmi réagit simplement aux traces laissées par les autres – des pistes de phéromones – et cette multitude de réactions individuelles, très simples, produit par rétroaction une organisation collective sophistiquée. Cette autoorganisation porte un nom : la stigmergie. Les abeilles domestiques vivent selon une organisation similaire. Mais c’est une exception : 90 % des espèces d’abeilles vivent en solitaires, chaque femelle bâtissant et approvisionnant seule son nid.

Chez les éléphants, les troupeaux de femelles apparentées et leurs petits vivent sous la conduite d’une matriarche, la plus âgée, la plus expérimentée, chargée de guider le groupe vers l’eau et la nourriture, et d’assurer sa protection. Vers douze ou quinze ans, les jeunes mâles s’éloignent. Le « musth », une brusque poussée de testostérone, les rend instables et agressifs ; ils rejoignent alors des bandes de « célibataires ». Les rencontres entre mâles et femelles sont donc provisoires.

On peut multiplier les formules. Les hippocampes sont parmi les poissons les plus originaux, qui forment des couples monogames et fidèles : chaque matin, les deux partenaires exécutent une danse rituelle de salutation, changent de couleur ensemble, et ne se séparent, en général, qu’à la mort de l’un des deux (comme chez les perroquets). Plus de 90 % des espèces d’oiseaux, de leur côté, sont également monogames. Cela ne veut pas dire qu’ils restent fidèles : les analyses génétiques ont montré que les œufs d’une nichée ne sont pas toujours apparentés au dévoué papa qui leur apporte la nourriture.

Nos cousins les grands singes : quatre façons de vivre ensemble

Qu’en est-il chez nos plus proches parents, les grands singes ? Les formes de sociabilité y sont assez variées.

• Les orangs-outans qui résident dans les forêts d’Indonésie vivent en semi-solitaires : les mâles adultes matures, reconnaissables à leurs grosses bajoues, occupent seuls un territoire et n’en sortent que pour approcher les femelles. Ces dernières sont la plupart du temps accompagnées de leurs petits, qui restent dépendants jusqu’à sept ans : la plus longue enfance chez les grands singes.

• Les gibbons (qui ne sont pas, à proprement parler des « grands singes » hominidés, comme les orangs-outans, gorilles, chimpanzés, bonobos et humains, mais des « hominoïdés »,  une famille cousine, elle aussi parente de la nôtre) vivent en couples fidèles (comme les loups ou les perroquets). On les entend souvent chanter en duo, sans doute pour sceller leur lien.

• Les gorilles, eux, vivent en harem : un grand mâle au dos argenté est entouré de plusieurs femelles et leurs petits. Le combat entre prétendants se limite souvent à des démonstrations d’intimidation – battements de poitrine, rugissements, avant, parfois, d’en venir aux mains. Le mâle vaincu perd tout : son harem, sa place, et jusqu’à sa silhouette – sa testostérone chute, sa musculature fond, son pelage argenté s’estompe. Il devra se faire une nouvelle vie, seul, à l’écart de son ancienne communauté.

• Les chimpanzés et les bonobos, enfin, vivent en communautés de quelques dizaines d’individus, dites « multimâles-multifemelles ». Les communautés se scindent et se recomposent en permanence en petits groupes mobiles – les spécialistes parlent de société « fission-fusion ». Chez les chimpanzés, le rôle dominant ne revient pas toujours au plus fort. Le primatologue Frans de Waal a ainsi raconté, dans son livre La politique du chimpanzé (1982), comment Luit, le mâle dominant d’une colonie du zoo d’Arnhem, fut renversé par Nikkie, un rival bien moins puissant que lui mais allié à Yeroen, un ancien dominant vieillissant. Aucun des deux n’aurait pu l’emporter seul ; ensemble, ils y sont parvenus. En retour, Yeroen retrouva certains privilèges, dont l’accès prioritaire aux femelles. Le pouvoir, chez les chimpanzés, n’est d’ailleurs pas qu’une affaire de mâles. Frans de Waal a identifié, dans cette même colonie, une femelle nommée Mama, dont le statut de « femelle alpha » n’avait rien à envier à celui des mâles : même le dominant n’aurait pas osé lui arracher sa nourriture, et son soutien, dans une bagarre, pouvait faire basculer l’issue du combat. Les femelles aussi possèdent leur rang hiérarchique, qui tient plus à l’ancienneté et à la personnalité plutôt qu’à la force.

Bonobo : moins létal, pas moins agressif

Les bonobos, cousins des chimpanzés, ont la réputation d’être plus pacifistes : contrairement aux chimpanzés, aucun meurtre n’a été documenté chez les bonobos. Leurs disputes se règlent souvent par la réconciliation – embrassades, épouillage, contacts sexuels, ce qui leur a valu une image de singes « hippies », adeptes du « peace and love ». Cela dit, cette vision est à tempérer. Une étude publiée en 2024 a montré que les mâles bonobos sont plus agressifs qu’on l’a dit (ils se battent trois fois plus souvent que les mâles chimpanzés, mais leurs combats ne sont jamais mortels). Les bonobos ont aussi la réputation de vivre sous un régime « matriarcal » (idée popularisée dans les années 1990 par la primatologue Amy Parish). En fait, il n’y a pas vraiment de matriarches : dans 85 % des coalitions observées, ce sont des femelles qui s’associent pour mater un mâle trop agressif et le soumettre.

Nos ancêtres étaient-ils chimpanzés ou bonobos ?

On aimerait savoir si nos lointains ancêtres vivaient plutôt comme des chimpanzés ou des bonobos, si la domination des mâles était marquée ou non. Un indice est le dimorphisme sexuel, c’est-à-dire l’écart de taille entre mâles et femelles. Chez les espèces à harem – gorilles, éléphants de mer –, le dimorphisme sexuel est très marqué : le mâle peut être deux fois plus gros que la femelle. A contrario, le dimorphisme sexuel s’efface presque totalement chez les espèces monogames, comme les gibbons. Chez Sapiens, le dimorphisme sexuel se situe, précisément, dans la même fourchette que celui des chimpanzés et des bonobos, ni très marqué ni invisible.

Cet indice, à lui seul, suggère que l’organisation sociale de nos lointains ancêtres n’était probablement ni un harem (à la manière des gorilles) ni une monogamie stricte à la façon des gibbons, mais plutôt quelque chose de plus proche des sociétés multimâles-multifemelles de nos cousins.

De ce survol, bien que rapide, découlent quelques enseignements majeurs.

D’abord que, dans le monde animal, la vie sociale prend des formes d’une grande variété. L’éthologie (puis la sociobiologie animale, l’écologie comportementale et aujourd’hui la sociologie animale) a accumulé, depuis un siècle, un corpus considérable d’études portant sur un très grand nombre d’espèces, bien au-delà des figures emblématiques que sont les fourmis, les loups ou les chimpanzés. On en sait par exemple beaucoup aujourd’hui sur la vie sociale des corbeaux – capables de nouer des alliances durables, de distinguer un partenaire fiable d’un tricheur, et de gérer des relations dont la complexité n’a rien à envier à celle des primates –, ou sur celle des moutons (voir « La vie sociale des moutons » dans L’Humanologue).

On peut remarquer ensuite que la vie sociale est apparue, de façon indépendante, dans des branches très différentes du monde animal (des insectes aux mammifères) et qu’au sein d’un même embranchement, des espèces sociales voisinent avec des espèces solitaires. Par exemple, la plupart des félins (tigres, léopards) sont solitaires : la mère élève seule ses petits, avant qu’ils se dispersent chacun de leur côté ; les lions font figure d’exception sociale parmi les félins. On retrouve cette différence jusque dans nos foyers : le chat, héritier du chat sauvage d’Afrique, solitaire et territorial, garde un tempérament plus indépendant que le chien, descendant du loup, animal de meute, qui reporte sur la famille humaine le besoin d’appartenance hérité de ses ancêtres. Ce qui explique, au passage, qu’un chien laissé seul à la maison pendant que son maître se trouve au travail puisse développer une véritable anxiété de séparation (voir Claude Béata, Au risque d’aimer, 2013).

On peut remarquer encore que, si la vie sociale est diversifiée, elle ne l’est pas à l’infini : des formes similaires se retrouvent dans des branches du vivant très éloignées. Le couple monogame se rencontre aussi bien chez le loup, le perroquet ou l’hippocampe, trois espèces aussi éloignées que possible sur l’arbre du vivant. La structure en harem, elle, se retrouve chez le coq et le gorille. Ces convergences suggèrent que des architectures sociales répondent à des contraintes écologiques ou reproductives récurrentes, indépendamment de l’histoire évolutive propre à chaque lignée.

Les éthologues ont enfin observé que l’organisation sociale d’une même espèce peut varier selon le milieu – et notamment selon que les animaux vivent à l’état sauvage, en ville, ou au contact de l’homme. Le renard roux, solitaire dans la plupart des campagnes, forme dans certaines villes de véritables petits groupes familiaux élargis, profitant de l’abondance de nourriture disponible – jusqu’à dix adultes ensemble ont été observés à Bristol. Le chat suit une logique comparable : solitaire à l’état sauvage, il peut former en ville des colonies de plusieurs dizaines d’individus autour d’une source de nourriture stable. Le chien, à l’inverse, illustre le mouvement contraire : redevenu errant, il ne reconstitue pas la structure familiale stricte de la meute de loups ; plusieurs mâles et femelles peuvent se reproduire au sein d’un même groupe, la hiérarchie y est plus lâche et la coopération plus limitée. La domestication peut donc, dans un sens comme dans l’autre, remodeler l’anatomie sociale elle-même.

Tous ces éléments montrent qu’il existe bien une armature sociale sur laquelle se sont greffées les premières sociétés humaines. Cette vie sociale repose sur plusieurs ingrédients. Pour vivre en société, il faut communiquer (et donc des compétences en matière de communication), des affects partagés (l’amour parental, quasi universel chez les mammifères), des relations hiérarchiques (la plupart des espèces de mammifères sociaux connaissent une forme de hiérarchie). La vie en société implique aussi, comme chez les humains, des conflits, des alliances, des compromis, du travail en commun. Reste que si on ne peut plus ignorer cette infrastructure sociale pour penser l’émergence des sociétés humaines, inversement, il faut aussi prendre en compte ce qui fait leur spécificité. Car toutes les sociétés humaines reposent sur certains éléments qu’on ne retrouve dans aucune société animale. C’est ce qu’on va voir maintenant.


À quoi tient l’émergence d’une vie sociale ? Le cas des campagnols

Deux espèces de campagnols, très proches génétiquement, offrent une réponse presque expérimentale à la question des origines biologiques de la vie sociale. Le campagnol des prairies forme des couples fidèles, où le mâle se montre très actif aux soins des petits ; le campagnol des montagnes, lui, mène une vie solitaire et sans promiscuité. Les neurobiologistes ont découvert que cette différence tient à la répartition, dans le cerveau, de deux récepteurs – l’ocytocine et la vasopressine – dans des zones liées à la sensation de récompense. Chez le campagnol des prairies, ces récepteurs sont concentrés dans des régions du cerveau qui associent la présence du partenaire à un sentiment de plaisir ; chez le campagnol des montagnes, les récepteurs se trouvent ailleurs, et ce lien ne se forme pas. Dans certaines expériences, il a suffi de modifier artificiellement l’expression de ces récepteurs pour transformer un campagnol solitaire en partenaire fidèle ! Ce constat fait frémir : la présence ou l’absence de vie sociale peut donc tenir à des différences infimes dans le câblage chimique du cerveau.


Source : Miranda Lim et al., « Enhanced partner preference in a promiscuous species by manipulating the expression of a single gene », Nature, n° 429, juin 2004.

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